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Interview

Mabingué Ngom : « Nous avons créé un déclic et une prise de conscience »

Le Fonds des Nations unies pour la population mène avec les États un travail de fond sur la démographie, la santé des femmes et l’emploi des jeunes. Directeur pour l’Afrique de l’Ouest et centrale pendant six ans, Mabingué Ngom dresse le bilan de son action.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Quelle a été l’action menée par l’UNFPA, sous votre autorité ?

Je dirige l’équipe de l’UNFPA pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, qui couvre 23 pays. Ceux-ci vont de la Mauritanie à la Centrafrique en passant par Sao Tome et la Guinée équatoriale. Pour vous répondre, je dirais que nous avons fait beaucoup de progrès dans le domaine où nous travaillons.

Le chantier du dividende démographique ne pourra pas progresser sans recul de la mortalité maternelle, sans baisse de la fécondité et sans la disparition des violences basées sur le genre, des mariages de mineurs et de l’empêchement de l’accès des femmes au planning familial.

Il a été longtemps difficile d’entrer en relation avec les acteurs principaux. Ce sont les décideurs au niveau politique, les leaders religieux et traditionnels, les organisations de jeunes, les organisations de femmes, et aussi les médiateurs traditionnels qui jouent un rôle extrêmement important. Nous avons réussi une mobilisation tous azimuts. C’est un progrès important, même s’il est difficile à mesurer.

Autour de quoi menez-vous votre travail ?

Nous avons réalisé ce que nous appelons trois résultats transformateurs. Je citerai d’abord la lutte contre la mortalité maternelle. Viennent ensuite les efforts faits pour permettre l’accès à la planification familiale, et nos initiatives pour faire reculer le fléau des violences basées sur le genre. Notre région est l’épicentre de ce mal. En un mot, je peux résumer notre action au dividende démographique.

C’est un grand chantier de développement, de paix et de sécurité qui a permis aux pays d’Asie de faire un bond qualitatif et que les Africains ont choisi d’entreprendre. Ce chantier ne pourra pas progresser sans recul de la mortalité maternelle, sans baisse de la fécondité et sans la disparition des violences basées sur le genre, des mariages de mineurs et de l’empêchement de l’accès des femmes au planning familial.

Comment agir sur la population alors que tous les indicateurs montrent qu’elle est plongée en permanence dans la pauvreté et la fragilité ? Est-elle en mesure d’entendre vos conseils pour sa transformation ?

Le travail que nous menons est fastidieux mais porteur de grandes transformations. En Afrique aujourd’hui, nous faisons face à un poids démographique fort même si nous avons assisté à une baisse de la fécondité en Afrique du Nord et dans une moindre mesure en Afrique australe. Partout ailleurs, les niveaux de fécondité sont de 6 à 7 enfants par femme tandis que la moyenne sur le continent est de 4. L’Afrique de l’Ouest et du Centre concentre les problèmes pour des raisons culturelles et religieuses, mais aussi en raison d’influences politiques marquées par les pesanteurs sociales locales.

Vous avez mené beaucoup d’études et de travaux pour mieux affiner la connaissance des sociétés des 23 pays que vous couvrez. Quelle est la principale leçon à retenir pour pouvoir changer la donne ? La région est loin d’être tirée d’affaire.

Vous avez raison, mais nous avons construit des partenariats, mobilisé des acteurs pour établir la confiance avec les décideurs et influencer l’action sur les populations. Cette étape capitale a été franchie et a donné des résultats prometteurs. Par exemple, nous connaissons des changements dans le domaine des adolescentes mères, qui sont passées de 128 pour 1 000 à 108 pour 1 000. Ce gain de 20 points est énorme et a un impact sur la vie des filles et des familles.

Concernant la lutte contre la mortalité maternelle, nous sommes passés de 48% de couverture de l’assistance à l’accouchement à 55%. Ce saut peut sembler marginal mais il contribue à la mesure des indicateurs affectant directement la mortalité maternelle. La mort d’une femme qui donne la vie est terrible pour sa famille et pour la communauté.

Dans l’accès à la contraception, nous sommes passés d’un taux de prévalence contraceptive de 13% en 2015 à 17% en 2021. Le taux de mariage de mineurs est passé de 45% à 39%. Dans tous ces secteurs, les tendances sont bonnes mais ma plus grande satisfaction est que nous avons créé un déclic et une prise de conscience. Cela reflète l’engagement et la volonté des pays partenaires de prendre le taureau par les cornes.

N’avez-vous pas le sentiment d’être dans le cas de figure du tonneau des Danaïdes, une sorte de panier troué qui laisse fuir l’eau ?

Je suis optimiste. Il ne s’agit pas que de chiffres, mais de fondamentaux, ce qui me permet de penser que rien ne sera plus comme avant. Certains de ces chiffres ne sont pas très connus du grand public, même de ceux qui écrivent sur la question et n’apprennent ces tendances positives qu’après plusieurs années. Je dois accepter le principe que tout n’est pas gagné même avec des changements de comportements. Des risques existent, comme nous l’avons vu par le passé, de revenir en arrière si les acquis ne sont pas consolidés.

Vous avez mené des études en liant le facteur démographique, la paix et la sécurité dans les pays du Sahel. On voit à quel point il est important d’avoir cette vision multifactorielle. La situation actuelle de la région va-t-elle peser sur son évolution ?

J’ai dit récemment devant le Forum des jeunes de la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) que l’Afrique est le continent le plus jeune et le restera dans les prochaines décennies. J’ai aussi dit que cette jeunesse de la population va déterminer l’avenir du continent. Allons-nous accélérer les investissements dans cette jeunesse pour en faire un instrument de progrès et la réalisation des ODD et de « l’Afrique que nous voulons » à l’horizon 2063 ? C’est du domaine du possible, mais cela dépend des investissements que nous faisons aujourd’hui et non pas demain.

Certes, mais on tient ce discours depuis des années ! Les choses avancent très lentement avec un décalage énorme entre la réalité et les possibilités d’investir.

Nous avons d’abord conçu des fondamentaux et lancé des initiatives comme Fass Émergent au Sénégal, pour laquelle des efforts ont cours pour son expansion et sa réplication ailleurs. Nous avons aussi lancé de grands chantiers comme le programme SWEDD (Sahel Women Empowerment and Demographic Dividend) concernant les femmes et la capture du dividende démographique, en partenariat avec la Banque mondiale. Un certain nombre de fondamentaux ont été posés. Des initiatives ambitieuses sont en cours et d’autres se préparent. Ce n’est qu’en accélérant ces processus que nous pourrons créer les conditions de la capture du dividende démographique.

Nous avons déjà de la peine à pourvoir des emplois pour les jeunes et nous devons aujourd’hui nous préparer à créer 450 millions d’emplois dans les prochaines années. C’est un chantier énorme qui demande plus que quelques initiatives. Il demande une mobilisation générale, des actions beaucoup plus ambitieuses et des partenariats à renforcer.

 Mabingué Ngom

Du haut de votre expérience, avec trente ans passés dans le développement, et six ans à la tête de l’UNFPA à Dakar, avez-vous le sentiment que les dirigeants de la région vous écoutent ? Comment l’articulation se fait-elle entre les 23 États et vous ?

Nous avons d’excellentes relations, ce qui est indispensable pour faire avancer les agendas sur lesquels nous travaillons. Les pays prennent conscience de la nécessité de faire plus et mieux et d’aller plus vite dans ces réformes et ces programmes. Mais ils sont aussi à la croisée des chemins, avec des jeunes connectés aux réseaux sociaux, qui ont une ambition extraordinaire pour l’avenir, et avec des pesanteurs qui continuent à rendre difficile certaines transformations. Le plus souvent, les dirigeants politiques sont entre le marteau et l’enclume. Ils doivent faire des progrès rapides et gérer des contraintes comme celles que vous connaissez dans la région du Sahel.

Les États vous demandent-ils des réajustements, une plus grande articulation entre eux et votre institution ?

Nos relations sont assez fortes. La feuille de route de l’Union africaine sur le dividende démographique, que nous avons préparée à sa demande avec la Banque africaine de développement, la Commission économique pour l’Afrique et le NEPAD (Nouveau partenariat économique pour le développement africain), a été adoptée par les 54 pays.

Des feuilles de route nationales ont été adoptées dans neuf des onze pays de la CEEAC, accompagnées de profils de dividende démographique et d’actions militantes, en cours au Cameroun, au Tchad et bientôt au Congo. Ce n’est pas toujours aussi rapide qu’on le souhaite, mais le partenariat avec les pays se porte très bien. Cela peut servir de tremplin pour le progrès de l’Afrique.

Votre mission s’achève fin août. Vous partez vous installer près de l’Union africaine en Éthiopie. Quelle sera votre mission ? Porterez-vous la parole de l’UNFPA au niveau panafricain, dans cette enceinte située au cœur de l’Afrique et au service de ses intérêts ?

En Afrique centrale, des feuilles de route nationales ont été adoptées, accompagnées de profils de dividende démographique et d’actions militantes, en cours au Cameroun, au Tchad et bientôt au Congo. Ce n’est pas toujours aussi rapide qu’on le souhaite, mais le partenariat avec les pays se porte très bien. Cela peut servir de tremplin pour le progrès de l’Afrique.

Il y a une continuité de mission. Il s’agit de renforcer cette mobilisation, ce plaidoyer, ces partenariats et d’engager les plus hautes autorités africaines dans les trois régions que sont l’Afrique de l’Ouest et Centrale, l’Afrique australe et l’Afrique du Nord. Cela nous permettra de partager nos résultats avec le reste du continent, d’engager un dialogue politique au plus haut niveau et d’élargir et répliquer les partenariats. J’y vois une certaine continuité en plus des fonctions de représentation et de conseil auprès du directeur exécutif de l’organisation.

C’est peut-être aussi le moment d’imposer une sorte de soft power au niveau panafricain pour que l’on partage davantage les valeurs que vous défendez autour de la démographie, et surtout de la jeunesse et des femmes.

J’ai passé la première partie de ma carrière dans la gestion du développement, sa planification et son financement avant de toucher aux questions de santé lors de mon passage au Fonds mondial. Arrivé presque par hasard dans les questions démographiques, j’ai en fait surtout travaillé sur les systèmes qui permettent aux plus démunis d’avoir accès aux services vitaux.

J’ai acquis une expérience qui me permet d’apporter une contribution plus militante dans la construction de l’Afrique que nous voulons. Ceci dans le domaine de la population, mais aussi de la gestion du développement qui demeure une passion pour moi.

HBY & NB 

ENCADRE

En savoir plus sur le dividende démographique

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Le dividende démographique et le développement en Afrique

 

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