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Interview

Akinwumi Adesina (BAD) : L’agriculture peut transformer nos économies  

Le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, explique pourquoi l’agriculture doit être considérée comme une activité commerciale et souligne l’importance d’utiliser les nouvelles technologies pour la développer.

Propos recueillis par Nejib Ben Yedder

Les paysages agricoles chinois et indiens étaient très similaires à celui de l’Afrique au moment de leur indépendance. Ces deux pays sont parvenus à réaliser une révolution agricole. Pensez-vous que cela se produira aussi en Afrique ?

Nous avons un problème au niveau de notre perception de l’agriculture. Nous considérons l’agriculture comme un moyen de réduire la pauvreté, comme un outil de développement. En réalité, l’agriculture n’est pas une activité de développement mais un commerce ! Et cette approche – l’opportunité commerciale qu’offre l’agriculture – nous permettra de transformer cette industrie.

L’Afrique ne doit pas seulement être autosuffisante, elle doit aussi être fière de l’être !

Ce commerce permet de transformer les économies rurales et de faire sortir des millions de personnes de la pauvreté. Il permet d’obtenir des devises et de réduire la dépendance vis-à-vis des importations de nourriture. Les dirigeants africains commencent à comprendre que l’agriculture joue un rôle essentiel dans l’économie. C’est ce qui me conduit à penser que la transformation économique dont nous parlons va concrètement se produire.

L’autre point est l’importance des technologies. Aujourd’hui, nous possédons des variétés de riz qui permettent des rendements quatre ou cinq fois supérieurs à ceux des agriculteurs. Nous avons des variétés de manioc qui produisent 80 tonnes par hectare contre environ 20 tonnes par hectare. Nous avons du maïs résistant à la sécheresse. Nous disposons de toutes les technologies ; nous devons à présent les utiliser à grande échelle.

À la BAD, mon objectif est de m’assurer que des millions d’agriculteurs ont accès à ces technologies. L’Afrique ne doit pas viser l’autosuffisance alimentaire dans trente ou quarante ans mais dans dix ans. Nous allons consacrer 24 milliards $ à l’agriculture pour les dix prochaines années ; c’est beaucoup d’argent. Cela indique l’importance que nous attachons à cette question car l’Afrique ne doit pas seulement être autosuffisante, elle doit aussi être fière de l’être !

Vous avez participé au Sommet africain sur les engrais, en 2006. Les engrais détruisent l’habitat naturel, polluent les sols et l’eau. Quelle solution proposez-vous pour l’agriculteur africain ?

Le Sommet africain sur les engrais de 2006 était un événement phare. Nous étions d’accord sur le fait que nous devions créer un réseau de négociants agricoles et de magasins d’intrants agricoles qui facilite­raient l’accès des exploitants aux engrais et aux semences.

Aujourd’hui, on trouve en Afrique des dizaines de milliers de ces magasins. La distance que doivent parcourir les exploitants pour s’approvisionner en semences et en engrais a considérablement diminué.

Quand je faisais partie de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, et quand je suis devenu ministre de l’Agriculture au Nigeria, nous avons mis en place des mécanismes de partage des risques qui ont encouragé les banques à octroyer davantage de prêts au secteur agricole, notamment aux sociétés d’engrais, aux semenciers et aux négociants agricoles.

Aujourd’hui, à la BAD, nous aidons à reproduire ce système dans trente pays d’Afrique. Nous avons déjà commencé à le faire dans nombre d’entre eux et nous allons atteindre ces trente pays dans très peu de temps. Quant à l’aide apportée à la fabrication locale d’engrais, je suis ravi de l’évolution depuis le Sommet sur les engrais que vous évoquiez.

Par exemple, Aliko Dangote a investi 5,6 milliards $ dans ce qui va devenir, au Nigeria, la plus grande usine de production d’urée d’Afrique et l’une des plus grandes du monde. Ce chef d’entreprise spécialisé dans le ciment s’intéresse à présent à l’agriculture. Le Maroc a considérablement développé sa production d’engrais. Ce pays, ainsi que le Nigeria, vend aujourd’hui de grandes quantités d’engrais phosphatés. Pour l’achat régional d’engrais, nous travaillons avec un groupement, l’Africa Fertiliser Partnership, qui aide les pays à se rassembler pour se procurer des engrais, afin de réduire le coût à l’importation.

Sans le Sommet africain sur les engrais et la décision de réaliser une révolution agricole, je ne pense pas que l’on aurait mis tout ceci en place, car pendant les trente années qui ont précédé le Sommet, tout le monde estimait que les engrais étaient inutiles. Mais je ne pense pas que ce soit le cas ; le principal problème que nous avons en Afrique, ce n’est pas l’abus d’engrais, c’est l’insuffisance d’engrais. L’Afrique est le continent qui utilise le moins d’engrais dans le monde.

Bien qu’elle emploie 70 % de la population active, l’industrie agricole représente une faible part du PIB et elle est dominée par les petits exploitants. La structure devra-t-elle changer pour que la révolution agricole soit possible ?

L’agriculture africaine a en partie connu un développement lent parce que les petits exploitants ne sont pas organisés et ne forment pas des groupes de pression politiques importants. Les dirigeants peuvent facilement les oublier. Ils les courtisent avant les élections puis ils les ignorent.

Regardons ce qui se passe en France. Si les agriculteurs sont négligés, quel est le résultat ? Les camions bloquent les routes. Aucun Président français ne se risquera négliger les agriculteurs. Il est donc essentiel que les exploitants s’organisent pour faire entendre leur voix. Les agriculteurs africains doivent s’organiser pour qu’on les écoute !

ENCADRE

En 2017, le président de la BAD a remporté le Prix mondial de l’alimentation. Selon Akinwumi Adesina, l’Afrique détient un avantage comparatif dans ce domaine mais, surtout, il est important de considérer l’agriculture comme une opportunité commerciale plutôt que comme un outil de développement. Le secteur agricole, précise-t-il, a généré plus de milliardaires que la plupart des autres industries. L’agriculture est l’une des cinq priorités de la BAD.

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