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Interview

Pierre de Gaétan Njikam : La relation euro-africaine doit changer  

Pierre de Gaétan Njikam : La relation euro-africaine doit changer  
  • Publiémars 8, 2022

Les diasporas sont une richesse franco-africaine trop souvent ignorée. Le Franco-camerounais Pierre de Gaétan Njikam donne à voir leur apport économique et culturel à l’Europe et leur ancrage dans les régions.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Pour clarifier l’univers sémantique de cette expression, comment définir le terme « diaspora » ?

La définition la plus pertinente et la plus engageante des diasporas est celle qu’en a donnée l’Union africaine en 2004.

À savoir : les personnes qui sont originaires du continent et leur descendance installée temporairement ou de manière permanente dans les pays autres que ceux du continent africain et qui sont désireuses de participer au développement économique et social du continent africain et à la réalisation de son unité.

A-t-on une typologie claire de cet univers ?

Pour ne parler que de la France, on peut considérer aujourd’hui que les diasporas africaines représentent 20% de la population française.

Le facteur de la paix et de la stabilité est important mais également la question de la manière dont on donne un horizon à la jeunesse africaine. Ce qui veut dire qu’il faut mettre l’accent sur la création d’entreprises et la formation. Voilà les enjeux importants.

Cette part regroupe les immigrés mais aussi leurs descendants, c’est-à-dire les troisième et quatrième générations qui représentent au total environ 8 millions d’habitants sur le territoire français. Soit parce que les parents sont nés ailleurs, soit parce que leurs enfants sont nés en France. Ces derniers n’ont de relations qu’affectives ou professionnelles avec le continent africain.

Nous pouvons dresser plusieurs constats. D’abord, une très forte féminisation de cette diaspora africaine, une orientation essentiellement estudiantine et, s’agissant de ceux nés en France, une mobilisation sur l’entrepreneuriat et l’investissement. Ce sont, de plus en plus, des cadres du secteur privé.

Nous lisons aujourd’hui beaucoup de rapports sur l’apport inestimable en ressources humaines et la force du rayonnement à travers cette richesse humaine. Pourtant, on la considère toujours comme étant dans un entre-deux. Comment valoriser son apport et sortir de l’ambiguïté ?

De ce point de vue, Emmanuel Macron a eu une formule qui me paraît extrêmement pertinente, qu’il y a lieu d’« assumer une part africaine de l’identité ».

L’Afrique est en France comme la France est également en Afrique et ailleurs. Il convient de considérer ces diasporas africaines comme faisant partie de la réalité française mais aussi comme faisant partie de la réalité africaine.

Ce qui peut être considéré comme une ambiguïté et qui est plutôt une complexité est que ce sont des catégories de “l’entre-deux”. Lorsqu’on est dans l’entre-deux ou dans la double présence, comme disaient nos devanciers Diop, Senghor et Césaire, il convient qu’ici et sur le continent africain il y ait une prise de conscience de cette double richesse. Une richesse pour la France mais aussi une richesse pour le continent africain. D’où l’impérieuse nécessité de travailler aux connexions.

Il faut être attentif à la manière dont on élabore des stratégies publiques et privées pour capter et projeter sur le continent africain ces ressources humaines. Dont aussi on oriente l’argent des financements sur le secteur productif et dans les projets d’investissement. Aujourd’hui, cette trajectoire semble prise tant par la France que par les États africains.

Comment considérer aujourd’hui les membres de la diaspora, comme des bâtisseurs, des passeurs ?

Il faut les considérer à la fois comme passeurs et bâtisseurs. La trajectoire prise aujourd’hui est à mon avis la bonne de mobiliser les diasporas pour accompagner les politiques publiques, afin de les inspirer, de les mettre en œuvre et les concrétiser.

Mais il convient de reconnaître qu’il reste beaucoup de chemin à faire à la fois pour créer un environnement favorable dans les pays africains pour donner envie et accompagner la projection de ces diasporas sur le continent.

Beaucoup reste encore à faire aussi en France, à la fois dans les imaginaires et les représentations des nouvelles générations de politiques. Le contexte électoral se prête bien à voir comment on pourrait travailler pour imposer cette thématique de l’Afrique et de ses diasporas dans le discours politique et surtout à l’agenda à venir de celle ou de celui qui pourrait gagner cette élection présidentielle.

Cette richesse a été abordée par le chercheur Alain Tarrius dans son livre La mondialisation par le bas. Les gens de la diaspora sont souvent très en avance sur la réalité par leur maillage des territoires et des relations. Ne faut-il pas les suivre pour innover et être complètement à jour ?

C’est ce que révèlent également les dynamiques diasporiques par leur installation pas seulement dans les grandes villes mais également sur les territoires.

On voit bien que les initiatives des diasporas, qu’elles soient cadres, acteurs de l’économie sociale et solidaire ou acteurs associatifs, montrent qu’il y a de manière horizontale, sur les territoires, des initiatives porteuses de renouvellement de formes relations de coopération et de partenariat entre l’Afrique, la France et l’Europe.

Cela signifie qu’on peut s’appuyer sur les diasporas qui sont dans les universités, dans les PME-PMI des territoires et dans les associations et les ONG qui font des choses complexes dans les pays africains pour reconstruire une autre manière de fabriquer un monde en commun.

Vous êtes installé à Bordeaux, dans le sud-ouest de la France ; comment avez-vous travaillé depuis neuf ans sur cette problématique ?

D’abord, l’intérêt d’avoir porté cette initiative dans les territoires est de préfigurer ce que j’appelle les nouvelles coalitions territoriales pour le développement. Il est temps, justement, de coconstruire avec différents acteurs la cocréation de valeur en France, en Europe et en Afrique.

Cela veut dire qu’il faut autour de la table nos pôles de compétitivité, nos pôles d’excellence en matière, par exemple et en ce qui concerne la Nouvelle-Aquitaine, d’aéronautique, d’agro-industrie, de santé, de filière viticole et vinicole.

Il faut voir comment les richesses de nos territoires peuvent se connecter aux besoins des territoires africains où l’on trouve de plus en plus de métropoles, de mise en place de zones économiques spéciales ou de zones de développement intégré. Tout cela permet de connecter des acteurs du développement par le bas, par les territoires.

Cela crée de nouvelles dynamiques de création de richesse et de valeur. Au cœur de tout cela, il y a les universités. La France doit rester, à travers l’excellence de ses territoires, le lieu où les générations africaines continuent à se former et à s’inspirer. C’est un peu ça l’enjeu d’avoir engagé cette dynamique à partir d’une région comme la Nouvelle-Aquitaine.

Vous faites allusion aux JNDA (Journées nationales des diasporas et de l’Afrique). Elles auront lieu cette année les 24, 25 et 26 mars à Bordeaux.  Elles reprennent les thématiques habituelles (agriculture, financement, transition numérique, etc.). Comment se démarquer sur ces questions ?

La première originalité de notre démarche a été de coconstruire ces thématiques avec des acteurs installés en Afrique. Autrement dit, chaque thématique a été nourrie de l’expérience des acteurs africains.

C’est la raison pour laquelle la majorité des intervenants viennent d’Afrique. Pour chaque thématique, il s’agit de traiter un des enjeux qui me paraissent fondamentaux pour les diasporas africaines, celui de la connexion.

Écrit par
Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

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