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Interview

AL Kitenge (analyste économique) : « Une nouvelle classe d’entrepreneurs peut émerger »

L’économiste et entrepreneur AL Kitenge dresse les priorités de la RD Congo. Au-delà du diagnostic sur l’état actuel du pays, il juge possible l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs, si certains verrous sautent. 

Quels sont les grands défis économiques que la RD Congo est appelée à relever ? 

Ils sont fondamentalement d’ordre géostratégique. L’énergie est la priorité absolue. La RD Congo dispose du potentiel nécessaire pour transformer des produits de manière à intégrer son économie et celle de toute l’Afrique.

Elle doit mettre en oeuvre une série de grands projets liés à son potentiel hydroélectrique. Une telle initiative irait dans le sens d’une intégration économique de toutes les régions. La RD Congo, le plus grand pays d’Afrique subsaharienne, entrerait ainsi dans une nouvelle dimension économique. 

Le deuxième défi majeur concerne le déficit de capital humain de qualité. Le pays souffre de cette carence qui doit être résorbée. Nous avons une importante fracture entre ruraux et urbains.

Avec 80 % des Congolais vivant en milieu rural, quasiment sans accès aux services publics, on ne peut pas espérer devenir une nation compétitive. D’où la nécessité de faire émerger un capital humain de qualité. Il faut des investissements conséquents pour effectuer ce travail de longue haleine. Nous avons besoin de 15 ans pour renforcer le patrimoine humain national.

Et les infrastructures ? 

Elles constituent le troisième défi, bien sûr. Mais nous ne pouvons pas concevoir ces infrastructures si nous ne disposons pas d’un plan général et stratégique de développement qui nous indiquerait la direction dans laquelle nous voulons aller. Il n’est pas question ici de miser sur les infrastructures de prestige, mais plutôt sur celles qui sont orientées vers les besoins de l’économie. 

Ce qui marche à gauche doit pouvoir être transposé à droite. Ce qui marche dans le Nord doit pouvoir être tenté dans le Sud et vice versa ! Le pays est appelé à s’animer. La décentralisation est un phénomène extrêmement important qu’il faut pousser à son paroxysme

Pour cela, il est important que nous affinions notre vision économique pour savoir où nous voulons aller dans les trente ans qui viennent ou peut-être, pour un plan intermédiaire, dans les dix – quinze prochaines années. 

Enfin, je vous citerai un quatrième point essentiel, la gouvernance. Il faut combattre la corruption, la concussion et les conflits d’intérêts. Tout le monde sait leur coût pour l’État. Nous ne pouvons pas, en plein XXIe siècle, penser fournir des services publics avec du papier et des stylos ! Il nous faut informatiser l’État. 

La RD Congo devrait se pencher sur ces éléments avant de pouvoir parler de la diversification de son économie.

La réalisation du grand projet Inga III, censé accroître sensiblement la capacité de production énergétique de la RD Congo, semble bien engagée. Le défi « énergie » est en passe d’être relevé… 

Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’avoir, entre nos mains, un énorme atout hydroélectrique qui peut réveiller toute l’économie du pays et de l’Afrique, et ne rien en faire. Certains pays peinent dans leur croissance, faute d’énergie. En raison de ce manque, la RD Congo ne peut pas transformer ses propres matières premières. Cette question doit être une priorité. 

La lutte contre la corruption passe nécessairement par le renforcement des pouvoirs de la Justice. Celle-ci est-elle assez indépendante ? 

Il faut moderniser l’État et son fonctionnement. Il faut créer les conditions de transparence et mettre plus de lumière là où il y a de la pénombre. L’informatisation est la bonne manière d’y parvenir. Il faut que les grands perdants de la corruption – les citoyens 

ordinaires – passent devant et qu’ils prennent en main cette bataille. Nous devons rédiger un nouveau contrat social et politique, où chacun ne peut pas faire ce qu’il veut. Pour y parvenir, il faut que s’ouvre un grand débat citoyen, qui n’aurait rien de politicien. 

Certes, il est difficile de se défaire du jour au lendemain de certains réflexes enracinés depuis plusieurs années. L’opération, si noble soit-elle, tardera à produire ses fruits, si de lourdes sanctions ne sont pas prises contre les responsables récalcitrants. 

C’est avant tout une question de discipline collective. On ne flirte pas avec la corruption. On la stoppe, on l’annihile, on la séquestre ! Il ne faut pas prendre beaucoup de temps pour être en mesure de changer les mentalités. Cela ne marchera jamais si on ne se met pas dans un autre état d’esprit. La corruption doit être bannie et détruite, car elle est nuisible et violente. 

Quels progrès pourrait accomplir la RD Congo en matière de collecte des impôts ? 

L’informatisation est une étape fondamentale sur la voie qui conduit vers l’optimisation des performances des administrations. Sur un territoire aussi vaste que celui de la RD Congo, face aux faiblesses criantes en matière d’organisation fiscale, on ne peut pas s’attendre à être efficace en travaillant à la main. Nous avons créé des couloirs d’inefficacité et de corruption. Nous devons numériser tout ce qui peut l’être. 

Quelles sont les armes que la RD Congo peut utiliser pour lutter efficacement contre l’activité informelle ? 

Aujourd’hui, la lutte contre l’informel est une bataille presque perdue d’avance. Elle ne sert strictement à rien. Nous devons d’abord reconnaître que la bonne santé du secteur informel est révélatrice de ce que l’État et, plus largement, le secteur formel, auraient dû faire. Tout ce qui n’a pas été fait de manière formelle et professionnelle glisse dans l’informel. 

Alors, la RD Congo doit structurer son économie et oeuvrer à la promotion du travail formel. Aujourd’hui, même certains membres de l’administration opèrent dans l’informel ! En voici quelques exemples : les assistants des députés et des sénateurs n’ont pas de contrat. Ils travaillent dans le secteur informel, aussi étrangement que cela puisse paraître.

Les travailleurs des sociétés chinoises qui gagnent des marchés publics n’ont pas de contrat non plus. C’est le royaume de l’informel… L’État doit être le premier « dans les clous ». En même temps, il faut que le statut de l’employé du secteur formel devienne attractif. Par exemple, on parle de l’enseignement et des soins de santé gratuits. Mais la réalité est que la gratuité n’existe pas dans ces domaines. Ils ne peuvent être « gratuits » – et je mets des guillemets – que si tout le monde contribue. 

Une économie formelle revitalisée pourrait-elle donner lieu à l’apparition d’une nouvelle classe d’entrepreneurs ? 

Bien entendu. L’émergence d’une nouvelle catégorie d’entrepreneurs est possible. Cela n’est pas un voeu pieux. J’ajoute que la RD Congo doit développer sa capacité à disséminer, sur tout son territoire, les formules gagnantes.

La RD Congo doit développer sa capacité à disséminer les formules gagnantes. Ce qui marche dans le Nord doit pouvoir être tenté dans le Sud et vice versa ! Le pays est appelé à s’animer et la décentralisation est un phénomène qu’il faut poursuivre. 

Ce qui marche à gauche doit pouvoir être transposé à droite. Ce qui marche dans le Nord doit pouvoir être tenté dans le Sud et vice versa ! Le pays est appelé à s’animer. La décentralisation est un phénomène extrêmement important qu’il faut pousser à son paroxysme, tout en étant en mesure d’assurer le transfert des moyens financiers qui accompagnent sa mise en oeuvre. Des fonds conséquents doivent parvenir aux provinces et aux entités territoriales décentralisées. 

Le périmètre de l’État doit-il être redéfini ? 

Il a clairement été redéfini dans le cadre constitutionnel. Son champ d’intervention a été circonscrit. Il est tout simplement question de respecter les textes. Le drame de la gestion à la congolaise réside dans la confiscation du pouvoir par le gouvernement central. Cela conduit à des aberrations. Par exemple, dans la ville de Kinshasa, cette capitale de plus de dix millions d’habitants, le nettoyage des rues dans les communes est encore dans les cordes du gouvernement central, le seul à décider d’une passation de marché. Pourtant, il y a moyen de faire les choses autrement, plus efficacement. 

La RDC est entourée de neuf voisins qui ne sont pas logés à la même enseigne au plan économique. Y aurait-il un modèle dans la région dont Kinshasa pourrait s’inspirer ? 

La Tanzanie est un bon modèle : l’engagement du chef de l’État en faveur d’une communication participative permet aux gens d’avoir accès à une multitude d’informations.

Le Kenya commence à lui emboîter le pas. L’exemple du Rwanda, avec lequel nous avons une histoire un peu particulière, qui, pour les Congolais, s’est écrite dans la douleur et en lettres de sang, mérite d’être regardé de près. Ce petit pays, qui n’a pas les mêmes dimensions que la RD Congo, nous démontre qu’il suffit d’être doté d’une grande discipline d’exécution pour aller loin.

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