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Interview

Propos de Amani Abou-Zeid Commissaire aux infrastructures et à l’énergie (Union africaine)

…extrêmement coûteuses. Les estimations sont de l’ordre de 130 à 170 milliards de dollars par an, pendant dix ans, pour nous permettre de rattraper une partie de notre retard. C’est déjà un défi énorme ! De plus, l’Afrique compte une cinquantaine de pays dont le niveau de développement est très hétérogène ; le continent comprend 16 pays enclavés.

Le travail d’harmonisation vient s’ajouter au travail technique complexe des projets régionaux. Ça n’est pas facile du tout ! L’harmonisation de nos politiques sectorielles, par exemple en matière d’électricité ou de transports, est déjà en soit une tâche très difficile. Le défi est là : comment évoluer séparément, mais ensemble ? Nous sommes obligés de le faire séparément parce que nous ne sommes pas tous pareils, et de le faire ensemble pour aller dans la même direction…

À part les contraintes infrastructurelles immatérielles et l’insuffisance des infrastructures matérielles qui entravent le processus de l’intégration régionale, il existe aussi d’autres contraintes significatives en matière de capacités institutionnelles, administratives et financières. 

Précisément, quelle est la méthode ? Faut-il hiérarchiser les priorités ? 

Oui, nous devons analyser, comprendre, et prioriser, mais surtout, nous devons mobiliser tout le monde. L’UA, bien sûr, mais nous ne pouvons pas non plus nous passer du secteur privé, ni des Communautés économiques régionales (CER), qui font un travail extraordinaire. Nos gouvernements doivent prendre conscience de l’importance de cette harmonisation, pour parvenir à aller tous dans la même direction. C’est le défi que nous relevons chaque jour. C’est un message très fort que nous n’avons de cesse de faire passer… 

Justement, comment l’harmonisation se noue-t-elle entre les États et votre département ? 

Il n’y a pas de recettes toutes faites. Mais une chose est sûre : nos programmes sont élaborés et prêts. Dans l’énergie, nous avons conçu des programmes pour les pays insulaires qui sont confrontés à des contraintes spécifiques. 

Nous avons aussi un programme particulier en matière de mini centrale hydraulique pour d’autres pays, ou en géothermie pour certains pays de l’Afrique de l’Est. Nous ne pouvons pas généraliser à l’échelle du continent, bien sûr. Chaque programme doit être conçu en fonction de besoins bien spécifiques, afin de satisfaire aux besoins de chaque population, de favoriser les énergies renouvelables, et d’accompagner la transition énergétique. Ce n’est pas un travail facile, d’autant que, sur le plan politique, nous devons faire face à toute une série de problèmes d’harmonisation, grâce aux CER qui commencent ce travail au niveau des régions. 

Nous organisons de plus en plus sur le contient des ateliers de travail, des formations et des séminaires ainsi qu’autres réunions au niveau des experts et des ministres pour sensibiliser, discuter, valider et disséminer les bonnes pratiques et décider des plans d’actions pour le développement des secteurs en question, menant une approche participative et inclusive a l’échelle continentale. 

Les défis sont multiples, mais nous ne devons pas baisser les bras pour autant. 

En matière d’énergie, comment concilier l’urgence des besoins et le temps long que demande la mise en place des infrastructures ? 

Vous avez raison de souligner qu’il s’agit du problème le plus important : 51 % de la population africaine se trouve aujourd’hui privée d’accès à l’énergie. La moitié de ceux qui y ont accès doit se contenter d’une bioénergie, hasardeuse par définition. Nous ne résoudrons pas ce problème majeur par des solutions traditionnelles, ni sans l’aide de tous. Une partie importante de la population privée d’accès à l’énergie se trouve en zone rurale. Nous avons engagé récemment un programme de stations de production énergétiques décentralisées et de mini-réseaux pour les zones isolées. Bien entendu, il ne suffit pas, et nous devrons inventer d’autres solutions. 

Les nouvelles technologies peuvent, à cet égard, nous fournir une aide précieuse : elles ont eu pour effet de faire baisser sensiblement les prix des énergies renouvelables, qui sont maintenant compétitives face aux énergies classiques. Les interrogations sur le coût que les populations auraient à supporter ne sont plus d’actualité. Le citoyen qui paye avec son portable est devenu lui aussi producteur d’énergie solaire dans les zones lointaines, grâce au photovoltaïque.

Le numérique qui permet ainsi le développement énergétique des zones rurales, nous est également utile pour d’autres secteurs. La numérisation ne concerne pas que la téléphonie mobile. Tous les secteurs sont concernés, sans exception ! Les drones permettent de livrer des vaccins, un peu partout sur le continent. Partout, en Afrique, vous trouvez des plateformes de e-santé. L’inclusion financière, les transactions bancaires, l’ensemble des secteurs sont impactés par la transition numérique. Et cela crée de nouvelles opportunités que les voies traditionnelles ne nous offraient pas. 

D’ailleurs, All Africa Digital Economy porte la vision de la Banque mondiale… 

Elle est principalement la vision de l’Union africaine, qui est appuyée par tous nos partenaires. Je tiens à insister sur ce point. 

Plusieurs raisons expliquent ma présence à Washington. La première et la plus immédiate est de rallier et mobiliser tous les partenaires sur la question de l’aide humanitaire aux trois pays qui ont été touchés par le cyclone Idai, le Mozambique, le Malawi et le Zimbabwe. Ces désastres climatiques deviennent de plus en plus fréquents et destructeurs.

Nous devons donc avoir une vision à court, long et moyen terme, qui prenne en compte le fait que l’Afrique, qui produit le moins de CO2 dans le monde, est aussi la région qui est la plus affectée par le changement climatique. La deuxième raison de ma présence s’inscrit dans le cadre d’un travail que nous avons engagé il y a maintenant un peu plus d’un an au sein de l’UA sur la transformation numérique. Des initiatives dispersées avaient déjà été prises ces dernières années, mais en dehors de tout cadre général. 

Cette vision a favorisé l’éclosion d’une notion nouvelle, de « dividende numérique »… 

Le mot est nouveau, mais si vous regardez la vie quotidienne des populations, c’est un travail que nous avons entrepris il y a déjà plusieurs années. L’argent circule dans le secteur informel grâce à la téléphonie. 

Pour autant, l’Afrique est-elle préparée pour réussir cette révolution à l’horizon 2030 ? 

Elle l’accomplira bien avant ! Lorsque les premiers téléphones portables sont apparus, certains ont exprimé des doutes sur la capacité des populations africaines à maîtriser et s’approprier cette nouvelle technologie. Le taux de pénétration de la téléphonie mobile sur le continent est venu apaiser leurs craintes. 

L’Afrique souffre aussi d’une importante fracture numérique… 

Le numérique représente déjà 7 % de notre PNB, si l’on s’en tient seulement à la téléphonie ! Je vous laisse imaginer le nombre d’emplois que les nouvelles technologies génèrent, que cela soit à travers la vente, les réparations et les divers services qui y sont rattachés. Certes, nous devons prendre garde à ce que cette révolution ne renforce pas les inégalités sur le continent, par la marginalisation numérique de certains.

Cela commence par une parité hommes-femmes, en matière de formation. Nous devons aussi veiller à ce que les zones rurales ne soient pas défavorisées par rapport aux zones urbaines qui sont aujourd’hui presque toutes connectées. Un semblable risque d’inégalité pèse entre les pays côtiers et les pays enclavés. Et, par-dessus tout, l’accès à l’Internet, qui conditionne à lui seul, l’accès à la plupart des services, et qui n’est encore que de 30 % aujourd’hui, ce qui est totalement…

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