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Interview

Alexandre Poussin : Le retour d’un écrivain-voyageur

Alexandre et Sonia Poussin ont traversé l’Afrique à pied avec leur famille lors de nombreux voyages. Ils publient Mada Trek, de Tana à Tuléar. Alexandre Poussin nous présente sa méthode d’écrivain voyageur pour être au plus près de la vie des Africains et en témoigner.

Propos recueillis par Sami Utique et Nicolas Bouchet

Vous filmez, écrivez, photographiez et êtes l’auteur de sept livres. Comment vivez-vous le temps de l’écriture et de la restitution de vos voyages ?

Il est difficile à la fois de marcher et de mettre en ordre ce qu’on a vu pendant des milliers de jours. J’y ai consacré environ une heure chaque soir, sous la tente avec un stylo, des cahiers et une lampe frontale pour récolter le réel vu le jour même.

L’idée est de déposer sur ces supports des récits qui vont faire progresser le lecteur dans la compréhension de la complexité de l’Afrique et de ses mystères. La photo est utile, comme à Madagascar qui est un pays incroyablement photogénique, et partout ailleurs en Afrique aussi. Sachant que même la latérite d’une terre dévastée est photogénique ! Les gens en Afrique aiment être pris en photo et filmés et s’y prêtent volontiers, ce qui est devenu assez rare ailleurs.

Comment vous définir au-delà de votre métier d’auteur et réalisateur ? Marcheur et découvreur, explorateur?

Je n’ai pas de carte de visite ! Je réponds « écrivain-voyageur » quand on me demande quel est mon métier. Je ne voyage pas beaucoup mais je suis sélectif et voyage longtemps.

Nous voulions montrer de l’Afrique une image moins biaisée que celle des médias qui se focalisent sur les drames et ne reflètent pas forcément les réalités de terrain. La générosité, l’hospitalité, l’accueil et la joie sont au quotidien des leçons de résilience et de force de caractère.

Je cherche à remettre au goût du jour le voyage au long cours, l’enquête de terrain, en étant immergé en profondeur dans les réalités que je traverse. Je m’intéresse depuis quelques décennies à l’Afrique, que j’ai traversée intégralement à pied avec mon épouse, et plus récemment à Madagascar.

Je suis un journaliste freelance et n’ai pas un sujet particulier mais une approche globale. Cela vient peut-être de ma formation. À Sciences Po, on étudie de tout, politique, économie, culture, sociologie, ethnologie, religions… c’est une approche à large spectre, animée par ma curiosité.

Quelle est votre préparation pour ces voyages, y a-t-il une part laissée à l’improvisation et à l’imprévu ?

Beaucoup d’impréparations ! Il ne faut pas que ce soit comme avec un tour operator et que les rencontres soient prévues et filtrées. Je fais confiance au hasard et à la bonne étoile.

J’y trouve le sens de l’aventure : laisser venir à soi les choses, être prêt au sens boy-scout lorsque je me mets dans des situations difficiles. Traverser l’Afghanistan à pied n’est pas très raisonnable mais peut l’être si on traverse des régions qui ne sont pas activement en conflit et sont tenues par des gens peu hostiles.

C’est vrai aussi de certains endroits en France où il ne faut pas aller ; il faut être conscient qu’il y a des endroits dangereux partout sur la Terre, être fin et éviter les pièges. On peut donc traverser 14 000 km de l’Afrique entièrement à pied, avec une jolie blonde, sans être arrêté, agressé ou détroussé… parce que l’on est attentif et que l’on développe un sixième sens du danger. Le modus operandi est fait de bouts de ficelle, de confiance en l’autre et d’extralucidité. Surtout, il faut tout de suite s’intéresser aux langues et en apprendre les rudiments.

L’Afrique est faite de nombreux mondes, comment les avez-vous abordés ? Marcher, c’est avoir tous ses sens avec soi mais l’expérience peut rester superficielle. Quel a été votre degré d’intériorisation ?

Chaque pays est un monde avec de nombreuses ethnies et langues et il y autant d’Afrique(s) que de villages africains. Nous sommes partis du Cap de Bonne espérance. L’Afrique du Sud a été un gros morceau et je me suis senti « tout petit, tout blanc, tout en bas », comme je l’écris en ouverture du livre, au pied d’un continent immense, à dominante noire.

C’est finalement notre faiblesse et notre modestie qui ont fait que l’Afrique nous a accueillis. Elle nous aurait broyés si nous étions arrivés avec de la mécanique, des sponsors et de l’argent. On n’arrête pas un marcheur déterminé qui porte sept kilos sur son dos…, c’est vrai aussi de ceux qui viennent en Europe à pied, mus par le désespoir.

Notre idée a été de remonter l’intégralité du rift est-africain, berceau de l’humanité, jusqu’à son terme, le lac Tibériade, en Israël. C’est pour cela que nous avons rencontré des paléoanthropologues qui nous ont parlé des sites de fouille et des ancêtres de sapiens. C’est vrai qu’on ne fait que passer et qu’on ne construit rien. En tant que reporter, on est une bande magnétique qui écoute et tente de comprendre la situation et les interactions de chaque pays.

Africa Trek se documente au fil de l’eau et ne prétend pas donner une vision spécialisée de chaque problème mais transversale et transnationale. Après sa lecture, j’espère qu’on en a une image moins biaisée que celle des médias qui se focalisent sur les drames et ne reflètent pas forcément les réalités de terrain. La générosité, l’hospitalité, l’accueil et la joie sont au quotidien des leçons de résilience et de force de caractère. On n’a rencontré ni râleurs ni révolutionnaires, même s’ils existent !

Les gens comptent plutôt sur eux-mêmes que sur le gouvernement, sur leurs forces communautaires, familiales et religieuses. Ce sont d’autres systèmes que les nôtres et ils font tourner des pays entiers. Il n’y a que 5% de salariés à Madagascar.

Les autres doivent subsister au jour le jour. Le confinement y est absurde car au-delà de deux jours passés sous une tôle ondulée, on meurt ! On apprend cela du terrain. On peut se confiner en France car nous avons tout ce qu’il faut pour cela. En Afrique c’est impossible.

Avez-vous senti en marchant les défis climatiques que vivent l’Afrique et Madagascar ?

Pour nous, cette question est devenue obsessionnelle, car chaque jour on voit cette catastrophe annoncée, sans interruption, et il y a peu de signes positifs. Partout, on voit la destruction et le recul des biotopes et des ressources naturelles.

Cela va avec des tentatives de reboisement par plantation de millions d’arbres, mais il faut attendre l’arrivée à maturité de ces arbres pour qu’ils jouent leur rôle de séquestration du carbone et de régulation climatique. On a vu l’effet de la montée des eaux sur les côtes avec des cocotiers qui vivent plantés dans la mer sous le coup de l’érosion et des tempêtes.

SU et NB

Photos : Alexandre Poussin

ENCADRE

Mada Trek 2, De Tana à Tuléar

Par Alexandre et Sonia Poussin

Éditions Robert Laffont

Prix : 21,5 euros (broché) ; 14 euros (e-book).

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