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Interview

Alioune Sall : En finir avec les fatalités africaines

Grand analyste de l’Afrique, l’économiste Alioune Sall ne se contente pas de pointer ce qui va mal, d’offrir une compréhension du monde. Il milite pour un développement spécifique de l’Afrique, hors des schémas suivis ces dernières décennies.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Guillaume Weill-Raynal

En quoi consiste le travail de l’Institut des futurs africains, ce cercle de réflexion que vous animez ?

Notre travail consiste à révéler, autant que possible, ce qui n’est souvent pas dit, ce qui est souvent caché : sur la structure des relations entre l’Afrique et le monde, sur la façon dont l’Afrique participe ou ne participe pas à la construction du monde, et sur la façon dont elle est influencée par des décisions qui sont prises ailleurs. Notre premier travail consiste à conceptualiser et à comprendre, pour rendre intelligible l’Afrique et le monde, l’Afrique dans le monde.

Voilà des décennies que cette réflexion est menée… On a l’impression que l’Afrique est comme désarrimée : elle appartient au monde sans s’appartenir elle-même par ses idées ou par la force de son message. On sent comme une dispersion… 

Oui, vous avez tout à fait raison. Cela fait des années qu’on dit qu’il faut rendre intelligible le rapport de l’Afrique au reste du monde. Mais cela fait aussi des années que l’Afrique se voit servir avec une certaine régularité des recettes et des formules qui, en réalité, l’aliènent davantage.

Toutes les évolutions que nous avons connues des théories sur le développement ont tendu à maintenir l’Afrique dans cette position où on lui fait croire que le passé des autres constitue son futur, et qu’elle n’a qu’à suivre la trajectoire qui a été suivie par les autres. Margaret Thatcher et Ronald Reagan le disaient très clairement, et très crûment : There is no alternative !

On a d’abord fait croire à l’Afrique qu’elle devait se moderniser, que son sous-développement était le reflet d’un certain retard dans sa modernisation. Après ces théories sur la modernisation, nous avons connu toutes ces théories sur le ruissellement : il suffisait d’obtenir une croissance économique forte dont les classes pauvres allaient bénéficier pour que cela engendre le développement.

Nous nous sommes rendu compte que cela n’était pas vrai… Nous avons bien atteint une croissance économique, mais accompagnée d’une croissance des inégalités. L’Afrique est demeurée dans une logique d’économies rentières sans apporter les transformations structurelles qui lui auraient permis de choisir une voie indépendante.

Certes, les choses bougent, de nouvelles élites apparaissent mais l’Afrique n’arrive pas à mettre collectivement ces intelligences à son service… En est-elle encore à la case départ ?

Oui, c’est un défi. Mais il y a une difficulté à parler de l’Afrique comme d’un ensemble homogène. Les trajectoires de chaque pays ou de chaque région sont différentes, et il va en être ainsi de plus en plus. Nous partageons une historicité commune, sans que nous puissions parler pour autant d’une Afrique homogène.

Comment, alors, construire cette cohérence et cette homogénéité?

Cette construction doit être abordée sur plusieurs plans, et en premier lieu, sur celui de la conceptualisation : il faut dire ce qu’est l’Afrique et ce que sont les Afriques. C’est un travail qui n’appartient qu’aux Africains et dont nous ne devons laisser le soin à personne d’autre. C’est aux Africains de dire ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent. Personne ne peut le faire à leur place. En second lieu, l’Afrique doit formuler

L’Afrique ne contribue qu’à hauteur de 3 % au développement des connaissances intellectuelles et scientifiques dans le monde. Ces 3 % ne concernent que trois pays, l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud. Cette situation est intenable !

ces messages en direction d’elle-même et en direction du monde extérieur, une fois qu’elle aura défi ni son identité et ses identités : quel est le regard que nous jetons sur nous-mêmes, et quels sont les messages que nous voulons faire passer ?

J’en distingue trois particulièrement importants : le premier, c’est qu’il n’y a pas de fatalité historique à ce que l’Afrique reste ce qu’on veut qu’elle soit dans les diverses représentations des agences de coopération internationales, ou dans la réalité, à savoir un simple réservoir de matières premières, ou un continent qui passerait son temps à « rattraper » les autres…

Nous n’avons pas besoin de « rattraper » ! Nous avons besoin de nous inscrire dans une dynamique dont nous contrôlerons les principaux ressorts. Le deuxième message, c’est qu’au fond, il est important d’anticiper et de se donner du recul faute de quoi, nous ne serons pas capables de nous donner une réflexion prospective sur les dynamiques de transformation du monde : nous perdrons le pouvoir en demeurant soumis à la dictature des urgences.

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