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Interview

Dr Moumouni Kinda : Recherche, malnutrition, ne baissons pas les bras !

Nouveau directeur général d’ALIMA, le Dr Moumouni Kinda relate l’action de cette ONG qui lutte contre la malnutrition et noue des partenariats pour la Recherche. Il aborde les succès, comme face à Ebola, et aussi ses inquiétudes devant la crise de la Covid-19.

Propos recueillis par Laurent Soucaille

Quelle est la mission d’ALIMA, sa spécificité par rapport à d’autres ONG humanitaires ?

ALIMA (The Alliance for International Medical Action) est une ONG médicale humanitaire internationale, basée à Dakar, qui intervient depuis plus de dix ans lors de situations d’urgence et de crises sanitaires en Afrique telles que les épidémies d’Ebola et de Coronavirus. ALIMA s’engage dans la formation de personnel soignants sur le terrain, et favorise la recherche et l’innovation médicales à travers une alliance d’organisations locales et d’institutions de recherche.

Au Burkina Faso, Celestine Illy et son fils Judical recherchent un traitement adapté.  © What Took You So Long? / ALIMA

Notre objectif est de répondre aux questions que se posent les populations sur place et aussi de transformer la vie des bénéficiaires. Nous développons et apportons des solutions concrètes afin de répondre aux défis du domaine médical.

Quelles sont vos priorités ?

Nous intervenons dans le domaine de la nutrition et des maladies infectieuses, comme les fièvres hémorragiques. Nous devons faire face à l’écart entre l’importance de ces maladies – essentiellement africaines –, et les réponses apportées jusque-là. Notre « Alliance » avec des Instituts de recherche contribue à l’apport de solutions nouvelles pour l’Afrique. Nous avons avancé dans la lutte contre Ebola et nous pouvons proposer des soins cliniques aux malades ainsi que des vaccins.

ENCADRE : L’ONG ALIMA intervient dans douze pays d’Afrique, du Sénégal à la RD Congo, en passant par le Nigeria et le Soudan du Sud. Entre 2009 et 2020, elle a pris en charge 6 millions de patients. Elle compte 2 000 salariés, pour 80 millions d’euros de budget. Elle a soutenu trente projets de Recherche et d’innovation, dont la moitié est toujours en cours.

Je vous citerai également la Chambre d’urgence biosécurisée pour épidémies (CUBE) qui nous a permis de travailler à juguler l’épidémie d’Ebola. Des travaux sont également en cours sur d’autres maladies similaires notamment la fièvre de Lassa avec des résultats très prometteurs. D’ailleurs, nous venons de publier les résultats de nos travaux dans The Lancet ! ALIMA va bientôt débuter un essai clinique et vaccinal dans l’espoir de faire avancer la lutte contre cette maladie.

Quelles sont vos techniques d’interventions ?

Dans le domaine de la malnutrition, par exemple, nous mettons en œuvre la solution PB-mères. Il s’agit de s’adresser à un membre de la famille afin de mieux impliquer chacun dans les soins de santé des enfants. La mère, le plus souvent, a pour mission de contrôler le périmètre brachial (PB) de ses enfants, afin de dépister les premiers signes aigus de malnutrition, à l’aide d’un bracelet. Grâce à cette approche, nous pouvons orienter plus vite les soins vers les structures de santé locales, ce qui n’était pas le cas auparavant.

En parallèle, une simplification de la prise en charge de la malnutrition permet une réponse plus facile et plus adaptée : le programme OptiMA vise à éliminer la barrière de traitement constatée entre les enfants souffrant de malnutrition aiguë modérée et ceux souffrant de malnutrition aiguë sévère, en simplifiant leurs critères d’admission dans les programmes de traitement. Ces protocoles simplifiés n’utilisent qu’un seul aliment thérapeutique, et s’adressent tant aux agents de santé qu’aux familles.  

C’est pourquoi, quand nous parlons de « partenaires locaux », chez ALIMA, nous songeons tout d’abord aux familles, aux communautés puis aux ONG africaines. À leur écoute, nous avons une meilleure compréhension des enjeux médicaux et sanitaires, et nous pouvons réagir plus efficacement, notamment auprès des populations vivant dans des zones difficiles d’accès.

On devine que la situation pandémique ne fait qu’aggraver la situation…

Clairement, nous avons une inquiétude quant à la prise en charge de la malnutrition. Ce n’est pourtant pas le moment de baisser les bras ! D’autant, nous venons le voir, que l’expérience acquise permet aux ONG d’obtenir de grands succès, depuis quinze ans.

Nous faisons face à une première difficulté, qui tient à la « fatigue » des bailleurs de fonds. L’investissement dans la nutrition subit une certaine érosion, en raison de la multiplication des besoins. Celle-ci est engendrée par la multiplication des conflits, notamment. Les financements sont réorientés vers les réponses à ces crises aiguës, au détriment, parfois, du travail de long terme que réalisent les ONG sur le terrain.

La seconde difficulté tient à la pandémie de la Covid-19 qui multiplie les problèmes. Les restrictions de déplacement n’ont pas permis aux populations de se rendre dans les centres de santé ; la prise en charge de la malnutrition a diminué de 30%, d’après notre constat. Cet écueil concerne tous les types de soins, comme la prévention des maladies, principalement la vaccination de routine.

Je redoute qu’en 2021, la situation ne se répète, et que le paludisme, notamment, ne continue de faire des ravages dans nos régions du fait de l’incapacité de mise en œuvre de programmes de prévention pourtant efficaces.

Où en est-on de la lutte contre la Covid-19 ?

Le constat est clair : les Africains sont fatigués. Je ne suis pas le seul à constater le relâchement dans le respect des mesures barrières. Dans certains pays, on fait figure d’original quand on porte un masque… Si l’on déplore peu de décès en Afrique, rien ne dit que la situation ne va pas évoluer, en raison des variants. Nous devons donc tous rester très vigilants afin d’éviter une nouvelle crise.

C’est pourquoi il faut restaurer la confiance des Africains, c’est-à-dire les institutions, les décideurs. Et surtout les populations : les bénéficiaires eux-mêmes doivent se sentir concernés par la recherche de solutions. Il nous faut des solutions locales, adaptées à l’Afrique. Pour le moment, on ne constate pas un engouement pour les vaccins, même quand ils sont disponibles.

Les dirigeants africains ne se sont pas et n’ont pas été assez impliqués, c’est dommage, sans doute devraient-ils davantage donner l’exemple et renforcer leur leadership dans la lutte contre la maladie.

Bien sûr, nous devrons faire face à des difficultés logistiques, pour acheminer les vaccins dans des zones reculées.

Au Burkina Faso, Celestine Illy et son fils Judical recherchent un traitement adapté. © What Took You So Long? / ALIMA

Les succès contre Ebola, y compris dans des zones difficiles d’accès, en RD Congo notamment, pourraient servir d’exemples.

Certes, mais Ebola est une maladie purement africaine ! La RD Congo connaît les bonnes pratiques pour combattre cette maladie. Avec la Covid-19, l’épicentre de la crise se situe plutôt dans les pays développés. On constate une forte mobilisation de ces pays riches, ce qui a permis de trouver rapidement certaines solutions. Pourtant, pour vaincre le coronavirus, il faut d’emblée une réponse globale, donc associer les Africains.

Que penser de l’objectif de 35% d’Africains vaccinés ?

Bien sûr, compte tenu de la jeunesse de la population, on peut se dire que 35% de vaccinés parmi les plus âgés est une réponse suffisante. Toutefois, le cas de l’Inde est préoccupant, avec l’arrivée de nouveaux variants qui touchent les plus jeunes. On n’en sait rien, en fait, c’est pourquoi il faut multiplier la Recherche, ainsi que les « sentinelles », la veille sanitaire, afin de mieux documenter l’évolution de la maladie en Afrique.

Les médecins sont-ils assez écoutés en Afrique subsaharienne ?

Il est normal que les médecins se plaignent, mais il faut reconnaître que la problématique de la Covid-19 n’est pas que médicale. Les mesures de confinement sont avant tout politiques. Le continent dispose de moyens d’expression pour le corps médical, comme les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique). Sont-ils assez écoutés, en tant que médecin clinicien, je n’en suis pas convaincu… Il faut féliciter les politiques d’avoir pris des mesures fortes, mais il leur faut désormais impliquer davantage les communautés et les soignants.

Vous êtes un spécialiste de l’oxygénothérapie. Est-elle assez répandue, en Afrique subsaharienne ?

ALIMA, tout comme d’autres ONG, insistent sur la nécessité d’améliorer de manière structurelle le niveau des soins en Afrique. Au premier rang desquels figurent les capacités de réanimation et l’accès à l’oxygène, notoirement insuffisant. Pourtant, nous avons diverses solutions de production locales. Les hôpitaux africains pourraient avoir leurs propres outils de production d’oxygène de qualité, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas avancer là-dessus.

Les grands organismes internationaux (FMI, etc.) veulent réorienter les priorités vers la santé, peut-on y voir un changement de vision ?

Nous avons une occasion unique : les décideurs ont pris conscience que la santé est un élément essentiel et que la négliger peut mettre en péril l’humanité, tout simplement. L’Afrique a eu à affronter, outre Ebola, d’autres maladies virales ou infectieuses. Nous savons aussi que les bouleversements climatiques vont faire surgir de nouvelles maladies.

Ce qui concerne l’Europe concerne l’Afrique, et ce qui concerne l’Afrique concerne le monde ! Une vaccination efficace en Afrique aura des répercussions positives ailleurs, cela devient une évidence.

C’est pourquoi chacun prend progressivement conscience des phénomènes. Ce qui concerne l’Europe concerne l’Afrique, et ce qui concerne l’Afrique concerne le monde ! Une vaccination efficace en Afrique aura des répercussions positives ailleurs, cela devient une évidence. Et cette vision concerne non seulement les procédés thérapeutiques que les moyens déployés en cas d’apparition d’une maladie.

On annonce, grâce à la technologie ARN messager, des vaccins 100% efficaces contre Ebola, un autre contre le sida. Un espoir, donc ?

Ces annonces montrent bien qu’on ne peut pas se passer de la Recherche ! Aujourd’hui, nous n’avons pas encore assez de recul sur ces innovations, c’est normal, mais il faut aller au bout de la démarche scientifique, ne serait-ce que pour lever toutes les inquiétudes à leur sujet. Ce n’est pas si simple, encore aujourd’hui, nous voyons des réticences vis-à-vis du vaccin contre la polio, malgré ses immenses succès !

Quel est votre travail quotidien, aujourd’hui, à vos nouvelles fonctions de directeur général d’ALIMA?

Il consiste essentiellement à orchestrer les différentes équipes, afin qu’elles soient à la hauteur des ambitions affichées. Nous voulons apporter une aide humanitaire dans nos pays d’intervention, ce qui suppose une veille permanente, ainsi qu’une interconnexion maintenue avec nos différents partenaires. Tout en sécurisant nos collaborateurs et nos bénéficiaires, dans la situation présente.

J’entretiens donc cette dynamique internationale, tout en faisant connaître le travail d’ALIMA, dans la presse par exemple. Démontrer le bien-fondé de notre action permet de mieux soigner et d’attirer de nouveaux bailleurs.

Avez-vous un mot pour les Africains de la diaspora, qui regrettent, parfois, de ne pas en faire plus pour le continent ?

Une ONG comme ALIMA n’a pas la prétention de détenir la solution à tout, mais elle est un vecteur de l’amélioration de la situation en Afrique. Tous ceux qui veulent aider ne doivent pas hésiter à venir nous voir, à prendre contact avec nous. Nous pouvons échanger avec tout le monde et montrer ce qu’est notre action !

LS

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