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Portraits

IRIS, un œil sur la planète

Préserver son indépendance

Une règle qui ne vaut pas qu’en interne. En 1995, il critique publique- ment la décision du président Chirac de reprendre les essais nucléaires. Une prise de position qui déplaît fortement au gouvernement. «Pour autant, elle est quand même bien passée. J’ai toujours pris des décisions en fonction de ce que je pensais et non pas en fonction de ce que je pensais être le sens du vent. » Parfois, cela se passe moins bien.

Et même parfois très mal. En 2001, alors membre du Parti socialiste, il rédige une note en interne pour s’étonner de la pusillanimité de sa formation à critiquer les violations par Israël du droit international. Sans le savoir, il vient d’ouvrir la boîte de Pandore. Une violente campagne se déclenche contre lui. Les accusations d’antisémitisme pleuvent. Des contrats sont annulés. « L’IRIS a failli disparaître », confie-t-il aujourd’hui.

À l’époque, il a envisagé de démissionner pour sauver son Institut, mais ses collaborateurs l’en ont dissuadé, persuadés que son départ n’aurait fait qu’en précipiter la perte. Aujourd’hui encore, il s’étonne « qu’une telle affaire n’ait pas fait de vagues » et que si peu de gens aient pris la parole pour le défendre ou même seulement pour donner leur sentiment sur cette histoire. Il y voit le signe d’une forte autocensure. « Les journalistes ou les universitaires ont eu peur d’en parler. » À quoi sert un think tank dédié aux études stratégiques ?

Pascal Boniface écarte les idées reçues : certainement pas à prédire l’avenir ! « La prospective n’est qu’une petite partie de notre métier. Et elle ne consiste pas à lire dans les tarots ou le mare de café. » Il épingle au passage certains « experts » qui se hasardent parfois à « inventer » l’avenir : « C’est une source de réjouissance de voir comment leurs prédictions se sont très souvent révélées inexactes. » Il en a même tiré un livre, en 2011, Les intellectuels faussaires, qui s’est vendu à près de 80 000 exemplaires, et qui lui a permis de régler, au passage, quelques comptes.

Paradoxalement, la France aurait perdu les bénéfices qu’elle tirait pendant la guerre froide de son rôle d’« allié indépendant » des États-Unis, qui lui donnait une place si particulière et si populaire. « Bizarrement alors que la France appelait de ses vœux la fin d’un monde bipolaire, la fin de ce monde bipolaire lui a coûté, puisqu’elle n’a plus cette place spécifique».

En fait, dans la recherche et les études stratégiques, « on ne peut que prévoir des scénarios, des évolutions. Parce que l’avenir peut dépendre de multiples facteurs qui interagissent. » Non pas prédire l’avenir, mais « essayer de calculer les évolutions possibles de l’avenir par rapport à une connaissance très précise du présent, des facteurs, qui sont des rapports de force, et du passé, aussi… » La politique actuelle de Poutine, explique-t-il, était prévisible, au regard du passé de la Russie, ainsi que du comportement du maître du Kremlin depuis une dizaine d’années. « Nous ne sommes pas des astrologues, nous sommes des analystes. »

Une fonction encore plus essentielle aujourd’hui, qui a évolué en même temps que le monde changeait. Il faut de nouveaux outils pour déchiffrer un nouveau monde. « Vingt-cinq ans après la fin de la guerre froide, certains ont encore une mentalité d’analyste qui date de cette époque. Alors qu’on assiste à la fin du monopole occidental sur la puissance, beaucoup pensent encore comme si le monde occidental dirigeait le monde. » Une analyse de laquelle découle sa vision du rôle que la France peut encore jouer aujourd’hui dans le monde, et particulièrement en Afrique.

Paradoxalement, la France aurait perdu les bénéfices qu’elle tirait pendant la guerre froide de son rôle d’« allié indépendant » des États-Unis, qui lui donnait une place si particulière et si populaire. « Bizarrement alors que la France appelait de ses vœux la fin d’un monde bipolaire, la fin de ce monde bipolaire lui a coûté, puisqu’elle n’a plus cette place spécifique. » La relation bilatérale avec l’Afrique aurait muté en faveur de cette dernière en matière de rapports de puissance.

Pour autant, la France continuerait à être vue comme étant « une puissance particulière », un pays pas tout à fait comme les autres, à qui serait reconnue la légitimité de « penser de manière globale ». « Nous devons travailler cette spécificité, parce que la France n’est pas une hyperpuissance. Est-ce que c’est une grande puissance ? En tout cas, elle est une puissance qui compte. Sur l’ensemble des sujets, du réchauffement climatique à la lutte contre le trafic de matières premières, en passant par la fracture numérique et la lutte contre les pandémies, la France est toujours légitime pour s’exprimer et pour parler. On lui reconnaît ce poids-là, donc il faut le conserver précieusement».

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