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Interview

Propos de Amani Abou-Zeid Commissaire aux infrastructures et à l’énergie (Union africaine)

… À cet égard, nous devrons régler la question du prix. Aujourd’hui, le coût de l’accès au réseau internet est trois à quatre fois plus élevé en Afrique que dans les pays développés. 

Et quelles sont les solutions concrètes pour atteindre ces objectifs ? 

Nous travaillons actuellement sur un projet qui a déjà été déployé dans plusieurs pays africains, visant à faire passer tout le trafic Internet par le continent au lieu d’être acheminé de l’extérieur, afin d’en diminuer le coût. Cette stratégie ne passe pas que par les câbles sous-marins, mais aussi par la fibre terrestre qui est en train d’être installée un peu partout. Des liaisons existent déjà entre Alexandrie et Le Cap, entre Djibouti et le Nigeria ; tout un mouvement autour de la connectivité physique est en marche. 

Nous encourageons les gouvernements à ouvrir les marchés par une libéralisation du secteur, pour augmenter le nombre des acteurs privés et faire baisser les prix par un développement de la concurrence. Les sous-régions d’Afrique de l’Est et d’Afrique de l’Ouest ont créé le free roaming, qui permet d’éviter une surtaxe en passant d’un pays à l’autre. 

Avec Smart Africa, nous sommes en train de créer One Africa Network, qui permettra de se connecter partout sans frais supplémentaires. Tous ces efforts rencontrent encore de la résistance de la part de certains opérateurs ou d’autres intervenants. Tout ne se passe pas en souplesse, mais les choses avancent ! Les plus réfractaires finissent par voir le bénéfice d’augmentation des volumes que notre vision leur apporte.

Nous attaquons les questions de la disponibilité, l’accessibilité, l’adaptabilité et l’abordabilité des infrastructures et services numériques ; mais nous privilégions au même temps les dimensions humaine, inclusive et universelle dans notre vision pour le développement du secteur du numérique en Afrique. Notre but est l’amélioration de la qualité de vie de chaque Africain, en bénéficiant pleinement des opportunités offertes par la société de l’information. 

Avez-vous planifié par secteur la transformation numérique de l’Afrique ? Quelle est votre stratégie globale à cet égard ? 

Une première ébauche de cette stratégie doit précisément être présentée au sommet des chefs d’État de juillet 2019. Et tous les secteurs d’infrastructures sur lesquels nous travaillons aujourd’hui – les routes, les autoroutes que nous sommes en train de construire –, sont définis comme des « corridors intelligents ». Trois sont déjà en cours, et deux sont planifiés. 

Les villes africaines sont aussi en train de devenir des « villes intelligentes ». Ce sont des faits, pas des projets que je suis en train d’imaginer ! Les réseaux de distribution d’électricité sont, eux aussi, en train de devenir « intelligents ». Toutes les infrastructures que nous sommes en train de déployer ou pour lesquelles nous mobilisons des fonds, s’appuient sur les technologies les plus développées afin de satisfaire au mieux les besoins de nos populations. 

Comment la Banque mondiale accompagne-t-elle les projets de l’Union africaine ? 

Elle nous accompagne, mais il n’y a pas que la Banque mondiale ! Depuis 2018, et même avant, nous disposons d’une task force, conjointement avec l’Union européenne, destinée à définir un partenariat entre l’Europe et l’Afrique pour tout ce qui porte sur le numérique, qui rassemble tous les bailleurs de fonds publics et privés.

La plateforme Smart Africa regroupe aussi un nombre très important de pays africains et d’acteurs du secteur privé, qui sont également très présents au sein d’une commission internationale que je préside. Nous faisons en sorte de mobiliser tous les acteurs. Vous serez surpris, dans un proche avenir, par la multiplication des initiatives qui seront lancées sur le continent. Tous ensemble, nous essayons de travailler de manière concertée et harmonisée autour d’une vision africaine commune qui a été adoptée par nos chefs d’État. 

L’Union africaine souffre de fortes inerties et de modes opératoires relativement lourds. Quelles sont les raisons de votre optimisme, vos visites de terrain ? 

L’image de l’UA a sensiblement changé, depuis deux ou trois ans. Le fait que nos pays ont pris pleinement conscience de la nécessité de réformer cette institution, et de mener cette réforme par nous-mêmes, est en soi révélateur, et mérite d’être salué. Nous n’avons pas attendu qu’on vienne nous dire ce que nous devons faire. Oui, cela témoigne d’une maturité nouvelle.

Ce projet de réforme a été adopté en novembre 2018. Il est en cours. Sa mise en oeuvre se fera d’une manière rigoureuse. La parité hommes-femmes y sera scrupuleusement respectée. La présence des jeunes y sera favorisée. Nous ne devrons plus dépendre des financements extérieurs. L’année dernière, avant même l’adoption de ce projet, nous avons atteint pour la première fois un taux de financement d’origine africaine de 50 %, et nous nous sommes donné pour objectif d’atteindre, à terme, les 100 %. Cessons donc de perpétuer une image ancienne. L’UA est en train de changer, du fait des Africains eux-mêmes. Nous devons poursuivre ce mouvement, pour créer l’institution que nous voulons.

Au-delà de ces réformes, la question du financement reste un défi majeur. Quelles sont vos solutions à cet égard ? 

Les solutions ont été trouvées par les chefs d’État. Elles passent par une modification des règles de cotisation et de contribution au budget de l’organisation. Cette modification ne peut avoir de sens que si ceux qui payent y trouvent un avantage pertinent, et ont le sentiment que qu’elle leur apporte quelque chose en tant que citoyens.

Nos réformes n’ont pas pour objet que de trouver de nouvelles sources de financement. Un Comité de ministres africains des Finances a été désigné pour conduire le processus des réformes financières de l’UA ; il préconise l’utilisation d’un Fonds de réserve pour les priorités continentales. Tout notre travail de mobilisation des ressources, des efforts et des moyens techniques destinés à mettre nos projets en oeuvre vise en définitive à faire de l’UA une institution pertinente aux yeux des Africains. 

À les convaincre, par les avantages qu’elle leur procure, de l’intérêt qu’ils ont à en faire partie. Voilà qui me motive, et qui me fait plaisir quand je vois les choses avancer. Pour la première fois, la Banque mondiale mentionne notre projet en rappelant qu’il a été conçu sous l’égide, le leadership et la vision de l’UA. Et il s’agit d’un projet qui porte sur des technologies de pointe ! L’Afrique est en train de créer pour elle-même un projet portant sur des technologies de pointe ! Connaissez-vous un autre continent qui l’ait fait ? 

Votre parcours est exceptionnel : vous avez occupé des responsabilités au sein de la BAD et dans de nombreuses autres institutions. Une expérience aussi riche vous donne-t-elle des raisons de croire dans le décollage économique de l’Afrique ? 

Je travaille depuis plus de trente ans en Afrique, pour l’Afrique, et j’ai toujours été optimiste. Cela ne date pas d’hier. Je vois moi-même les changements. J’ai, par exemple, travaillé au Rwanda, lorsque ce pays commençait à développer ses infrastructures, au lendemain du génocide. Et je vois le Rwanda aujourd’hui. C’est une transformation que j’ai vue de mes propres yeux.

J’ai vécu aussi à Abidjan, et j’ai pu voir la façon dont la Côte d’Ivoire s’est reconstruite après la guerre. Je vois aussi la démocratie devenir de plus en plus la norme sur le continent. Les conflits en Afrique sont finalement peu nombreux par rapport au nombre de pays. Oui, il y a du terrorisme, mais nous ne connaissons plus de véritable guerre. Nous devons sans cesse nous rappeler les énormes avancées qui ont été faites. Le fait même que nous devions faire un effort pour nous le rappeler me rend optimiste. Ce sont des avancées que j’ai vécues. 

Votre pays, l’Égypte, préside cette année l’UA. Quelles sont les impulsions particulières qui peuvent être données, à cet égard ? 

La présidence égyptienne de l’Union africaine a comme but de mettre l’accent sur un nombre de priorités clés, notamment la reforme institutionnelle et financière de l’UA, l’accélération du développement social et économique et l’intégration régionale du continent. Notre président a beaucoup insisté, dans ses derniers discours, sur la question des infrastructures, sur le rôle de la femme, sur la ZLEC… 

2019 sera l’année de la ZLEC ? 

Et aussi celle des infrastructures ! Elles sont le coeur de toute la démarche africaine. Un proverbe définit les infrastructures comme « tout ce que l’on ne voit pas… jusqu’à ce que cela s’arrête ». Ce n’est que lorsque l’électricité tombe en panne que les gens prennent conscience que tout est bloqué. Il en va de même pour l’eau ou pour les routes. Rien ne peut fonctionner sans les infrastructures. n 

Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal 

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