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Interview

Jean-Louis Roy : « Sans l’Afrique, la Francophonie disparaîtrait ! »

Jean-Louis Roy : « Sans l’Afrique, la Francophonie disparaîtrait ! »
  • Publiédécembre 7, 2020

Vous êtes passionné de culture, comme en témoigne un autre de vos ouvrages, Nouvelle carte culturelle du monde au XXIe siècle. Comment expliquer que l’Afrique n’ait pas son propre soft power culturel ?

Merci de citer ce livre qui a été parmi les meilleures ventes en Chine, en avril 2019 ! J’y parle de l’Afrique dans un long chapitre. La culture, c’est aussi l’économie, que l’on aime ça ou non. C’est aussi une organisation, des systèmes de valorisation et de mise sur le marché et de moyens d’exposition qui circulent.

La Francophonie c’est d’abord l’Agence universitaire de la francophonie et non pas l’OIF. L’Agence une très grande expérience de coopération encore en cours et une affaire qui marche très fort en ce moment. La Francophonie est aussi du côté de TV5.

Il faut faire attention à ce qu’on dit de l’Afrique. Netflix coproduit avec des sociétés africaines alors que beaucoup de gens ont dit que le cinéma nigérian n’était rien. Ces séries sont montrées dans le monde entier et marchent plutôt bien !

La culture a besoin d’être tirée par des systèmes. Si vous enleviez l’appui de l’État à la culture en France ou au Canada, l’effondrement serait complet. On y revient : l’Afrique a besoin d’investissements.

Ce que l’Afrique n’a pas encore réussi à faire c’est imposer sa propre narration. La Chine est en train de le faire et un jour le continent africain pourra imposer sa propre narration. Elle sera contestée, remise en question par certains.

Aujourd’hui elle vient de partout, de moi qui vous parle, de vous, de gens qui ne vivent pas en Afrique, enfin d’Africains mais d’une façon insuffisamment marquée. Nous devrions nous situer par rapport au discours africain.

Justement, des intellectuels africains comme Felwine Sarr et Achille Mbembe veulent élaborer un narratif nouveau. Que pensez-vous de leur travail ?

C’est la question la plus importante : le monde entier mène ce travail et en cela l’Afrique va jouer un très grand rôle. Décoloniser les esprits est la grande affaire qui se joue en Afrique maintenant.

Que les Occidentaux soient obligés de se situer par rapport à nous, disent les Asiatiques, plutôt que le contraire comme nous avons été obligés de le faire pendant des siècles. C’est un peu cela que disent les auteurs que vous citez : inventer un narratif qui soit libre et non plus colonial ou même postcolonial.

Lorsque j’écoute une radio étrangère qui parle de l’Afrique, ce n’est rien d’autre que cela, ce n’est pas une radio africaine qui me parle des événements du continent. Elle pense à ses intérêts, pas à ceux des Africains et cela empêche les Africains de tenir des débats entre eux. Or il en faut sur le continent et Sarr et Mbembe ont suscité des regroupements.

On dénombre 700 fondations en Afrique, ce n’est pas rien ! Ce rythme de création de lieux de réflexion est nouveau. Tous travaillent à la narration de l’Afrique et à la résolution du problème environnemental, du transport international, des langues… ils régleront ces problèmes, pas nous.

La liste est longue de ceux qui disent « écoutez-nous ! » Vous allez entendre quelque chose sur nous que vous ne connaissez pas, même si vous prétendez nous connaître, et que nous sommes les seuls à pouvoir comprendre parce qu’elle s’incarne dans une histoire et une espérance qui ne sont pas les vôtres.

Restez-vous optimiste malgré les problèmes graves que constitue l’effondrement du Sahel, Boko Haram au lac Tchad, les crises d’Afrique centrale ?

Je n’aime pas le mot d’optimiste dans ce contexte. Je suis quelqu’un qui se voit devant un chantier et se dit que nous ne pouvons pas y renoncer car il concerne des centaines de millions d’humains.

Nous devons souhaiter qu’ils sortent de la difficulté où ils sont autant que nous devons souhaiter que sortent de la difficulté les Américains qui font aujourd’hui des dizaines de kilomètres pour chercher de la nourriture. Je vois aussi la difficulté où est la France dans les débats fondés ou infondés sur la violence policière. Il faut souhaiter que l’Afrique s’en sorte et cela m’importe.

Vous rappelez la situation terrible au Sahel. Les toutes premières fois où je suis allé en Afrique, je me rappelle le grand débat au Mali, sur « les hommes bleus », auxquels s’ajoutaient déjà des forces extérieures très puissantes. Les Africains doivent régler cela pour eux-mêmes, on ne le réglera pas pour eux.

Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Je viens d’un petit pays, le Québec, où l’on a neuf semaines entre le moment où l’on plante et le moment où l’on récolte. Il ne faut pas se tromper !

Cette pandémie inédite a-t-elle bouleversé votre vie ?

Si elle ne l’a pas bouleversée, elle m’a permis de nouvelles expériences. Je gère une grande entreprise culturelle de 750 employés et 14 établissements qui a fermé ses portes du jour au lendemain depuis huit mois.

Des quantités extraordinaires de personnes sont passées du service direct en contact avec les clients au service en ligne. Le mois dernier nous avons vu 2,3 millions de personnes faire une transaction par Internet avec notre institution, alors qu’elles étaient 600 000 auparavant. On a en effet vécu des choses étonnantes.

À Bibliothèque et Archives nationales du Québec, nous avons vécu humainement ce moment et heureusement personne dans nos équipes n’a été touché. Nous avons fait entrer 500 personnes en télétravail alors qu’elles étaient quinze avant cela et il a fallu organiser un suivi psychologique. La grande donnée depuis neuf mois est que nous transformons une institution un peu traditionnelle en une institution technologique.

*Jean-Louis Roy, est un ancien secrétaire général de l’OIF et actuel président de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

SU et NB 

Écrit par
Par Sami Utique et Nicolas Bouchet

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