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Interview

Khemaies Jhinaoui : La Tunisie peut être un pont entre l’Afrique et l’Europe

Ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui vient de lancer le Conseil des relations internationales. Il passe en revue la singularité de la Tunisie en évoquant sa diplomatie et son rôle dans le monde et en Afrique.

Par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Pourquoi créer un nouveau cercle de réflexion, le CTRI ?

J’ai passé 42 ans dans l’opérationnel. Il est temps aujourd’hui de réfléchir, avec divers amis et de hauts responsables de la diplomatie, à la place et au positionnement de la Tunisie en Afrique du Nord, en Europe et au Moyen Orient. Le monde vit des changements rapides auxquels la Tunisie doit s’adapter pour mieux faire connaître ses positions et influer sur son environnement.

La Tunisie est un « laboratoire » social et politique mais semble être dans une impasse. Profite-t-elle suffisamment sa richesse exceptionnelle dans son expérimentation de la démocratie ?

Elle ne profite pas assez des richesses humaines ni de l’expertise. Le nouveau système démocratique n’a pas encore créé une atmosphère où tous les Tunisiens peuvent contribuer ensemble au débat public. Le changement survenu il y a dix ans n’a pas fini de produire ses effets, bien évidemment, et la Tunisie connaît aujourd’hui des difficultés.

Khemaies Jhinaoui et Jean-Yves Le Drian

Je suis convaincu que celles-ci sont passagères et que le pays trouvera le meilleur chemin pour sortir de la crise économique, politique et constitutionnelle. Le pays teste encore le système établi par la Constitution de 2014, qui montre des limites au niveau de l’exercice du fonctionnement des pouvoirs exécutifs et législatifs.

Le pays semble ingouvernable avec un turnover surprenant : cinq Présidents, neuf Premiers ministres, des dizaines de ministres… N’est-ce pas une perte d’énergie considérable ?

Nous vivons un contexte de transition politique, ce qui s’accompagne de nombreux changements de gouvernement. Il faudra du temps pour que la Tunisie se stabilise. Une analyse macropolitique montre que le pays est caractérisé par la liberté d’expression. Toutefois, la Tunisie se bat seule contre des problèmes économiques et sociaux graves, dont la résolution prend du temps. Elle n’a pas trouvé d’appuis conséquents auprès de ses partenaires pour sortir de cette crise. Aucun pays en transition n’a réussi seul, il faut un appui extérieur pour sortir du marasme.

Le pays a pourtant reçu l’appui de l’Union européenne qui a versé des milliards depuis 2011…

Il faut reconnaître cet appui substantiel mais aussi que nous sortons d’un système centralisé autour d’un seul homme, le Président, et sommes entrés dans un système libéral où la décision est diffuse. Ce nouveau système n’a pas pu faire en sorte que ces fonds trouvent leur chemin vers des programmes sociaux et économiques capables d’apporter des réponses à la jeunesse tunisienne.

Toutefois, la comparaison est difficile avec ce qu’ont reçu les pays d’Europe de l’Est ou même avec Malte, notre voisin. Dans une telle situation, il faut un appui massif qui ne se limite pas à l’argent mais doit être politique, social, institutionnel. La Tunisie n’en a pas bénéficié, selon moi.

On dit que l’on fait la diplomatie de sa géographie. Comment expliquer qu’en comparaison d’autres pays, la Tunisie soit absente du dossier libyen ?

Malgré les problèmes que je viens d’évoquer, la Tunisie a pourtant été au cœur du dossier libyen pendant cinq ans. Nous étions le pivot des contacts diplomatiques autour de cette question avec l’initiative tripartite qui a associé l’Algérie et l’Égypte et avons été en contact avec toutes les factions libyennes. La Tunisie a accueilli en novembre 2020 le forum politique qui a permis aux Libyens de se concerter, et de trouver à Genève un compromis, début février.

Le secteur privé tunisien, compétitif, est très présent en Afrique. Nous devons lancer davantage d’initiatives qui expriment notre intérêt pour les échanges avec le continent, tandis que nos échanges se nouent encore à 75% avec les pays de l’Union européenne.

Nous devons être plus actifs tant la Libye relève presque des questions de politique intérieure pour la Tunisie, compte tenu des impacts sur sa sécurité et sur sa relance économique. Nous avons, en Tunisie, l’expertise nécessaire pour apporter aux Libyens la base juridique dont ils ont besoin pour que les élections du 24 décembre 2021 soient démocratiques et transparentes et pour les aider à reconstruire le pays.

La Tunisie a l’ambition d’une politique africaine mais cette dernière ne procède-t-elle pas d’un simple effet de mode ?

Vous avez raison. Nous comptons seize ambassades en Afrique dont dix en Afrique subsaharienne, ce qui est insuffisant. Nous devrions être beaucoup plus présents mais nous avons fait des progrès. Lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères, nous avons posé les bases juridiques d’une coopération réelle avec les différentes régions en devenant membre de la Comesa, membre observateur de la Cedeao et parmi les premiers adhérents à la Zone de libre-échange continentale. Il reste du travail pour que le pays reprenne sa place car la Tunisie est presque absente des structures panafricaines. Nous devons redynamiser notre diplomatie économique vers l’Afrique et élargir notre présence à plus de capitales du continent.

Au-delà de cette dimension institutionnelle, ne faut-il pas un travail de pédagogie ? Les élites tunisiennes semblent très éloignées de l’Afrique.

Le secteur privé est très présent en Afrique et est compétitif. Les entreprises tunisiennes sont présentes par l’investissement et le commerce en Côte d’Ivoire, au Sénégal. Au niveau officiel, nous devons lancer davantage d’initiatives qui expriment notre intérêt pour les échanges avec le continent. Nos échanges se nouent encore à 75% avec les pays de l’Union européenne, au détriment de nos relations historiques avec nos voisins africains. Quand j’ai travaillé avec l’ancien Président Essebsi, nous avons essayé de redonner progressivement de la place aux échanges avec le continent en multipliant les visites officielles, mais il nous faut être plus visibles. Le chef de l’État devra se déplacer et faire connaître l’expérience tunisienne. Le pays peut être un pont entre l’Afrique et l’Europe, ce que notre Think Tank souhaite démontrer.

SU et NB

 

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