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Interview

Loïc Tribot La Spière favorable à une « Francophonie rénovée »

La Francophonie est à un moment carrefour. Elle est en quête d’un projet. L’économie pour créer le lien et renforcer sa vocation serait un axe prioritaire. Loïc Tribot La Spière*, délégué général  du Think-Tank CEPS, organise un colloque avec l’OIF pour « plancher » sur ce sujet.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Le CEPS est un cercle de réflexions qui croit à la force des idées et du débat. Mais pourquoi ce énième forum sur la Francophonie ? Cet espace serait donc en quête de projet qui soit transformateur de la réalité ?

Si le CEPS a souhaité prendre l’initiative, en étroite collaboration avec l’OIF, d’organiser cette rencontre internationale, ce n’est pas anodin. Notre organisation s’attache, depuis plusieurs années, à apporter une contribution, objective et décapante, concrète et lucide, sur ce que sont « les Afriques ». Cette rencontre se situe dans le prolongement des actions que nous menons, entre autres, avec l’Unesco.

Voici quelques mois, nous avions réalisé un important rapport qui avait mobilisé plus d’une trentaine d’experts de nationalités différentes sur le thème « Afrique, que fais-tu de tes talents » et écrit à 80 % par des Africains.

Nous avons souhaité aller plus loin. Tout d’abord, aller plus loin dans l’analyse et, suite au constat fait dans ce rapport, nous voulons émettre des propositions concrètes. En effet, année après année, on ne peut que constater que l’Afrique reste en état d’émergence et que la plupart des grands chantiers (énergétiques, sociaux, sécuritaires, éducatifs…) sont inachevés.

Il est posé, de manière cruelle, la question des outils et des moyens à mettre en oeuvre pour répondre concrètement aux besoins (de formation, de santé), pour assurer un développement pérenne.

Globalement, l’Afrique a faiblement diversifié son espace économique, et reste fortement tributaire de la vente de la rente et des aléas des cours. Dans un contexte de plus en plus dématérialisé, les Afrique courent le risque de voir l’écart se creuser avec les autres continents si les défis de l’intelligence artificielle et de la digitalisation ne sont pas relevés.

L’OIF nous paraissait le cadre le plus approprié pour réfléchir à toutes ces questions. Faut-il souligner et rappeler que l’espace francophone le plus important se trouve en Afrique ? Réfléchir sur l’évolution de l’Afrique, nous paraissait capital comme sujet à traiter.

Pour que la Francophonie ne soit pas une sorte d’« ONU bis », vers quoi faut-il l’orienter ?

Il est évident que le multilatéralisme est en crise. Là, soyons clairs, des « États continents » souhaitent revoir les règles du jeu qui régissent les relations internationales.

La francophonie ne saurait se résumer à une dimension linguistique ou culturelle. Elle doit incarner une autre vision du monde. On ne peut relever quelque défi qui soit, sans aborder la sève des pays et des peuples, à savoir le développement économique.

On peut se poser la question de savoir si on ne s’oriente pas vers un monde qu’on pourrait considérer « du faible au fort ». En ce sens, la Francophonie apparaît, entre autres, face à cette fracture du multilatéralisme, comme un havre d’échanges crédibles, pertinents, et sereins. En effet, on ne peut que constater qu’au sein de l’OIF sont associés des pays, certes différents, mais des pays de taille moyenne. Elle est l’une des rares organisations internationales qui ne court pas le risque d’un dominium de super-États continents. En ce sens, la crise du multilatéralisme donne toutes ses lettres de noblesse à l’existence de l’OIF.

L’élection d’une nouvelle secrétaire générale à l’OIF signifie-t-elle que la Francophonie entre dans un nouvel âge, celui de sa prise en main par les Africains, le continent qui incarne par excellence cet espace linguistique ?

Cette élection consacre une alternance démocratique et une sorte de féminisation de cette institution. On ne peut que s’en réjouir. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse considérer qu’avec l’élection de la nouvelle secrétaire générale, l’Afrique reprend en main l’OIF. On peut se réjouir néanmoins qu’une Africaine soit à la tête de la Francophonie. L’OIF doit incarner une autre vision pour concevoir les nouveaux enjeux. C’est une vision qui transcende les différents États qui la composent. L’OIF ne s’est certainement pas « régionalisée » avec cette élection !

La Francophonie économique n’a pu jusqu’ici sortir des limbes. Sur quoi faut-il l’adosser en termes de projets structurants ?

La francophonie ne saurait se résumer à une dimension linguistique, culturelle… Ce serait réduire le propos. La francophonie doit incarner une autre vision du monde, d’autres valeurs, notamment pour le développement. Elle doit relever le défi du contexte actuel, être plus « raisonnante » sur les questions des droits de l’homme et sur les questions d’ordres sociaux et économiques…

S’interdire de penser et d’agir sur l’économique, c’est finalement se comporter comme une voiture restée au garage faute de carburant. Il est inconcevable de relever quelque défi qui soit, sans aborder la sève des pays et des peuples, à savoir le développement économique. On peut souhaiter que ces défis puissent être ceux de la nouvelle secrétaire générale.

En tant que Think-Tank, quelle est votre contribution pour entrer dans le concret de la Francophonie, pour la rendre plus opérationnelle ?

Il est important d’être humble par rapport aux faits : nous avons été accrédités officiellement auprès de l’OIF en septembre 2018, c’est récent. Nous avons effectué une démarche d’accréditation auprès de cette organisation car nous croyons au rôle qu’elle doit jouer sur la scène internationale.

C’est pour cette raison que nous avons voulu organiser cette rencontre internationale, qui va mobiliser une trentaine d’experts de quinze nationalités différentes. En effet, nous souhaitons démontrer, s’il le fallait, l’importance et le rôle singulier de l’OIF dans le concert international. D’ailleurs, nous irons plus loin. Nous avons prévu de rédiger et de publier un rapport en 2019 sur la Francophonie « rénovée » en associant de nombreux experts de différents continents.

Et, symboliquement, nous faisons partie des rares OING à mettre un point d’honneur à nous exprimer en langue française, lors des grandes rencontres internationales auxquelles nous participons, soulignant s’il le fallait qu’il existe au niveau des institutions internationales deux langues reconnues, le français et l’anglais. 

*Délégué général du CEPS (Centre d’études et de prospective stratégique)

ENCADRE

Une ONG internationale

Fondé en 1985, reconnu par le Conseil de l’Europe, la Commission européenne, l’OCDE et l’Unesco, le CEPS est un Think-Tank réunissant 950 décideurs de 40 nationalités sur de multiples secteurs stratégiques : industrie, Espace et aéronautique, Défense & sécurité, énergie, gouvernance, technologies de l’information, environnement… Elle compte des représentations à Abidjan, Alger, Berlin, Beyrouth, Bruxelles, La Haye, Londres, Rome, Washington.

Entre autres événements, elle organisera, le 6 décembre 2018, au siège de l’OIF à Paris, un colloque international, sur le thème « Afrique : quelles priorités et quels moyens pour construire une dynamique économique, sociale, responsable et partagée ? »

Renseignements et inscriptions sur : www.ceps-oing.org/agenda-des-clubs

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