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Interview

Alioune Sall : En finir avec les fatalités africaines

L’Afrique n’est-elle pas en retard, au regard de la révolution de l’intelligence artificielle qui s’annonce ?

Encore une fois, il n’y a aucune fatalité à ce qu’il en soit ainsi. Nous pouvons tirer davantage parti de ce qu’on appelle la « quatrième révolution industrielle », à condition que nous prenions conscience des enjeux démographiques qui y sont liés et que nous nous organisions pour y faire face. Aujourd’hui, la situation du continent, au regard de cette révolution de la connaissance, est absolument insupportable. L’Afrique ne contribue qu’à hauteur de 3 % au développement des connaissances intellectuelles et scientifiques dans le monde, alors que nous représentons une grande partie de la population mondiale. Ces 3 % ne concernent que trois pays africains : l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud. Cette situation est intenable !

Nous pouvons changer la situation en tirant un meilleur parti des technologies de l’information et de la communication, par exemple pour valoriser davantage le travail des diasporas africaines qui est comptabilisé aujourd’hui dans la production scientifique dans les pays où se trouvent ces diasporas.

Nous pouvons nous insérer davantage dans les circuits de connaissances, par le biais de partenariats intelligents. Nous pouvons scolariser et alphabétiser plus et mieux en ayant recours à ces nouvelles technologies de l’information. Je pense par exemple aux universités virtuelles. L’Afrique du Sud a développé à cet égard le plus grand système d’enseignement à distance qui permet de toucher 300 000 étudiants ! Il n’y a aucune université africaine qui ait aujourd’hui autant d’étudiants.

Nous avons aujourd’hui la possibilité de faire plus et mieux que ce que l’on a fait jusqu’à présent en matière de développement des ressources humaines. Dans tous les cas, la pauvreté en ressources matérielles et financières ne devrait pas être un alibi au manque d’ambition ou d’idées.

On le voit à travers la jeunesse, la démographie africaine se transforme. Mais qu’est-ce qui explique que l’Afrique ait besoin de figures identificatrices de héros ? On songe notamment à des figures comme Kagamé…

Ce sont des figures montées de toutes pièces par les Occidentaux ! Ce n’est pas la première fois que l’Occident veut nous présenter des figures de « héros africains ». Sous la présidence de Bill Clinton, c’était l’Érythrée, le Rwanda et l’Ouganda… et pour finir, les héros se sont tapés dessus. Les héros se sont fait la guerre…

Pourtant, les Africains eux-mêmes s’entichent de ces figures…

Non, je pense que ces modèles sont des espèces de « certificats » délivrés par l’Occident qui estime pouvoir décerner ainsi des brevets de « bonne gouvernance ». C’était déjà le cas avec Mandela. L’Occident est très fort pour vendre des images de ce qu’il considère comme devant être des modèles de héros. Et ainsi, les Africains recherchent une forme de reconnaissance de la part de l’Occident avant toute autre chose.

Ce prisme d’analyse des rapports entre l’Occident et l’Afrique est-il toujours valable ? N’est-il pas un peu biaisé ?

Non, je pense que nous devons avoir une vision complète des choses. Nous devons analyser les dynamiques internes tout autant que les dynamiques externes. L’Afrique n’est pas isolée. Elle est plongée dans un environnement mondial dont nous devons savoir prendre la mesure.

La réflexion géopolitique est nécessaire, mais nous ne pouvons pas non plus comprendre l’Afrique si nous ne nous référons pas aux dynamiques internes de transformation. Je viens de terminer un travail d’analyse structurelle du Sahel qui comporte 61 variables, parmi lesquelles 52 sont des variables internes.

Seules 9 variables ont un rapport avec l’environnement externe. Il ne s’agit pas de privilégier l’un par rapport à l’autre ou de se dédouaner en accusant l’Occident de tous nos malheurs, ni non plus de sombrer dans l’incantation en pensant qu’on peut tout faire tout seul avec nos propres moyens. Mais nous devons avoir une démarche équilibrée et marcher sur deux jambes, en tenant compte des interactions qui existent entre les divers éléments internes ainsi qu’entre le système africain lui-même et l’environnement extérieur dans lequel il est plongé.

L’Afrique acteur de son histoire, est-ce plausible ?

C’est non seulement plausible, mais c’est souhaitable ! L’Afrique doit devenir de plus en plus son propre acteur, son propre sujet et se donne les moyens d’assurer sa transformation. Et c’est encore plus souhaitable qu’auparavant dans la mesure où une partie de l’Occident, soit se désintéresse de l’Afrique ou ne s’y intéresse que pour ses matières premières. Nous devons vendre nos matières premières à un prix que nous fixons nous-mêmes.

D’autres prétendent vouloir travailler avec l’Afrique dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant : eh bien asseyons-nous et voyons ce que recouvre cette expression. Mais ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que plus personne n’a les moyens d’une politique impériale à lui seul.

Aucune puissance, quelle qu’elle soit, ne détient à elle seule tous les leviers. Malgré les discours va-t-en-guerre de Trump, la puissance américaine – pas plus que la suprématie politique, morale, intellectuelle ou idéologique d’une Europe qui n’existe pas en tant que projet politique –, ne peut se présenter comme l’unique modèle ou le seul interlocuteur.

L’Asie est, elle aussi, en butte à ses problèmes et se cherche. C’est l’occasion pour l’Afrique de prendre en mains son propre destin, de définir ses propres termes dans lesquels elle doit se penser et d’établir ses propres alliances avec les uns et les autres, en gardant à l’esprit que la philanthropie n’est pas de ce monde.

Dans cette multipolarité, quel est le message que l’Afrique doit délivrer au monde si elle veut compter dans le futur ?

L’Afrique peut offrir deux choses : premièrement, un regard lucide qui consiste à dire que le monde est ce qu’il est parce que nous avons été – les hommes politiques du Nord et du Sud – injustes par rapport à l’avenir. Le rapport de l’homme politique au monde est un rapport problématique que nous devons changer.

Il ne doit pas s’engager en politique pour satisfaire des ego au service de la volonté de puissance. L’engagement politique doit être motivé par la volonté de changer le monde, en ayant à l’esprit que la transformation prend du temps, s’inscrit dans la durée et que nous le devons aux générations futures. En d’autres termes, c’est de la capacité à penser l’avenir que doit dépendre l’appréciation que l’on fait des hommes politiques.

Enfin, nous avons une deuxième chose à prouver : s’intéresser à l’avenir ne doit pas être un alibi à l’inaction. La réflexion prospective n’a de sens que si elle est guidée par le désir de prendre dès aujourd’hui les décisions qui auront un impact sur les sociétés de demain. La façon d’être généreux vis-à-vis de l’avenir, c’est de tout donner au présent. 

ENCADRE

Parcours

Sociologue de formation, Alioune Sall a fondé, en 2002, l’Institut des Futurs Africains (IFA), un Think-Tank initialement basé à Pretoria, et disposant aujourd’hui d’une antenne au Sénégal. Spécialisé sur les questions de prospectives et de planification stratégique en matière politique, économique, sociale, environnementale, culturelle et technologique, IFA apporte son expertise à divers pays et organisations sur le plan scientifique et méthodologique.

Une vingtaine de pays et d’institutions ont à ce jour bénéficié de son assistance. Auparavant, Alioune Sall avait occupé d’importantes fonctions au sein du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en Afrique du Sud, à New York et à Abidjan. Membre du conseil d’administration de plusieurs universités, il est également l’auteur d’une dizaine d’ouvrages consacrés aux problématiques du continent africain, notamment Afrique 2025 : quels futurs pour l’Afrique au sud du Sahara ? (2002).

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