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Interview

Mauritanie : Aziz Ould Dahi, gouverneur de la Banque centrale

Revue des statuts, nouvelle loi bancaire, réforme de la monnaie nationale, modernisation des moyens de paiement, innovations technologiques le gouverneur explique les changements décidés par la Banque centrale de Mauritanie.

Propos recueillis à Nouakchott par Christine Holzbauer

Comment se porte l’économie mauritanienne, du point de vue de sa Banque centrale ?

Plutôt bien puisque les perspectives de croissance devraient permettre au pays, grâce aux retombées du secteur gazier notamment, de consolider ses fondamentaux. L’inflation est maîtrisée autour de 2,3 % et le gouvernement est en pourparlers avec le FMI pour une rallonge budgétaire. En effet, nous souhaiterions engager une politique monétaire plus active compte tenu de la rentrée de devises escomptées et mieux piloter les crédits bancaires au secteur privé mauritanien, pour qu’il investisse davantage.

Tant que des réformes structurelles n’auront pas été engagées, nous continuerons à alimenter l’inflation importée du fait de nos achats massifs de produits alimentaires et d’hydrocarbures à l’extérieur. Quant à notre niveau d’endettement, il est raisonnable compte tenu de tous les investissements en infrastructure que nous avons dû réaliser. Le taux d’endettement ne représente que 72 % du PIB !

Vous avez mis circulation le 1er janvier 2018 une nouvelle ouguiya sur la base de 10 à 1 par rapport à l’ancienne. Pourquoi ce besoin de démonétisation, maintenant ?

Je distingue trois raisons essentielles à cette réforme monétaire : lutter contre l’inflation déguisée, d’une part, en réduisant la masse de billets en circulation et faciliter, ainsi, les échanges commerciaux ; faire baisser les coûts de la maintenance fiduciaire, qui était élevée à cause de la prédominance et de l’usage excessif du cash dans notre pays à l’instar de la plupart des pays africains ; et améliorer la qualité des billets de banque pour lutter contre la fausse monnaie.

Certains y verront une dévaluation déguisée…

Pas du tout, car depuis la création de l’ouguiya en 1973, nous avons subi une très forte érosion monétaire. De surcroît, pour la première fois dans l’histoire de la monnaie de notre pays, c’est toute la gamme de l’ouguiya qui est changé. Y compris les anciennes pièces qui possèdent une faible utilité monétaire… Comme les petites dénominations n’étaient plus échangées, certaines hausses de prix n’étaient pas justifiées.

La valorisation des nouvelles pièces, et le remplacement des anciens billets de 100 et 200 ouguiyas par de nouvelles pièces de 10 et 20 ouguiyas, nous permettent de réduire considérablement les coûts de l’entretien fiduciaire. Le coût d’entretien des pièces est en effet nettement inférieur aux billets et c’est pour cela que nous avons décidé que les dénominations qui ont le taux de circulation le plus important seront en pièces.

Vous avez opté pour des billets en polymère, ce qui constitue une innovation pour l’Afrique. Pourquoi ce choix ?

De grands pays comme le Canada, l’Australie, la Nouvelle- Zélande, et certains pays asiatiques, ont déjà adopté cette technologie révolutionnaire. Si nous avons tenu à y souscrire à notre tour, c’est qu’elle permet d’accroître la durabilité des billets et, donc, de réduire le coût de la maintenance fiduciaire, mais aussi de limiter les contrefaçons. Ces billets sont infalsifiables !

La modernisation de nos systèmes de paiement constitue l’un des axes majeurs de notre stratégie. L’objectif, à terme, est de réduire considérablement le recours à la liquidité en lui substituant d’autres moyens de paiement plus sûrs, moins coûteux et plus efficaces.

Dans les études, un billet en polymère dure environ neuf ans, mais nous estimons que leur durée de vie sera au moins de cinq ans, compte tenu de notre environnement particulier où les transactions en cash prédominent.

Ce qui devrait nous permettre d’amortir en trois ans notre investissement initial consistant à faire produire les billets en polymère au Canada et les nouvelles pièces à la Monnaie de Paris.

Plusieurs mois après le lancement de cette opération, êtes-vous satisfait ?

Oui, car aucun incident majeur n’est intervenu malgré l’étendue immense du territoire mauritanien, sur lequel il fallait acheminer les nouveaux billets et récupérer les anciens. Depuis le 1er juillet 2018, une seule gamme d’ouguiyas est désormais en circulation. Les anciens billets pourront encore être échangés jusqu’au 31 décembre 2018 mais uniquement au guichet de la Banque centrale.

Grâce à une campagne de communication de grande envergure qui a ciblé tous les usagers à travers tous les canaux de communication existants, les résultats ont largement dépassé nos aspirations : au bout de cinq mois, nous avions déjà récupéré plus de 95 % de la valeur de la masse en circulation. Nous avons donc bon espoir pour les 5 % restants que cela puisse se faire avant la fin de l’année.

De surcroît, le réseau d’agences des banques qui couvre pratiquement tout le territoire national a joué un rôle essentiel en offrant aux usagers, y compris ceux qui ne sont pas bancarisés, l’échange de leurs anciens billets, gratuitement et en toute confidentialité. Il en va de même pour le Trésor public à travers son réseau national ainsi que la Mauripost.

Les banques en ont profité pour proposer l’ouverture gratuite de nouveaux comptes. Résultat : près de 15 000 nouveaux comptes bancaires ont été créés sur les quelque 300 000 comptes déjà existants. Ce qui porte le taux de bancarisation en Mauritanie à 30 % si on y inclut les institutions de microfinance, mais entre 14 % et 15 % pour le taux de bancarisation classique.

L’une des principales raisons pour la création de la nouvelle monnaie était d’accélérer le développement des paiements électroniques. Où en êtes-vous ?

Effectivement, la modernisation de nos systèmes et moyens de paiement constitue l’un des axes majeurs de notre stratégie. L’objectif, à terme, est de réduire considérablement le recours à la liquidité en lui substituant d’autres moyens de paiement plus sûrs, moins coûteux et plus efficaces. La réforme en cours s’inscrit dans ce cadre à travers la modernisation de la gestion fiduciaire. Concernant les paiements électroniques, nous prévoyons l’équipement de gros facturiers de TPE et le lancement imminent du paiement par l’internet. Nous sommes, aussi, très avancés dans les préparatifs de lancement d’un système de mobile banking.

Parallèlement, nous avons mis en route d’autres chantiers, avec le lancement officiel, le 9 juillet, du Projet d’appui à la modernisation des infrastructures financières en Mauritanie (Pamif) pour un montant de 5,6 millions de dollars et une durée de 36 mois. Ce projet, qui a reçu l’appui de la BAD, vise à fluidifier, sécuriser, fiabiliser et amplifier les flux financiers, et à générer l’éclosion de nouveaux services financiers digitaux répondant aux besoins de la population. Il sera financé par un prêt bonifié d’un montant de 5 millions $ accordé par le Fonds africain de développement (FAD) sur une maturité de 25 ans et une contribution de 600 000 $ du gouvernement mauritanien. Le Pamif complète d’autres interventions de la BCM en matière d’amélioration du climat des affaires et de disponibilité des ressources financières auprès des banques commerciales pour accompagner le développement des entreprises dans le pays. Approuvé en décembre 2017, il a été adopté par le parlement le 31 mai 2018.

Y a-t-il encore des obstacles administratifs ou juridiques à lever avant que la Mauritanie puisse entrer dans le système monétaire international d’aujourd’hui ?

Oui, mais la revue du cadre juridique se concrétisera dans très peu de temps avec une nouvelle loi sur les moyens de paiement afin de permettre l’émergence de nouveaux acteurs, notamment les intermédiaires financiers pour le paiement de détail. Nous avons également prévu la création d’un Centre national de paiement (CNP) composé de toutes les parties prenantes ; il sera une pièce maîtresse dans ce processus de modernisation du système bancaire et financier en Mauritanie.

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