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Interview

Alioune Sall : En finir avec les fatalités africaines

Nous traiterons les dossiers dans l’ordre qui nous sera dicté par les urgences et non dans celui que dictent leurs priorités stratégiques. Nous devons apprendre à lever le nez du guidon et à cesser de confondre le temps des politiciens avec le temps du développement. Le troisième message, c’est qu’il n’y a pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il veut aller. L’Afrique dispose aujourd’hui d’une multiplicité d’informations. Il y a au moins seize pays ou organisations multilatérales qui ont des programmes ou des offres spécifi ques pour l’Afrique : les Chinois, les Japonais, les Turcs, les Français, les Européens, etc. Et l’Afrique choisit… elle prend ici ou là, sans grande cohérence.

Comment sortir de l’incantation ?

En s’appuyant sur les forces vives ! Le principal levier de la transformation demeure le capital humain. C’était vrai hier, ça l’est encore aujourd’hui. L’Afrique compte plus d’un milliard d’individus qui ne doivent pas être regardés comme un boulet mais comme une force.

Pourtant, tous les indicateurs révèlent une faiblesse profonde de ce milliard d’individus ! Comment décoller, aujourd’hui, avec ce milliard plombé par l’analphabétisme, les problèmes de santé, d’éducation ?

C’est là que les politiques publiques ont un rôle à jouer. Aujourd’hui, le capital humain n’est pas valorisé à cause de mauvaises politiques publiques en matière d’éducation, de santé, d’emploi, d’information, etc. Nous devons avoir le courage de revoir ces politiques publiques.

Ne manquent-ils pas de courage ? Nous le voyons bien le mutisme des dirigeants sur la question essentielle des migrations.

Ce mutisme s’explique par la faiblesse des classes dirigeantes africaines. Si nous faisons l’analyse des classes et de l’État postcolonial, nous voyons bien que nos pays ont tourné le dos aux préoccupations des masses populaires et que leurs dirigeants sont composés d’équipe rentières. Malheureusement, de ce point de vue, la dotation en ressources naturelles du continent est plus une source de malheurs qu’autre chose. Ces équipes n’ont pas besoin des peuples pour vivre, pour légitimer leur action ou pour obtenir les ressources nécessaires à leur fonctionnement.

Comment établir un bon diagnostic alors que les statistiques sont dans une culture de l’à-peu-près, sans la moindre vérification ? Aujourd’hui, on parle de l’Afrique avec des chiffres que personne ne peut vérifier.

Il est certain que nous connaissons un important déficit en matière de statistiques. Du reste, il ne s’agit pas d’un problème exclusivement propre à l’Afrique. Il est possible de faire dire aux chiffres à peu près ce qu’on veut, en Afrique ou ailleurs… Mais au-delà de cette question, il faut bien voir que les statistiques mesurent des choses que l’on considère comme importantes. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui sont importantes sans être mesurables ! Ne nous focalisons donc pas sur la mesure de ce que les autres considèrent comme important. Si des efforts doivent être faits pour améliorer certains indicateurs, nous devons aussi prendre en considération ce qui est important sans être, aujourd’hui, mesuré nulle part.

On a fait croire aux Africains qu’il suffisait d’atteindre la croissance pour se développer. L’Afrique est demeurée dans une logique d’économies rentières sans apporter les transformations structurelles qui lui auraient permis de choisir une voie indépendante.

Ni chez nous, ni ailleurs ! Je pense par exemple au sentiment de bien-être que l’on peut éprouver lorsqu’on contribue de manière positive au développement de sa communauté.

On nous dit de mesurer toute une série d’indicateurs mais personne ne mesure le bien-être ! Il faut, bien sûr, mesurer ce qui est important pour la communauté internationale mais nous devons aussi apprendre à mesurer ce qui est important pour nos populations.

Concrètement, le projet d’intégration qui passe par la création de la zone de libre-échange (ZLEC) est-il réalisable alors que le continent se trouve dans une situation de déficit d’industrialisation ?

La ZLEC est une ambition, et l’Afrique ne manque pas d’ambitions. Pour ma part, je demeure sur ma position : que sommes-nous allés célébrer à Kigali ? Pour le moment, il n’y a pas grand-chose à célébrer. Quelques États se sont rassemblés…

Au-delà de ce constat, comment voyez-vous l’évolution future de ce projet ?

Oui, et il va falloir la construire à plusieurs niveaux. La ZLEC s’intéresse essentiellement aux questions économiques et au libre-échange. Mais le libre-échange ne pourra être instauré qu’en tenant compte d’un certain nombre de paramètres. Il n’y aura pas de transformation structurelle de nos économies et de nos sociétés, si l’on ne prête pas en même temps attention aux défis en matière de démocratie, de sécurité, de climat, d’environnement, etc.

Aujourd’hui, le multilatéralisme est en crise. Une approche holistique est nécessaire et non pas une approche parcellaire qui tente de faire un peu de libre-échange ici, un peu d’infrastructure par-là, un peu de développement du capital humain ailleurs, etc., en misant sur la bonne foi, la bonne volonté ou la générosité de la communauté internationale. Nous devons sortir de ce binôme aide-développement qui a été malheureusement pour l’Afrique le moteur de la croissance depuis les indépendances. Pour cela, nous devons arriver à mobiliser davantage de ressources domestiques, au premier rang desquelles nous avons la ressource humaine dans le développement de laquelle il faut investir. C’est la clé de l’avenir !

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