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Interview

Jean-Michel Severino : « Nous finançons les entreprises… »

Nous n’en sommes encore qu’au démarrage d’une grande phase qui a commencé il y a vingt ans, ce qui n’est pas grand-chose à l’échelle du continent et de son histoire.

Pendant cette période, les acteurs publics se sont beaucoup intéressés à l’amélioration du cadre des entreprises, aux infrastructures et à la macroéconomie, mais ce n’est que relativement récemment qu’ils se sont intéressés au soutien direct de la transformation du système productif lui-même, en apportant des capitaux et de la dette aux acteurs privés. 

Peut-on établir une typologie de l’entrepreneur africain ? 

Dans Entreprenante Afrique, le livre que j’ai écrit avec Jérémy Hajdenberg, figure un chapitre d’entrée consacré à la typologie de ces entrepreneurs africains. On peut les caractériser de différentes manières, notamment par rapport à leurs origines et leurs trajectoires.

Il y a, dans cet entrepreneuriat africain, une composante non négligeable qui demeure, issue des communautés libanaise, indienne, etc., dont on voit très nettement la transformation. Ce sont des communautés qui sont entrées dans des secteurs industriels et productifs, qui ont bénéficié de capitalisations de plus en plus importantes, et qui s’occupent beaucoup, en particulier, d’activités de transformation vers les marchés intérieurs. 

En deuxième catégorie, nous avons les Africains de la diaspora. C’est un phénomène plus récent, qui date d’il y a une quinzaine d’années. Nous en avons beaucoup dans nos fonds d’investissement. Près d’un quart des gens que nous soutenons sont des « retournants » de la diaspora.

Ils ont parfois fait leurs études supérieures en Europe ou aux États-Unis, mais en tout cas, y ont développé des activités. Souvent, ils y sont restés pendant quinze ou vingt ans, y ont acquis un métier, des capitaux et des relations, et ont décidé, à un moment donné et pour des raisons personnelles de rentrer au pays. Ils le font car, désormais, une dynamique économique existe dans leur pays qui leur offre la possibilité d’y entreprendre. 

Ils ne sont pas parfois déphasés ? Ne doivent-ils pas passer par une phase de « rattrapage » ou de réadaptation ? 

Certains ont gardé des liens extrêmement étroits avec leur pays d’origine, tout au long de leur période européenne ou américaine. Certains ont des problèmes d’adaptation ou même échouent dans leur projet – tout n’est pas facile – mais il y a quand même un niveau de réussite suffisamment important pour que l’on puisse parler d’un flux d’alimentation des créations d’entreprises, qui passe parfois par des reprises d’entreprises familiales.

Nous venons de céder Conergies, une magnifique entreprise familiale de climatisation en Côte d’Ivoire – fondée par un Malien dont les enfants ont fait de brillantes études aux États-Unis et en France et dans laquelle ils avaient suivi une partie de leur carrière.

Ils ont repris cette entreprise familiale et en ont fait une entreprise de génie du froid industriel dans la transformation de laquelle nous avons investi, pour ensuite, céder nos parts à EDF par le biais de sa filiale Dalkia qui est devenue leur partenaire. Quel parcours ! 

Aujourd’hui, nous rencontrons de plus en plus de profils de ce type. À ce niveau, on peut vraiment parler de très grandes réussites, dans le B to B, dans le domaine du génie industriel, c’est-à-dire dans des métiers très techniques… et très rentables !

De plus, nous avons aussi été très frappés, ces dernières années, par l’essor de la « Génération Y » africaine – ou le « Post Y » africain – qui s’est lancée dans le techno, et qui l’a même envahi. Voici dix ans, nous n’avions aucune activité de techno dans notre portefeuille.

Aujourd’hui, ce secteur représente une composante très dynamique de nos investissements, avec, cette fois, des profils très différents : des jeunes, qui, pour l’essentiel, vivent en Afrique et y sont formés ; lorsqu’ils ont fait des études à l’étranger, ils sont revenus très rapidement aussitôt après. Ils n’ont pas connu le même parcours de diaspora que la génération précédente, âgée de quinze ans de plus qu’eux.

Ils se lancent beaucoup plus tôt dans l’entrepreneuriat, à 25 ans, à 30 ans, 35 ans au maximum, sur des produits très originaux, très détonants et très variés : des produits classiques de places de marchés, mais très adaptés aux besoins africains ; des produits qui touchent à l’énergie, aux moyens de paiement, qui sont extrêmement dynamiques en Afrique et très liés au maniement du cash africain ; beaucoup de projets dans l’agriculture et l’agrobusiness, etc. 

Et nous rencontrons aussi une catégorie de personnes qui étaient là il y a quinze ans et qui sont toujours là, des générations formées en Afrique, pour la plupart dans des métiers techniques qu’ils ont exercés dans leur pays pendant de nombreuses années, qui sont passés du public au privé ou qui ont appris leur métier dans le privé et en sortent… Par exemple, cas typique, des ingénieurs qui ont…

Les Aliko Dangote sont importants pour le continent africain. Mais le tissu industriel d’un continent ou d’un pays est fait de centaines de milliers d’entreprises de taille moyenne, – de quelques dizaines à quelques centaines ou quelques milliers de salariés – qui ne vont pas forcément occuper les premières pages des journaux mais qui font la capacité productive et de croissance d’un pays. 

…exercé dans des directions de l’Industrie d’un ministère qu’ils quittent pour fonder un laboratoire d’analyse physique et chimique. Ou des gens qui exerçaient un métier manufacturier et qui découvrent l’existence d’un créneau de production de tables et de chaises pour fournir les écoles du pays. Des business que l’on pourrait qualifier de très « vieille économie », mais qui manquent totalement en Afrique et viennent combler des trous du marché. 

Enfin, je pense à une entreprise, au Mali, qui s’appelle CCM – un projet que nous aimons beaucoup, créé par un ingénieur des Mines qui a passé l’essentiel de sa carrière dans la région, à l’occasion de laquelle il a identifié la nécessité de produire de la chaux vive pour le secteur des mines et pour l’agriculture dans le Sahel. 

Au-delà de ces success stories, ceux qu’on appelle les Afro-Champions sont-ils aujourd’hui en mesure de porter l’économie des pays ? 

Oui, tout à fait. Nous aimons beaucoup les grandes réussites planétaires. Les Aliko Dangote sont importants pour le continent africain. Mais le tissu industriel d’un continent ou d’un pays est fait de centaines de milliers d’entreprises de taille moyenne, – de quelques dizaines à quelques centaines ou quelques milliers de salariés – qui ne vont pas forcément occuper les premières pages des journaux mais qui font la capacité productive et de croissance d’un pays.

Et c’est l’univers d’Investisseurs & Partenaires. Cela représente notre contribution à la fabrication de ce tissu entrepreneurial qui peut, un jour, produire de très grandes entreprises, mais pas forcément. La France, par exemple, est avant tout fondée sur un gigantesque tissu d’entreprises de toutes tailles. 

Face à la complexité des défis, les indicateurs que vous mentionnez – démographie, urbanisation etc. – vont-ils dans le sens optimiste d’un décollage économique du continent ? 

Il y a deux éléments fondamentaux : libérer l’initiative, et la financer. Concrètement, cela veut dire qu’il faut laisser les entrepreneurs travailler sans les brider par des réglementations et des taxations épuisantes pour eux. Et mettre en place un écosystème de financements qui permette à leur initiative de se déployer.

Ainsi, nous verrons voir que les défis démographiques africains trouveront des réponses nécessaires à la hauteur des enjeux. Bien sûr, la démographie est perçue comme un poids en raison du coût de l’éducation, des enfants, etc. Mais elle est aussi perçue comme un facteur de la fabrication des marchés. 

Il est vrai que la démographie africaine croît de manière particulièrement rapide et qu’un peu plus de mesure ferait du bien sûr de nombreux plans, y compris sur la croissance économique. Mais en elle-même, elle n’est pas que négative. Encore une fois, elle permet la création de marchés et d’opportunités. 

Il y a cinquante ans, aucune des entreprises auxquelles nous pensons aujourd’hui n’aurait pu exister ! Tout simplement parce qu’elles n’auraient pu avoir leur marché.

Aujourd’hui, la plupart des entreprises que nous finançons apportent des réponses très concrètes au défi démographique : elles apportent des biens ou des services à leurs clients, qui améliorent leurs conditions de vie et améliorent leur productivité.

Elles permettent à des salariés de gagner leur vie, et à des fournisseurs de délivrer des prestations à ces entreprises qui génèrent des impacts qui transforment la société et l’économie. Et la valeur créée par ces entreprises permet aux enfants des salariés, des fournisseurs et des clients d’aller à l’école, d’accéder à des soins de santé, ce qui joue en faveur d’une démographie maîtrisée. 

Certes, mais l’Afrique est comme coincée entre les urgences des besoins et le temps long nécessaire. Cette situation n’est pas maîtrisable… 

Je ne le pense pas. Certains pays savent maîtriser cette croissance et allouer des ressources. Nous avons connu des croissances spectaculaires, sur des décennies, dans des pays aussi différents que le Rwanda ou le Kenya, pour ne citer que ceux-là.

Depuis plusieurs années, le Sénégal est entré dans une phase de croissance nettement plus rapide qui doit beaucoup aux politiques économiques qui ont été mises en place… 

Certes, mais cette croissance n’est pas redistributive… 

Si, quand même ! Qu’elle ne le soit pas suffisamment, et que l’on puisse souhaiter davantage de partage des richesses, bien sûr, j’en conviens. Mais dans les pays qui ont connu une croissance rapide ces dernières années, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, par exemple, tous les indicateurs sociaux témoignent d’une amélioration des conditions de vie.

Peut-être pas pour tout le monde, et sûrement pas assez ni suffisamment longtemps, certes. Mais il faut longtemps pour que la croissance économique impacte de manière très importante le quotidien des populations. J’ai beaucoup travaillé, quand j’étais à la Banque mondiale en Asie, et il a fallu de nombreuses années pour que la croissance économique transforme les conditions de vie. 

Des transpositions sont-elles possibles ? L’Afrique, vous l’avez dit, est dans une situation inédite qui ne permet pas de reproduire ce qui s’est passé en Asie. Quel serait le modèle adaptable à l’Afrique ? 

Il n’y a pas de modèle adaptable à l’Afrique, car il n’existe aucune expérience historique ou économique qui se rapproche de celle que connaît le continent africain.

En Asie du Sud-Est asiatique, la croissance accélérée s’est produite dans un contexte de transition démographique très rapide là où, en Afrique, elle est lente, et dans un contexte où ces pays asiatiques avaient choisi une croissance orientée vers l’export, dans un moment où il était possible de délocaliser massivement, dans les chaînes de valeurs, l’emploi peu qualifié, depuis l’OCDE vers ces marchés.

C’est une double logique qui n’opère plus dans la mesure où le contexte démographique est différent. L’Afrique connaît un processus de peuplement. Il est aujourd’hui difficile d’aller plus loin que le processus de délocalisation qu’avaient fait alors les pays asiatiques.

Enfin, nous sommes entrés dans l’ère de la robotisation, où l’avantage comparatif de la main-d’oeuvre bon marché a perdu de sa compétitivité. C’est pourquoi, à mon sens, le continent africain doit suivre une autre voie, qui est celle de l’investissement dans son propre marché intérieur. Qui dit croissance démographique et urbanisation dit vaste marché intérieur à conquérir. 

Justement, l’Afrique vient de mettre en place sa Zone de libre-échange (ZLEC). A-t-elle aujourd’hui les moyens, sans industrialisation, de faire face à ce besoin, alors qu’elle est encore dépourvue de transport aérien suffisant pour permettre la circulation des biens et des personnes ? 

L’organisation de marchés intérieurs, qu’il s’agisse de chaînes régionales ou sous-continentales, est indispensable. Il faut espérer que la ZLEC prendra forme, même si nous savons que cela prendra beaucoup de temps.

C’est bien pourquoi il ne faut pas que le projet de cette Zone démobilise les pays dans le développement des marchés sous-régionaux : en Afrique de l’Ouest, dans l’Uemoa, dans la Cedeao, etc. C’est là que les choses peuvent se faire rapidement.

Certes, ces marchés sont imparfaits, mais les entrepreneurs n’attendent pas. Je suis très frappé du contraste entre les discours – souvent assez défaitistes – que j’entends du côté des économistes et les pratiques des entreprises que nous finançons qui, presque toutes, par exemple en Afrique de l’Ouest, opèrent très rapidement à l’échelle du marché sous-régional.

Quasiment aucun ne limite son périmètre à l’intérieur des frontières de son pays. Elles sont tout de suite sur les marchés régionaux ! Bien sûr, les handicaps demeurent ; les droits de douane, les barrages, les formalités administratives importantes n’ont pas totalement disparu, mais elles y vont quand même. 

Je dis ce que j’observe : toutes les entreprises que nous finançons aujourd’hui ont d’emblée une vision régionale de leur activité. C’est une évolution radicale !

Certaines vont mettre cinq ou dix ans à mettre cette vision en pratique, mais d’autres commencent d’emblée, sur plusieurs pays à la fois, en répartissant leurs risques. Certaines vont opérer en vendant d’un pays à l’autre.

Mais beaucoup vont s’implanter dans les pays en y produisant ou en y distribuant des services. Si vous ne regardez le degré d’intégration régionale que sous l’angle des échanges de marchandises, vous ignorez ce qui est à mon sens l’évolution la plus importante, à savoir que les entreprises sont tout de suite multilocalisées. 

Le problème fondamental de l’Afrique ne vient-il pas de cette absence de colonne vertébrale qu’est l’industrialisation ? 

Oui… mais cette industrialisation opère tout de même. Elle existe… 

Dans quels domaines ? 

Je vous les cite… Je suis toujours frappé qu’on ne caractérise pas dans l’industrialisation tout l’univers de l’agro-industrie. La nutrition constitue un enjeu majeur en Afrique. Le potentiel de sa production agricole est considérable. Il peut se développer demain de manière exponentielle ; or, je suis frappé par la multiplication des unités de transformation agricole. 

Elles restent relativement artisanales… 

Non ! Ce n’est pas de l’artisanat. C’est peut-être de la petite entreprise ou de l’entreprise moyenne, mais on ne peut pas parler d’artisanat. Ce sont des entreprises qui, très rapidement comptent quelques dizaines de salariés, plusieurs millions de chiffre d’affaires et qui opèrent à des niveaux très significatifs.

Nous avons, par exemple, investi dans une entreprise du Burkina Faso qui s’appelle Agroserv et qui produit de la semoule de maïs, soit pour la consommation humaine soit pour les brasseurs producteurs de bière.

Quand vous entrez dans cette entreprise, vous voyez des locaux impeccables, des chaînes de production qui fonctionnent ponctuellement, des dizaines de gens qui circulent en blouses blanches, avec des charlottes et des chaussures, dans des zones aseptisées… Cela n’a rien à voir avec l’artisanat ! Et vous êtes à Ouagadougou ! 

Et les observateurs ratent complètement ce qui est un pan majeur, parce que pour eux, ce qui est industrialisation ne porte que sur la fabrication de circuits intégrés ou de textiles derrière des machines à coudre en vue de les exporter à l’autre bout du monde !

À la manière des Chinois ou des Thaïlandais… Mais le travail qui est fait dans ces entreprises est beaucoup plus qualifié, beaucoup plus exigeant et beaucoup plus sensible. Et il génère beaucoup plus de productivité que de confectionner des pantalons derrière une machine à coudre.

Nous finançons ces entreprises, nous ne les rêvons pas. Nous les voyons, nous serrons la main de leurs dirigeants, nous voyons leurs ouvriers, etc. Pourquoi ne parle-t-on pas des unités de pharmacie et des usines de soluté massif que nous avons financées en Côte d’Ivoire ?

Pourquoi ne parle-t-on pas des laboratoires d’analyses physiques et chimiques qui font du produit de haute technologie, pour le coup, pour des secteurs d’exportation dans le secteur des mines ? Et ainsi de suite…

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