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Interview

Jean-Louis Roy : « Sans l’Afrique, la Francophonie disparaîtrait ! »

L’auteur de Bienvenue en Afrique, Jean-Louis Roy plaide pour des investissements vigoureux dans l’éducation, la culture et le numérique, à l’heure où l’Afrique doit produire son propre narratif et répondre aux besoins de sa jeunesse.

Propos recueillis par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Vous avez dirigé l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) pendant huit ans dans les années 1990. Quels changements connaît cette institution ?

Le monde a changé ! Nous étions alors dans une période lourde, postcoloniale, pas si éloignée des années 1960 ni des « réseaux » qui sont nés avant et pendant les indépendances africaines.

L’arrivée massive de l’Asie sur le continent africain a nettoyé tout cela et changé radicalement la donne pour la Francophonie. J’ai d’ailleurs hâte de voir le prochain sommet de l’OIF à Tunis, s’il a lieu.

On dénombre 700 fondations en Afrique, ce n’est pas rien ! Ce rythme de création de lieux de réflexion est nouveau. Tous travaillent à la narration de l’Afrique et à la résolution du problème environnemental, du transport international, des langues… ils régleront ces problèmes, pas nous.

La Francophonie est une organisation multilatérale de taille modeste qui souffre d’un mal commun à toutes les organisations multilatérales aujourd’hui : elles n’ont pas la faveur ni l’intérêt des États. Il fut un temps où les chefs d’État mettaient sur la table la création d’une chaîne de télévision mondiale en langue française ou d’un institut de l’énergie pour aider les pays à régler le grave problème énergétique des années 1980. Je ne vois pas ces fortes initiatives en ce moment. Le monde a changé et dans ce monde l’OIF a du mal à s’adapter au fait que, sans l’Afrique, elle disparaîtrait.

L’OIF donne le sentiment de présenter des inerties fortes ou du moins d’être d’une utilité limitée.

Attention, la Francophonie, c’est d’abord l’Agence universitaire de la francophonie et non pas l’OIF. L’Agence une très grande expérience de coopération encore en cours et une affaire qui marche très fort en ce moment. La Francophonie est aussi du côté de TV5, qui est beaucoup plus qu’une télévision en langue française par les technologies dont elle dispose et son offre de cours de français.

Au cœur de tout cela, l’OIF est le secrétariat du Sommet de la Francophonie et mène ses propres programmes. Elle a un peu de mal à se situer dans les changements du monde. Elle mène deux grands dossiers actuellement : créer un espace pour les jeunes, notamment en Afrique, et passer par le numérique et la possibilité – qui existe encore – de créer un grand institut du numérique.

Dans le monde, l’économie, l’éducation, la santé, la gouvernance se déplacent à grande vitesse par des formules numériques qui semblent miraculeuses mais qui ont une vraie force. L’OIF suit ce mouvement mais petitement, avec un manque d’ambition évident.

Les Africains se sont-ils suffisamment approprié la langue française ?

La langue française n’appartient pas à la France mais à tous ceux qui la parlent. Je vous parle depuis Montréal où j’ai autant le sentiment d’être le propriétaire de la langue française que mon ami, le poète sénégalais Amadou Lamine Sall.

La France pour sa part a des problèmes internes majeurs et tente de reconstruire l’Europe, tâche complexe et indispensable, tout en maintenant ce lien important avec la Francophonie. Lorsque j’étais Secrétaire général, j’utilisais cette expression qui ne plaisait pas à tout le monde mais qui me semble toujours juste : La France est le centre d’une Francophonie qui n’a pas de centre.

Comment cette structure faite de la rencontre de nombreuses cultures peut-elle devenir plus efficiente ?

Il faut préciser qu’il y a eu deux grands cycles. Un cycle un peu postcolonial au tout début de la Francophonie avec l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), dans l’esprit des années 1970. À partir de 1989, la Francophonie a mis le pied avec assurance dans la politique.

Elle ne pouvait pas ne pas le faire. Abdou Diouf qui recevait le Sommet en 1989 à Dakar, était l’ardent défenseur de l’entrée de la Francophonie dans cette dimension politique. Il se demandait ce qu’il fallait dire aux médias et à nos peuples tandis que le monde entier parle de démocratie, de droits humains et d’État de droit ? On ne pouvait rester en dehors de tout cela.  La Francophonie est alors entrée dans un deuxième cycle, politique.

Elle doit se demander aujourd’hui si le prochain cycle ne devrait pas pencher du côté d’un immense investissement dans l’éducation. Des centaines de millions d’enfants vont entrer dans les systèmes scolaires africains dans les trente prochaines années.

C’est le problème et il est culturel car ces enfants apprendront le français à l’école ou ils ne l’apprendront pas. Pour réussir cette opération et compte tenu des fondamentaux démographiques, l’Afrique a d’abord besoin d’investissements et de créer des dizaines de millions d’emplois. Si elle échoue nous aurons tous un immense problème et si elle réussit nous aurons tous réussis à créer quelque chose d’important.

Votre livre Bienvenue en Afrique, le chantier du siècle, exprime beaucoup d’enthousiasme. Certes, on a besoin de cette Afrique heureuse, mais il existe une Afrique malheureuse, malade. Où placer le curseur pour voir la réalité de la crise du continent ?

L’Afrique est en fait en crise depuis trois siècles, depuis qu’on est venu la déstructurer. Elle cherche à se restructurer, ce qui est long et compliqué. Elle y réussira sans doute. Les fondamentaux appellent non pas de l’optimisme béat mais des chantiers.

Pour les Africains, réussir dans le prochain quart de siècle est un immense travail et nous sommes quelques-uns à croire que ce travail est en train de se faire même s’il ne se voit pas et n’avance pas au même rythme partout. Si je compare la Moldavie et l’Allemagne, ce sont deux pays extrêmement éloignés. Cela existe en Afrique aussi.

Vers où va l’Afrique, concrètement ?

Pouvez-vous me dire concrètement où va l’Occident aujourd’hui ? L’Afrique comme le monde sont en difficulté, mais la fondation Mo Ibrahim, par exemple, nous dit qu’on y voit du progrès chaque année. En 2019-2020, notamment à cause de la pandémie, on commence à se demander si le ralentissement est conjoncturel ou plus lourd. Les gens qui étudient de près le continent voient où il était il y a vingt ans et où il est aujourd’hui et constatent des progrès, par exemple dans le volume d’éducation.

Dans la pandémie actuelle, les Occidentaux ont dit, comme souvent, n’importe quoi sur l’Afrique. La pandémie n’a pas pris les proportions annoncées et les gouvernements ont pris des décisions qui ont permis à certains de s’en sortir. Je peux vous renvoyer la question, qu’est-ce que réussir ? Est-ce répondre aux diktats de l’Occident ? Ou est-ce construire une base réelle pour une économie qui crée un espace pour l’emploi et le commerce ?

Le commerce intra-africain représente entre 12% et 20% de ses échanges. La création d’une zone de libre-échange ne va pas opérer de miracles et changer la vie du jour au lendemain mais le monde entier a suivi l’Europe dans cette formule.

L’Asie l’a fait récemment avec une grande zone de libre-échange. Avez-vous envie de dire que la Chine s’est trompée en créant cette zone avec ses partenaires ? Les Asiatiques vous répondront « Mind your own business » ! Les Africains le font aussi, on ne peut pas les condamner et on doit souhaiter leur réussite.

Où trouver une vision programmatique pour le décollage de l’Afrique ?

Tous les gouvernements africains ne pensent pas la même chose en même temps. Oui, nous voyons en Afrique des gens qui se battent pour qu’elle réussisse et des gens plus apathiques ou même qui tirent vers le bas.

Pour ma part, j’observe les plus jeunes Africains, je vais aux grandes réunions sur le Web et vois les GAFA découvrir soudainement que les trois plus grandes communautés d’internautes seront à la fin du siècle la Chine, l’Inde et l’Afrique. Alors ils investissent, les jeunes y croient et s’accrochent à cela. C’est compliqué de sortir du sous-développement dans lequel on a installé le continent, mais des gens y croient et y travaillent.

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