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Interview

Seidik Abba : Dans les arcanes de Boko Haram

Dans Pour comprendre Boko Haram, le journaliste et essayiste Seidik Abba explique pourquoi ce groupe armé continue d’exercer sa menace, 19 ans après sa création. Le terrorisme au lac Tchad n’est pas assez combattu par la communauté internationale, qui doit trouver une réponse politique et économique.

Propos recueillis par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Comment définir Boko Haram et quel est son fonctionnement ?

Il manque une compréhension exacte de ce mouvement et c’est pour cela que j’ai apporté ma modeste contribution par ce livre. Parti en 2002 du village de Kanama à la frontière entre le Niger et le Nigeria, ce mouvement est monté en puissance avant de s’installer à Maiduguri, capitale de l’État du Borno. Dès 2009, Boko Haram bascule dans la violence armée après que l’armée du Nigeria eut attaqué ses meneurs. Le mouvement saisit alors des armes dans des casernes militaires. Parti de nulle part, ce mouvement est aujourd’hui une menace pour l’ensemble du Bassin du lac Tchad.

De secte confidentielle, ce mouvement est devenu un monstre à l’échelle régionale. Comment expliquer qu’il soit passé d’une petite structure, facile à combattre par l’armée, à une puissance montante ?

Pendant longtemps les pays voisins n’ont pas voulu s’en mêler et ont considéré que c’était l’affaire du Nigeria. Ils n’ont compris que la réponse devait être régionale qu’après avoir été attaqués par Boko Haram. Chaque pays a d’abord tenté d’apporter une solution à son niveau, ce qui n’a pas été efficace car le mouvement était déjà régionalisé. La réponse militaire n’a pas non plus été adaptée. Résultat : ayant causé la mort de 40 000 personnes, Boko Haram est devenu le mouvement terroriste le plus dangereux au monde, devant l’État islamique et Al Qaeda. Il contrôle un grand territoire et sévit au Niger, au Nigeria, au Tchad, au Cameroun, et a l’ambition d’atteindre la Centrafrique.

Comment pousser le Niger, le Cameroun, le Tchad et le Nigeria à prendre en charge cette question vitale pour la paix et la sécurité dans la région ?

Les pays ont compris qu’une solution régionale était nécessaire en créant en 2015, la force multinationale mixte basée à N’Djamena. Le Bénin s’ajoute à ces quatre pays réunis sous un état-major nigérian qui coordonne la réponse. Pour autant, la coordination n’est pas encore optimale.

Chaque pays défend en effet son propre territoire ! Le Tchad en mars 2020 a conduit l’opération « Colère de Bohama » qui a permis de tuer 1 000 combattants de Boko Haram mais n’a pas été coordonnée. Actuellement, le Nigeria opère dans la forêt de Sambisa, là aussi seul.

L’alliance entre ces pays permet un droit de poursuite, c’est-à-dire que leurs soldats peuvent entrer sur 25 km sur le territoire du pays voisin. Sachant que le pays concerné doit participer aussi à l’intervention. Sans cela, la faiblesse opérationnelle permet à Boko Haram de se jouer des frontières.

On sait que Boko Haram peut compter sur 13 000 combattants, c’est une véritable armée. On sait aussi que le mouvement s’est scindé en une aile fidèle à l’État islamique nommée « Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest » et en une autre menée par Aboubakar Shekau, qui la renforce pour atteindre 20 000 hommes. C’est davantage que l’armée de certains pays !

Pour traiter cette source de violence, faut-il associer de grands pays comme les États-Unis ou certains Européens, et pourquoi cette réponse tarde-t-elle à voir le jour ?

Contrairement à ce qui se passe au Sahel où se concentrent beaucoup d’intérêts (France, États-Unis), le Bassin du lac Tchad attire peu l’attention, avec pour exception l’assistance de 100 millions de dollars annoncée par l’Union européenne. Il existe une cellule de coordination auprès de la Force mixte avec des officiers de liaison américains, français et britanniques mais sans accompagnement ou présence militaire. C’est une faiblesse.

Pour être efficace, la communauté internationale doit accompagner l’effort militaire et trouver aussi des solutions de développement pour le nord-est du Nigeria et le sud-est du Niger. Les jeunes de cette région peuvent être recrutés pour 50 $ seulement ! La solution doit être globale et intégrée et doit relever aussi le défi écologique. Le lac Tchad s’est beaucoup rétréci du fait du changement climatique. Les jeunes ne peuvent plus pêcher ou cultiver sur les bords du lac.

Existe-t-il un risque de jonction entre les crises au Sahel et le djihadisme dévastateur de Boko Haram ?

Nous observons déjà un début de coopération et il faut surtout craindre que cela prenne de l’ampleur. On a vu récemment que Boko Haram a commencé à utiliser des engins explosifs improvisés et des mines antipersonnel. Ces technologies leur ont été apportées par les mouvements djihadistes du nord du Mali, qui leur ont aussi transféré de l’argent. Pire encore, pendant l’attaque de mars 2020 contre le Tchad, des conseillers militaires sont venus du Mali et même de l’État islamique depuis la Libye pour accompagner Boko Haram financièrement et techniquement. Il faut en fait craindre qu’il se forme un axe djihadiste allant du nord du Mali jusqu’à la Corne de l’Afrique.

Comment expliquer le manque de prise en compte de cette menace ?

Je mentionnerai la faiblesse du renseignement humain mais aussi le fait que les populations n’adhèrent pas à la lutte contre Boko Haram parce que les pays n’ont pas su construire une relation de confiance entre elles et les forces de sécurité. Sans une stratégie adaptée, on mettra des dizaines d’années à emporter la victoire.

Face à la gravité de ce terrorisme, quelles articulations sont possibles entre la Cedeao et l’Union africaine, symboles d’une Afrique qui fonctionne collectivement ?

On a l’impression que seuls les pays du bassin du lac Tchad se sentent concernés. La Cedeao ne s’y intéresse pas tellement alors qu’elle a son siège au Nigeria. Il faut que la dimension continentale de l’Union africaine s’implique et accompagne une solution régionale. Si Boko Haram traversait la Centrafrique et arrivait jusqu’au Soudan, ce ne serait une bonne chose pour aucun pays africain. Nos défis de développement sont déjà assez importants sans les aggraver par la menace terroriste.

SU et NB 

 

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