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Interview

Pierre Jacquemot : « Election, démocratie et progrès » en Afrique

De nombreuses élections majeures ont eu ou vont avoir lieu sur le continent. Cependant, les Africains ont le sentiment qu’on prend toujours les mêmes et qu’on recommence. L’analyse de Pierre Jacquemot, universitaire et ancien diplomate.

Propos recueillis Sami Utique

Quelque 600 scrutins présidentiels et législatifs ont eu lieu en Afrique entre 1900 et 2020. Pour autant, les Africains se sont-ils approprié la démocratie ?

L’ampleur de la révolution politique et institutionnelle qu’a connue le continent ne doit pas être sous-estimée. Les scrutins pluralistes ont contribué à redessiner le paysage politique de plusieurs façons. En créant de nouvelles règles du jeu.

En évinçant les dictateurs les plus violents. Il est confortable de penser qu’à chaque élection, les citoyens font l’apprentissage – parfois tumultueux, mais souvent concluant – de la démocratie. Ils adoptent des règles plus équitables et progressent dans la connaissance de ses principes fondamentaux (transparence, alternance, négociation, redevabilité́). Juger ainsi est aller vite en besogne.

Il est des pays où le pouvoir politique fait l’objet de luttes et de transactions permanentes qui échappent au jeu démocratique. Et enfin ceux qui enregistrent des reculades, les trajectoires sont diverses, souvent chaotiques.

Hérité de la colonisation ou importé, le scrutin ne fonctionne pas de la même manière qu’en Europe. L’élection africaine est un objet acclimaté, hybride, parfois confisqué, ne débouchant pas mécaniquement vers plus de démocratie. Les cas récents de la Guinée et de la Côte d’Ivoire montrent que la qualité des processus électoraux demeure douteuse dans de nombreux pays, où ils sont sources d’instabilité, de division et parfois de violence.

Pourtant, l’élection multipartite est entrée dans le répertoire du politique du continent au début des années 1990. Ce fut la période héroïque du « déverrouillage démocratique » et des conférences nationales, avec l’installation de procédures électorales imitées du système occidental. Depuis 1990, 600 élections présidentielles et législatives se sont tenues dans 53 pays africains. Seule l’Érythrée ne vote pas. À raison d’une quinzaine par an, les présidentielles sont devenues un moment crucial de la vie politique.

Quelles sont les situations où l’Afrique intériorise les facteurs de modernité ?

La modernité démocratique, c’est l’alternance possible au pouvoir. Or, les règles du jeu ne sont pas stables, en Afrique. La limitation du nombre des mandats à deux est inscrite dans une trentaine de Constitutions. Depuis 2000, elle fut remise en cause vingt fois, dernièrement par Alpha Condé et Alassane Ouattara. Une reculade qui consolide le pouvoir de certains : quatorze chefs d’État sont installés au pouvoir depuis plus de vingt ans.

Les records sont détenus par deux dynasties : Bongo père et fils : 53 ans, Gnassimbé au Togo, 53 ans. Il en est d’autres : Obiang Nguéma (42), Paul Biya (39), Sassou-Ngesso (37), Museveni (35), Idriss Deby (31)…  Il est rare que l’alternance sorte des urnes. Le Malawi est toutefois un bel exemple, avec l’élection, en juin 2020, de l’opposant Chakwera dès le premier tour sur le président sortant Mutharika.

La Cour suprême a annulé un premier scrutin pour « fraudes à répétition, falsifications de documents et nombreuses autres pratiques illégale » – notamment l’utilisation de Tipp-Ex afin de modifier les procès-verbaux ! –, démontrant une prise d’indépendance des instances de contrôle. L’alternance, quand elle ne peut pas s’exprimer dans les urnes, peut être obtenue par la rue (Algérie, Burkina Faso, Égypte, Soudan, Tunisie).

Quand l’alternance fonctionne, comme à Madagascar, à Maurice (tous les cinq ans), au Ghana, en Sierra Leone, ou aux Seychelles en octobre dernier, il faut se méfier des observations à courte vue. Après un changement au pouvoir, la démocratie n’avance pas si les nouveaux élus exercent le même type de gouvernance – clientélisme, instrumentalisation de la justice – que celui qu’ils pointaient du doigt auparavant. L’alternance est illusoire quand elle intervient au sein d’un système clos, uniquement fait de « rivalités de proximité́ », où l’élu reste davantage redevable envers son clan qu’envers les électeurs.

Les cas d’échecs sont aussi nombreux…

La modernité échoue quand on élit des vieux politiciens, victimes d’une addiction au pouvoir. Alors que le continent se caractérise par sa jeunesse, nulle part dans le monde l’écart entre l’âge médian des administrés et celui de leurs gouvernants n’est aussi élevé qu’en Afrique : quarante-trois années, contre trente-deux en Amérique latine, vingt en Asie et seize en Europe et en Amérique du Nord.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la « fatigue du vote » gagne l’électorat. Lorsqu’un scrutin augure d’une possible alternance, alors les citoyens semblent disposés à̀ réserver un accueil favorable à la possibilité de voter. Ce fut par exemple le cas en Gambie, théâtre d’une alternance en 2016 avec l’éviction du despote sortant, Yahya Jammeh, face à̀ son challenger, Adama Barrow.

L’opinion africaine francophone cherche souvent, plus ou moins confusément, une explication causale extérieure afin d’échapper au sentiment de culpabilité face à son mal-être. La France est un bouc émissaire facile.

À l’inverse, lorsque les électeurs votent depuis longtemps et que leurs suffrages n’ont pas entraîné de changements observables, ils font preuve d’une attitude plutôt détachée et ne se rendent pas dans les bureaux de vote. Face aux revers de la transition démocratique, les citoyens perdent confiance et s’éloignent d’un système qu’ils jugent corrompu et détaché de leurs préoccupations.

L’abstention est, depuis le début des années 2000, en moyenne de 50 %. Au Nigeria la participation a diminué de manière continue pour se trouver à son plus bas niveau en février 2019, à 35 %.

Pendant que le nombre d’électeurs potentiels augmentait, celui des votants ne cessait de diminuer. La raison sécuritaire n’explique pas tout. La faillite des gouvernants successifs dans la lutte contre la mauvaise gouvernance a conduit une fraction de la population, la plus jeune surtout, à s’abstenir.                                                                             

La période récente confirme la résurgence de l’ethnicisme. Comment analysez-vous ce phénomène et ses risques ?

Les résultats sont systématiquement contestés par les perdants. Avec Donald Trump, on sait que n’est pas une spécificité africaine ! De fait, l’élection ne crée pas par elle-même de la stabilité. Elle peut même exacerber les tensions, alimenter les divisions, les fractures, les rancœurs, les envies de revanche.

Une mauvaise gestion du cycle électoral fait toujours le nid de la méfiance publique, des frustrations, voire de la violence. On pense à la Côte d’Ivoire en 2000, 2010 et 2020, au Kenya en 2002 et 2008, au Ghana en 2008, au Zimbabwe en 2008.

Puis au Gabon en 2010, à la RD Congo en 2011, à l’Ouganda en 2011, au Sud Soudan depuis 2013, au Burundi en 2015 ou plus récemment au Nigeria en 2019. La violence surgit quand l’élection est le moment de « régler des comptes » sur des conflits fonciers, ethniques ou sociaux qui ne trouvent pas d’autres modalités de régulation. Ce qui s’est joué en Guinée en octobre 2020, c’est le creusement de la méfiance entre « les Peuls » (le groupe de Cellou Dalein Diallo) de la Moyenne Guinée et les « Non-Peuls », qu’ils soient Malinkés (comme Alpha Condé), Guerzé de la forêt du Sud ou Soussou de la zone côtière et de la capitale.

Les ressentiments créés par l’élection ivoirienne tenue le même mois, avec un taux d’abstention record et un score de 94 % pour Ouattara, laissent le pays fracturé par les tensions intercommunautaires, chaque parti, chaque personnalité politique s’appuyant sur une base régionale. Ils éloigneront pendant longtemps la perspective d’une vraie réconciliation et d’une consolidation des institutions.

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