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Interview

Jean-Louis Guigou : Il faut arrimer l’Europe et l’Afrique

Pour le président de l’Ipemed, Jean-Louis Guigou*, le développement de l’Afrique et son intégration économique passent par la création d’une « Verticale » Afrique-Méditerranée-Europe.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Quel est le but poursuivi par « La Verticale » dans cette volonté d’ouverture sur l’Afrique ?

La volonté d’encourager une plus grande intégration économique entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe (AME) n’est pas nouvelle. J’avais déjà développé ce plaidoyer dans un article publié dans Le Monde en 2007, où j’analysais les tendances lourdes qui oeuvraient en faveur d’une régionalisation de la mondialisation et de l’émergence de trois « quartiers d’orange » orientés sur un axe Nord-Sud : le bloc des Amériques, le bloc des pays asiatiques, et le bloc AME.

L’Afrique n’a pas besoin d’aide ou de « plan Marshall ». Elle a besoin de définir elle-même son paradigme de croissance et de développement, et de s’industrialiser à partir de ses matières premières.

Ces tendances lourdes sont au nombre de trois. Premièrement, le retour de la proximité géographique, culturelle et administrative qui se matérialise notamment dans le compactage des chaînes de valeur ; deuxièmement, la valorisation des complémentarités entre pays voisins de niveau de développement différent à l’instar de l’Allemagne et des PECO ou des États-Unis et du Mexique ; enfin, les exigences de régulation pour traiter à l’échelle régionale des questions telles que le réchauffement climatique, les migrations, le terrorisme, etc.

De leur côté, les blocs américain et asiatique ont eu recours à quatre outils pour accélérer leur intégration : un outil intellectuel sous forme d’une fondation ; un outil financier constitué d’une banque intercontinentale ; un outil économique par la signature d’un traité économique encourageant la coproduction ; et enfin un outil politique. L’Ipemed propose donc l’activation de ces outils stratégiques pour arrimer les continents européen et africain.

C’est à cette fin que nous avons créé une fondation, « La Verticale AME (Afrique-Méditerranée- Europe) ». Il y a urgence, car les Européens, les Méditerranéens et les Africains doivent pouvoir s’exprimer dans la perspective de la renégociation des accords post-Cotonou. Cette fondation est constituée d’un réseau de laboratoires qui existent déjà, dont l’Ipemed sera le chef de file, dans un premier temps.

Comment mobiliser le secteur privé pour faire émerger et accélérer la coproduction à l’intérieur de la Zone de libre-échange que l’Union africaine appelle de ses voeux ?

Depuis la création de l’Ipemed, nous avons l’intuition que le secteur privé est le fer de lance de l’intégration régionale. De plus en plus de grandes sociétés européennes adoptent comme découpage régional l’ensemble Euro-Middle-East- Africa (EMEA). En Asie, en Amérique et également en Europe, elles comprennent le profit qu’elles peuvent tirer d’une coproduction avec le Sud. Le capital du Nord est à l’oeuvre et il faut que le politique suive. Réciproquement, cela suppose aussi d’accepter que le Sud mette le cap au Nord.

Pour étudier ces tendances et promouvoir le concept de coproduction, nous avons créé en 2014, un Observatoire de la coproduction, puis lancé en 2017, un programme d’études dédié. Nous travaillons à identifier les secteurs porteurs, à encourager ce nouveau modèle de coopération économique gagnant-gagnant, à valoriser les bonnes pratiques qui sont à l’origine des success stories les plus exemplaires, et qui peuvent constituer des modèles à suivre.

Nous espérons poursuivre ce travail et l’étendre à l’Afrique dans le cadre des futures « Verticales sectorielles », un programme de la fondation qui pourrait venir soutenir le Plan d’investissement extérieur (PIE) de la Commission européenne. Il est en effet nécessaire de créer des groupes de travail internationaux qui mobilisent et confrontent le point de vue des entrepreneurs avec celui des institutions régionales, du monde académique, des ONG, etc., issus d’Afrique, de Méditerranée et d’Europe.

Financement, investissement…, comment présenter l’offre pour orienter ces ressources financières vers le continent africain ?

L’Europe est déjà le premier investisseur en Afrique et son premier client. J’ai été impressionné par le discours de rupture qu’a tenu le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, le 29 novembre à Accra, lors de la visite d’Emmanuel Macron. Il l’a affirmé sans ambages : la charité des Européens vis-à-vis des pauvres africains « ça n’a pas marché, ça ne marche pas et ça ne marchera jamais».

L’Afrique n’a pas besoin d’aide ou de « plan Marshall ». Elle a besoin de définir elle-même son paradigme de croissance et de développement, et de s’industrialiser à partir de ses matières premières. Ce sont toutes les relations Europe-Afrique, et notamment l’« offre européenne », qui doivent être intégralement repensées, pour aller vers plus d’égalité, de coproduction et de formation.

Les diasporas africaines pourraient être la locomotive d’un développement de l’axe Europe- Méditerranée-Afrique. Ce sujet, qui n’est pas nouveau mais que l’on semble redécouvrir, est-il suffisamment mûr pour ouvrir de nouvelles perspectives ?

Les diasporas méditerranéennes et africaines oeuvrent déjà en faveur du rapprochement économique, politique et culturel entre l’Afrique et l’Europe. Nous avons d’ailleurs rendu hommage à leurs actions en organisant à Paris, le 22 juin, le Forum des diasporas africaines. Cet événement nous a permis d’identifier des leviers pour structurer l’action des diasporas aussi bien vis-à-vis de leur pays d’origine, que de leur pays d’accueil.

La présence à ce forum de nombreux députés français, d’institutions des pays africains et de la Commission européenne montre une réelle prise de conscience des décideurs économiques et politiques du rôle structurant que peuvent jouer ces diasporas dans l’intégration de l’axe AME.

Le moment semble donc opportun pour aller plus loin : en contrepartie d’un effort de mutualisation et d’organisation, les diasporas pourraient en effet bénéficier de nombreuses subventions publiques, soit des États, de l’UE ou de l’UA, et peser davantage dans les futures négociations des accords post-Cotonou. 

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