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Interview

Pascal Airault : La France et le « piège africain »

Le journaliste Pascal Airault décrit combien l’ambition d’Emmanuel Macron de bousculer les codes de la politique africaine de la France se heurte aux résistances institutionnelles, ainsi qu’au sentiment de désamour des pays africains. Il avertit des pièges dans lesquels pourrait tomber la France si elle tente d’ignorer le passé, dans ses relations avec l’Afrique.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous êtes le coauteur du livre Le Piège africain de Macron, pour lequel vous avez mené une enquête fouillée sur la stratégie du président de la République. Comment caractériser sa méthode, son style, sa manière de décider, en direction de l’Afrique ?

Antoine Glaser l’a très bien décrit comme un performer qui cherche à sortir de logiques établies depuis des décennies. En début de mandat, il affichait une volonté très forte de rompre avec la Françafrique. Ses prédécesseurs avaient tenté de la même démarche avec les succès et les échecs que l’on connaît.

Macron ne veut pas être accusé de faire le jeu de la Françafrique et veut casser les codes mais il trouve des pièges à chaque étape. On n’a jamais vu un Président aller aussi loin dans le travail mémoriel comme l’atteste le rapport Duclert, apprécié à Kigali. C’est un succès. Sur l’Algérie, le rapport Stora n’est pas auréolé du même succès.

On se souvient du « discours de Dakar » très mal perçu, des opérations militaires en Libye et en Côte d’Ivoire, dont on voit les fantômes ressurgir au procès de Bouaké. François Hollande a tenté d’intégrer à la cellule Afrique de l’Élysée des personnes sensibles aux questions des droits humains et du développement. Est venue enfin l’affaire malienne avec l’opération Serval qui a fait passer la France pour une sauveuse au départ et dont on voit les limites aujourd’hui.

On connaît mal l’élaboration de la politique africaine de la France et votre livre permet de pénétrer les lieux de pouvoir que sont le ministère des Affaires étrangères, celui des Finances, l’AFD… Vous consacrez aussi un chapitre à l’Élysée. Quels en sont les personnages clés depuis la fin de la « cellule Afrique » ?

La politique africaine s’élabore essentiellement à l’Élysée où il reste des conseillers Afrique et tout l’état-major du Président. Les militaires ont une proximité indéniable avec les Présidents de de la Ve République, avec parfois une influence prédominante en temps de guerre.

L’arrivée de Franck Paris comme conseiller Afrique marque la volonté d’ouvrir la réflexion dans des réunions hebdomadaires avec diplomates, militaires et développeurs mais aussi des personnalités du sport ou du monde économique. Ce travail aboutit aussi à créer le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) qui rassemble des personnalités de divers horizons.

On peut s’interroger sur le poids véritable du CPA. Il semble ne s’inscrire nulle part ou être en dehors de tout. N’est-il qu’un gadget ?

Sous l’égide du président de la République, le CPA est une structure formelle qui ne répond que de l’Élysée et son conseiller Afrique. D’abord hébergée à l’AFD, elle déménage à l’Hôtel de Marigny, à deux pas de l’Élysée. Macron a conçu le CPA comme une boîte à idées, car il avait besoin de réfléchir sur les questions africaines en cooptant des personnalités binationales ou africaines qui incarnent la réussite et leur a demandé de réfléchir à la relation souhaitable avec l’Afrique à l’avenir. Ces personnalités travaillent sans forcément avoir de connaissances géopolitiques, et à partir de leur spécialité : partenariats économiques, santé, numérique, mobilités…

Vous l’avez dit, l’Élysée est l’épicentre du processus décisionnel. Au-delà de la guerre des ego et les jeux des différents acteurs, que vous décrivez dans votre livre, comment l’articulation s’exerce entre les différents lieux de pouvoirs ?

En pratique, la France est censée avoir une seule politique africaine avec l’Élysée au centre névralgique de sa définition. Dans l’écosystème français, on a en fait des administrations très fortes et jalouses de leur pouvoir qui peuvent parfois mettre des bâtons dans les roues de cette politique.

On l’a vu pendant longtemps sur l’évolution de la relation monétaire entre la France et les pays qui utilisent le franc CFA. Il a été très difficile de faire évoluer Bercy sur ce dossier. On a enfin obtenu quelque chose, preuve du poids politique mis par Emmanuel Macron, mais avec un frein mis cette fois par plusieurs pays africains qui ne veulent pas rompre ce lien monétaire et sa parité.

Les présidents Hollande et Macron ont un tropisme pour l’Afrique anglophone et des pays au poids économique important comme le Nigeria, l’Angola, l’Afrique du Sud… Comment expliquer le décalage énorme entre la perception d’un désamour en Afrique francophone et la volonté d’une relation particulière avec l’Afrique ?

Emmanuel Macron ne se sent pas comptable de la relation avec l’Afrique et appartient à une génération qui veut voir évoluer les choses. Son Afrique rêvée est hors du pré carré français. Il fait son stage de jeune énarque au Nigeria et y découvre un pays avec d’autres influences et dynamiques, sans la relation conflictuelle que peuvent avoir ceux de l’ancien pré carré avec la France.

Il est fasciné par cette Afrique où la culture est très dynamique et par les opérateurs économiques dont font partie les milliardaires nigérians. Il va aussi à la rencontre de cette Afrique en Éthiopie et au Kenya, même s’il doit s’arrêter à Djibouti pour honorer un partenaire qui accueille une base militaire. Elle est faite de Success stories économiques et sportives. Mais il est à chaque fois rattrapé par le passé et par le poids de la France dans le système onusien et en particulier dans le maintien de la paix que le pays dirige depuis une vingtaine d’années. Tout cela vient nuire au récit que Macron tente de promouvoir.

La mondialisation de l’Afrique est avérée et beaucoup d’acteurs tentent d’y avoir de l’influence. Comment la France peut-elle éviter l’apparente érosion de son influence et entretenir des relations avec ces acteurs ?

En effet, la France a perdu beaucoup de parts de marché, même si elle est en progression pour le volume d’affaires. Le gâteau ne cesse d’augmenter par le dynamisme économique et la croissance démographique, le nombre grandissant de partenaires. Nous ne sommes plus dans les relations bilatérales avec les anciennes colonies. L’Afrique est ouverte aux partenariats et tente de gagner ce qu’elle peut avec chacun. La Chine l’a courtisée, l’Inde aussi, plus récemment la Turquie, l’Iran, la Corée du Sud, le Japon… Les Africains ont compris ce qu’ils ont à gagner de la concurrence des puissances régionales.

Pour conclure, en quoi consiste le « piège africain » du titre de votre livre ?

Antoine Glaser, dans Africafrance, a expliqué comment, au fil du temps, les rapports de tutelle de la France sur l’Afrique se sont inversés et que les dirigeants africains ont commencé à influer sur la politique française. Macron ne veut pas être accusé de faire le jeu de la Françafrique et veut casser les codes mais il y a des pièges à chaque étape. Sur la question militaire, il n’a pas réussi à sortir l’armée du bourbier sahélien.

Sur le franc CFA, il a convaincu Alassane Ouattara de porter ce dossier devant la Cedeao et il y a bien eu des évolutions comme le retrait des agents français des instances monétaires. Sur les questions mémorielles, important chantier, on n’a jamais vu un Président aller aussi loin dans le travail mémoriel comme l’atteste le rapport Duclert, apprécié à Kigali. C’est un succès. Mais sur l’Algérie, le rapport Stora n’est pas auréolé du même succès et certains en Algérie accusent la France d’un certain révisionnisme. C’est toute cette volonté d’émancipation et les écueils qu’elle rencontre qui font le titre de notre livre.

HBY et NB

ENCADRE

Le Piège africain de Macron, du continent à l’Hexagone, Par Pascal Airault et Antoine Glaser (Éd Fayard) 14 euros (édition numérique)

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