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Interview

Jean-Michel Severino : « Nous finançons les entreprises… »

Pour se moderniser et accélérer son décollage, l’Afrique doit-elle accepter d’être un atelier du monde, à la place de la Chine, dans une phase d’apprentissage et de massification ? 

Je ne suis pas sûr que c’est ainsi que les choses se dérouleront. Il est certain que la Chine est en train de monter en gamme, du fait de l’évolution de ses coûts intérieurs, et qu’elle se recentre sur son marché intérieur.

Mais les entreprises chinoises ne vont pas forcément délocaliser autant qu’on l’imagine. Car elles-mêmes augmentent en productivité et réduisent le recours au travail, elles se robotisent.

De plus, un grand cercle de main-d’oeuvre est déjà utilisé par les Chinois dans l’Asie du sud : au Bangladesh, au Pakistan, en Indonésie, etc., ou dans l’Asie du Sud-Est. 

L’Éthiopie dessine-t-elle un mouvement annonciateur de ce qui va se passer sur l’ensemble du continent ou est-elle une exception par rapport aux chaînes africaines de développement ? Nous ne pouvons pas donner aujourd’hui de réponse catégorique à cette question. 

C’est un continent qui comptera bientôt deux milliards d’habitants. Il serait très étonnant que la masse d’emplois délocalisables par la Chine, qui n’est peuplée « que » d’un milliard et demi d’habitants, soit telle que cela représente pour l’Afrique un gisement d’emplois d’ampleur macroéconomique à l’échelle de tout le continent.

Il n’est pas exclu que certains pays viennent occuper une niche, mais encore une fois, les meilleurs clients des Africains sont… les Africains eux-mêmes. 

Dans le cadre des négociations en cours, les ACP semblent reproduire les mêmes schémas qu’auparavant, qui oublient l’évolution et les bouleversements du monde alors que nous en sommes déjà à plusieurs générations de mondialisation. Comment expliquer ce déphasage ? 

Je serais moins sévère que vous au sujet des discussions en cours sur les accords de Cotonou. Je constate d’abord une reconnaissance du fait continental africain, et une volonté de sortir de la vieille classification ACP qui est très compliquée en raison d’adhérences politiques importantes.

En l’occurrence, je ne crois pas que ce soit l’Europe qui veuille rester dans une position figée. Mais les Africains du Nord ont une position particulière à travers laquelle ils recherchent une reconnaissance de leur rôle de « voisins » qui ne souhaitent pas se voir totalement assimilés au reste du continent.

Il y a des sujets politiques importants autour du « C » et du « P », qui sont des acteurs peut-être moins peuplés mais qui représentent des enjeux importants, et qui sont d’ailleurs les principales victimes du réchauffement climatique, ce qui implique un devoir de solidarité à leur égard.

Et ces négociations ont également pour enjeux une grande modernisation des instruments qui touchent l’Afrique, à travers, notamment l’entrée significative de l’appui à l’investissement privé qui était très faible il y a dix ans… 

Vous considérez que le cadre de ces négociations est un bon cadre ? 

Il est très important et très utile. C’est le seul cadre dans lequel un continent négocie…

Les unités de transformation agricole sont des entreprises qui, très rapidement comptent quelques dizaines de salariés, plusieurs millions de chiffre d’affaires et qui opèrent à des niveaux très significatifs. 



…avec un autre continent. Un partenariat. Cette négociation est peut-être imparfaite… de chaque côté, du reste : chacun devrait évoluer davantage.

Mais elle nous offre une vision politique enthousiasmante. C’est une volonté politique de fabrication de paix et d’interdépendance raisonnée. Et qui vise à résoudre des problèmes qui se posent à nous. J’espère donc beaucoup que ce cadre va perdurer et que son contenu va s’adapter aux exigences du temps. Nous en avons besoin. 

La question du franc CFA revient de manière récurrente dans le discours des Africains, comme si l’on était proche d’un point de rupture. Comment aborder cette question ? 

Ce qui me frappe beaucoup dans cette question, c’est l’étendue de la méconnaissance et de l’incompréhension, y compris en ce qui concerne l’état des lieux. Qu’est-ce que la zone CFA ? Que fait-elle et que ne fait-elle pas ?

Il suffit de lire la presse et d’écouter la radio pour constater le nombre d’erreurs gigantesques que les gens commettent sur ce sujet, y compris de la part de ceux qui sont supposés être très éduqués. Le plus important serait de commencer par faire de la pédagogie. Sans vouloir convaincre, mais juste pour expliquer et faire comprendre ce que sont ces accords, et aussi, ce qu’ils ne sont pas. 

La deuxième chose qui me frappe est cette confusion, dans le débat, entre deux choses très importantes mais très différentes : la première question est de savoir si l’arrimage d’un certain nombre de pays à une devise forte telle que l’euro est positif ou négatif pour leur croissance économique.

Or, la science économique ne donne aucune réponse à cette question dans la mesure où tous les régimes monétaires ont fonctionné ou dysfonctionné selon les époques.

Car, en fait, la corrélation entre un régime monétaire et un régime de croissance économique est quelque chose, finalement, d’assez faible. En revanche, le deuxième sujet est très différent, qui porte sur la souveraineté et l’identité nationales. 

Un Africain peut considérer que les accords CFA sont de bons accords économiques, mais en même temps ne pas en vouloir parce qu’il ne veut pas – pour des raisons politiques, identitaires – subir une perte de souveraineté dans le fait de ne pas être en mesure de gérer lui-même sa propre monnaie.

On est là sur le terrain de la représentation politique et symbolique, de l’identité, sur lequel il faut raisonner de manière très différente. Mais, aujourd’hui, on a l’impression qu’il faut absolument prouver que le CFA est un mauvais accord pour les intérêts des Africains, afin d’obtenir sa suppression. Alors qu’il suffit d’avoir envie de le maîtriser. 

Le débat prend une tournure fantasmatique, tellement il est chargé de symboliques… 

Il faut faire la différence, dans les esprits, entre les deux catégories de sujets, et pour cela, il faut avancer sur le symbolique. Les opinions publiques africaines doivent avoir le sentiment qu’elles maîtrisent bien cette monnaie, qui reflète bien leur identité, jusque dans son nom et ses symboles, et qu’elles gouvernent bien leurs affaires.

Avancer sur tous ces plans symboliques et identitaires est essentiel pour « décontracter » la discussion sur les qualités et les défauts objectifs du régime monétaire, et aussi pour permettre une pédagogie sereine et dépassionnée. 

La politique africaine de la France sous l’ère Macron semble s’afficher de manière claire et explicite, mais on a aussi le sentiment d’une coquille vide, qui reste à remplir. Comme si l’on vivait sur des acquis… 

Je ne partage pas votre sentiment. Je suis beaucoup plus positif sur les changements intervenus et à venir. Le président Macron est arrivé à l’Élysée avec le souhait de renouveler en profondeur cette politique, tout en gardant effectivement un certain nombre d’acquis, tels que la contribution de la France à la stabilisation, à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme.

Ce sont des constantes anciennes de la politique extérieure française. Il serait malhonnête de considérer que la présence militaire française au Sahel aurait pour objectif de donner à la France une mainmise politique sur les pays sahéliens. 

Au demeurant, je ne vois pas très bien quel en serait l’intérêt. Nous partageons tout simplement avec les pays de cette région des intérêts sécuritaires communs qui impliquent cette présence.

Pour ce qui est des éléments de renouvellement, je crois que le président Macron souhaitait travailler avec une autre Afrique. La France est prisonnière, depuis tellement longtemps, de son association avec les régimes politiques officiels africains, dont certains sont excellents, démocratiques, et d’autres le sont moins.

Et les réalités politiques et diplomatiques, la préservation des intérêts de la France, nous ont « collé » une image de « soutien des régimes ». Le président Macron a souhaité pouvoir parler et travailler avec les sociétés africaines vivantes : leurs sociétés civiles, les entrepreneurs, tous les créateurs de richesses et de valeurs, au sens très large du terme, pas seulement en matière financière, ainsi que de modifier complètement le rôle de la France, et de le faire en matérialisant de manière claire la solidarité de la France, en investissant dans le continent. Et il a posé des actes extrêmement forts ! 

Il ne vous a sans doute pas échappé que le budget de l’Aide publique française au développement a explosé. Mais ce qui est encore plus intéressant que les chiffres, c’est que ce budget n’a pas explosé en direction des régimes africains autoritaires mais pour faire des choses avec les entrepreneurs africains.

Le président a annoncé des efforts sans précédent dans l’histoire de la France, et aussi dans celle de toute la communauté internationale, en faveur de l’investissement pour l’entrepreneuriat africain ! C’est le programme Choose Africa qui a fait l’objet d’annonces et qui se traduit par des investissements massifs, véhiculés notamment par l’AFD (Agence française de développement) jusqu’aux entrepreneurs.

Le président Macron a aussi lancé des programmes qui sont des grandes premières, comme Afrique Créative qui investit dans le secteur culturel en Afrique. Là aussi, comme toujours, la ligne consiste à essayer de libérer l’initiative des Africains, si possible – et c’est là qu’on rejoint les intérêts bien compris de la France et des Africains – en partenariat avec la France. Car nous avons besoin de nouer des solidarités entre la France et l’Afrique pour nos intérêts réciproques. 

Qu’est-ce qui explique ce décalage de perception, chez les Africains ? 

Il faut du temps pour que ces perceptions bougent. Notre Président n’est en fonction que depuis deux ans. Et beaucoup des actions qu’il a engagées ne font que commencer.

Par exemple, l’augmentation considérable de l’Aide française publique au développement qui va se concrétiser dans toutes ces activités ne va devenir perceptible sur le terrain que dans deux, trois, ou quatre ans.

Même si on a de l’argent, on ne va pas financer une entreprise, comme ça, en la prenant au coin de la rue. Il faudra aussi au président de la République et à l’appareil d’État français beaucoup d’action et de communication pour exposer et pour faire comprendre tout ça.

*Président d’Investisseurs et Partenaires

Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal

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