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Edgar Morin (Sociologue) : Redonner un sens à la marche du monde

Dans deux ans, Edgar Morin fêtera ses 100 ans. Cet immense intellectuel, qui a écrit quelque 80 livres, est inclassable tant il a labouré les disciplines et les sujets. Ces adversaires lui reprochent ce choix et cette position transversale.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

 Vous avez traversé le siècle, écrit des dizaines de livres…, avez-vous encore quelque chose à nous dire ? 

Je continue, parce que les causes, ou plutôt la grande cause, à laquelle je me suis voué devient de plus en plus capitale. Je ne parle pas seulement de cette cause que nous connaissons depuis plusieurs années, de la défense de la planète et de la dégradation écologique, mais aussi de cette situation que connaît aujourd’hui le monde : toutes les nations sont en interdépendance, tous les humains ont un même destin commun, les mêmes périls, les mêmes problèmes, les mêmes espérances… ou plutôt, les mêmes désespérances. 

C’est donc le destin de cette espèce à laquelle j’appartiens, dont je ne suis qu’une modeste particule, mais dont je me sens de plus en plus faire partie qui m’importe. D’autant que nous sommes dans une période de telles incertitudes, de telles mutations que j’aimerais vraiment voir ce qui va se passer et y participer. C’est un processus qui va prendre des dizaines d’années, et vu mon âge, je sais que je ne verrai pas grand-chose, mais c’est un processus passionnant qui me prend aux tripes, et au cerveau… À un moment donné, le couperet tombera. Mais tant qu’il n’est pas tombé, je continue. 

Au-delà de votre parcours, qu’est-ce qui caractérise la « méthode Edgar Morin » ? 

D’abord la prise de conscience de la complexité du monde et de l’être humain. Hobbes, le grand philosophe du XVIIe siècle, disait que l’être humain est possédé par ses passions qu’il doit parvenir à contrôler. D’un autre côté, Rousseau disait qu’il est bon par nature. Personnellement, je considère que ces deux vérités contraires se complètent : l’homme est un être fragile qui possède mille possibilités, le pire et le meilleur, capable par sa puissance inouïe et sa technique, mais d’une fragilité incroyable par sa sensibilité quand les êtres qu’il aime meurent ou disparaissent. C’est toute la complexité du réel ! 

Par exemple, la mondialisation est un phénomène qui a des aspects très positifs mais aussi très négatifs. Il faut regarder les deux, les soupeser… Malheureusement, nous vivons dans un monde où l’éducation nous empêche de voir la complexité, car elle découpe la réalité en petits compartiments séparés. Dans aucun lycée ni aucune université, on enseigne ce qu’est l’être humain, cet être à la fois biologique, social, et spirituel. Toute ma préoccupation est partie de la constatation de la complexité, des ambivalences, des contradictions, des difficultés du monde et de l’être humain, pour parvenir à élaborer une méthode pour pouvoir les affronter. À cet égard, La Méthode est l’oeuvre principale de ma vie. 

Vous passez pour un intellectuel iconoclaste et subversif. Qu’est-ce qui explique en vous cette volonté d’échapper à tout classement, de vous situer au carrefour de plusieurs frontières, celles de la sociologie, de la philosophie politique et des sciences sociales ? 

La réponse à votre question est contenue dans l’affirmation qui la précède ! Dès mon premier livre important, L’homme et la mort, j’ai dû puiser dans toutes les sciences humaines, depuis la préhistoire jusqu’aux sciences des religions, en passant par la biologie. C’est cette nécessité qui me rend subversif. Je ne cherche pas à être « anormal ». Je serais très heureux de pouvoir être dans la normalité. Mais, sans le vouloir, je vais contre les dogmes d’une société où les gens sont habitués à penser de manière unilatérale. 

Tout de même, vos choix idéologiques témoignent d’un esprit « antisystème », ce qui est paradoxal, dans une certaine mesure… 

Je ne suis pas pour la dogmatisation, que je distingue du « systémisme ». Je dirais même que le systémisme n’est pas la systémisation. Qu’est-ce qu’un système ? C’est une notion que j’utilise beaucoup, car un système est constitué d’éléments très différents. Une bactérie est composée de molécules très différentes, dont aucune ne possède les propriétés de la vie. C’est l’ensemble de son organisation complexe qui permet à la bactérie de se reproduire et de se réparer grâce à ses capacités cognitives. C’est ce qu’on appelle l’émergence :

Je suis très frappé de voir que la technique et la science continuent à progresser. Nous voyons aujourd’hui des robots fabuleux qui font des opérations incroyables, tout cela progresse mais dans le même temps, nous constatons une régression morale, spirituelle et intellectuelle.

un tout possède des qualités qui ne sont pas présentes dans les parties qui le composent. Ainsi l’eau – H2O – a des qualités que n’ont ni l’oxygène, ni l’hydrogène. Bien entendu, je suis contre le systématisme qui consiste à s’enfermer dans un système de pensée. Tout système doit être ouvert à la contradiction et à l’argument contraire. Je tire l’une des maximes de ma pensée aussi bien de Pascal que du grand biologiste danois Niels Bohr. Ils ont dit la même chose à trois siècles de distance : le contraire d’une grande vérité n’est pas une erreur, c’est une vérité contraire. En ce qui me concerne, je cherche même la vérité que je peux trouver chez mes adversaires. Pourquoi pensent-ils contre moi ? Parce qu’une petite part de la réalité a été étouffée par la part de l’erreur. 

La pensée est en crise, elle n’arrive plus à penser le monde. Comment reconstruire une grille de lecture, une boussole qui nous aide à nous y retrouver ? 

La première condition est d’être cultivé dans les différents domaines de la connaissance. Il faut avoir un minimum de connaissances démographiques, sociologiques historiques, psychologiques, religieuses, etc. Et ensuite, il nous faut essayer de voir, d’examiner, de s’interroger en tenant compte des courants du passé et des possibilités, encore inconnues, du futur. Le meilleur algorithme peut toujours projeter le passé sur du futur, mais sans être capable de le prévoir, car le futur contiendra toujours de l’inattendu et du nouveau. De la création ou de la destruction inattendue, qu’il s’agisse de la découverte de la structure de l’atome ou de la destruction des tours jumelles du World Trade Center. 

On fait toujours des paris ! Et ma vision complexe intègre toujours l’incertitude et le pari. Et lorsque je fais un pari, je vérifie toujours, pour voir, si, à un moment, je ne vais pas dériver. Ainsi, pendant la guerre, je suis entré en résistance en faisant le pari d’être communiste malgré tous les vices du passé, parce que je pensais que la culture du communisme allait finir par s’épanouir dans un monde fraternel. Et après, la guerre, lorsque j’ai vu les débuts de la guerre froide et du durcissement, les anathèmes et les procès m’ont déconverti. D’autres sont restés dans leur foi fanatique, mais en ce qui me concerne, j’ai compris et je me suis détaché. On peut faire des paris, mais il faut toujours en examiner les conséquences. 

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Written by Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

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