Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Politique

Interview Moussa Mara, ancien Premier ministre du Mali

Désormais maire de la IVe commune de Bamako, Moussa Mara (42 ans) préside le parti Yelema (« Changement » en bambara). L’ancien Premier ministre se montre de plus en plus critique à l’égard de l’actuel président Ibrahim Boubacar Keïta.

Propos recueillis par Bruno Fanucchi

Comment peut-on qualifier aujourd’hui la situation au Mali ?

Elle est difficile et potentiellement explosive. Car l’insécurité est présente dans une bonne partie du territoire. Les réalités économiques sont marquées par une corruption endémique et une détérioration inquiétante des conditions de vie de la population. Nous avons même été témoins d’un ultimatum lancé au président de la République au sujet du projet de référendum sur la révision de la Constitution, lequel a été finalement abandonné. La défiance est forte vis-à-vis du gouvernement. L’urgence de sauver le Mali est encore plus manifeste aujourd’hui qu’en 2013 lors du lancement de l’opération Serval.

Vous êtes très critique à l’égard du régime…

Je suis objectif et ce que je dis est formulé sans animosité. Le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, au pouvoir depuis août 2013, est devenu impopulaire. Sentiment qui vire à l’hostilité manifeste, notamment au sein de la diaspora malienne. C’est la réalité et je le dis avec regret, moi qui ai été son Premier ministre ! Sur les plans économique et sécuritaire, les mêmes défis que 2013 sont présents, les choses semblent à refaire… Le pays ne va pas bien.

Où en sont les accords d’Alger signés en juin 2015 ?

Il faut accélérer le processus de paix car les accords d’Alger ne sont appliqués qu’à 15 %, plus de deux ans après leur signature. Il faut engager le processus de désarmement, permettre à l’armée malienne d’occuper tout le territoire. Les patrouilles mixtes doivent pouvoir être mises en oeuvre dans chacune des dix régions pour tourner au mieux la page de la tragédie de Gao, du 18 janvier 2017. Il faut aussi et surtout engager toutes les réformes institutionnelles et de gouvernance qui refonderont l’État malien, car notre crise est d’abord et avant tout une crise de l’État.

On vous a beaucoup reproché, quand vous étiez Premier ministre, votre venue « précipitée » à Kidal et aujourd’hui encore certains vous en tiennent rigueur…

Beaucoup de reproches émis dans ce dossier sont politiquement motivés. Il n’a jamais été l’intention des Maliens et mon intention de reconquérir Kidal par la force. Je ne suis pas le va-t-en-guerre que l’on dépeint quand on évoque ce sujet. Un chef du gouvernement doit pouvoir aller où il veut dans son pays ! Cela d’autant plus que ce déplacement a été instruit par le chef de l’État et préparé avec les autorités administratives et sécuritaires. Aujourd’hui, on semble oublier ceux qui ont tiré sur ma délégation et qui ont tué de sang-froid des serviteurs de l’État. On fait de ma personne le responsable de ce qui s’est passé. Je regrette ces morts et je leur rends hommage en m’engageant à honorer leur mémoire. Cela étant dit, Kidal est malienne et le restera. Apprenons donc à nous organiser et à vivre ensemble sur notre territoire en nous engageant résolument vers la réconciliation et vers les réformes indispensables à un vivre ensemble harmonieux.

Que pensez-vous de la constitution d’une force pour le G5 Sahel ?

La mise sur pied d’une force militaire commune des cinq pays du Sahel et l’inauguration d’un QG à Mopti sont une bonne chose, si on leur donne des moyens dédiés et que ceux-ci sont rapidement opérationnels. Mais je n’oublie pas que la priorité doit être le renforcement des forces de défense et de sécurité pour qu’à terme, nous arrivions à nous sécuriser par nos propres moyens.

Nous sommes à un moins d’un an de l’élection présidentielle ; comment se présente cette échéance ?

Le Mali connaît une fin de cycle avec une classe politique globalement rejetée par les populations. Un besoin de renouveau est évident. Le chef de l’État, du fait de son bilan, paraît affaibli, sa majorité est divisée et se présentera sans doute en ordre dispersé. La situation actuelle est de nature à susciter des vocations. Une multiplication de candidatures est à craindre.

Le président IBK peut-il se représenter ?

Il est libre de se représenter ou pas. La logique voudrait qu’il se représente, comme on le voit en maints endroits sur le continent, mais il peut très bien prendre la décision de ne pas se représenter, comme François Hollande, en France.

Une chose est évidente, si le Mali devait continuer dans la direction actuelle, c’est son existence même qui serait menacée. À 400 km de Bamako, on trouve des zones où l’État n’est plus présent : pas de préfets qui aient d’autorité et qui fassent marcher l’administration, plus d’écoles qui fonctionnent, etc. L’urgence de sauver le Mali, je le répète, est encore plus manifeste qu’en 2013.

Serez-vous candidat à l’élection présidentielle ?

Il faut présenter une alternative crédible aux Maliens. La vie politique est bipolarisée quelque peu avec une majorité autour du chef de l’État et une opposition formelle autour de son challenger de 2013. Cette majorité et son opposition formelle sont largement composées de forces qui ne représentent plus d’espoir pour les Maliens, car elles illustrent ceux qui dirigent le pays depuis plus d’un quart de siècle, sans résultats tangibles. Mon ambition, et celle de mon parti, est de donner corps à une force alternative constituée de partis, de personnalités et d’organi­sations de la société civile en mesure de proposer une offre politique structurée et cohérente aux Maliens.

C’est ce à quoi je travaille en ce moment. La question personnelle est secondaire. Le moment venu, la personne d’entre nous qui portera au mieux nos aspirations nous rassemblera et nous aurons quelques chances de réussir. Sinon le changement profond que les Maliens appellent de leurs vœux ne se produira pas.

Aucune réforme d’IBK ne trouve donc grâce à vos yeux ?

Si, il y en a même plusieurs ! Aucun mandat ne peut être ni totalement positif ni totalement négatif. Les négociations ayant abouti à la signature de l’accord de Paix sont à mettre au crédit du président IBK. La reconnaissance du Mali dans le concert des nations également. La primauté de l’autorité politique civile sur les forces armées a été assurée sous son mandat car nous venions d’une période assez trouble avec un pouvoir quasi militaire. Des initiatives engagées quand j’étais Premier ministre, comme le contrôle physique des fonctionnaires, ont produit un effet et entraîné des économies de plusieurs milliards de francs CFA. Il y a enfin le maintien d’un cadre macroéco­nomique équilibré avec des taux de croissance positifs, ayant culminé à 7 % en 2014 quand j’étais Premier ministre.

Comme vous passez régulièrement à Paris, quels sont vos contacts et quel rôle peut jouer la France pour dénouer cette situation de crise ?

Comme d’autres leaders maliens qui passent à Paris, je rencontre les autorités politiques françaises, les diplomates, les parlementaires, les leaders de partis, pour échanger avec eux et partager nos analyses car nous sommes tous concernés par la crise au Mali et dans le Sahel. Le contexte politique français qui se caractérise par un renouvellement important du leadership nécessite de conduire ces discussions.

Que pensez-vous de l’actuel débat sur le franc CFA ?

Officiellement, on n’en parle guère, mais cette question est désormais dans toutes les têtes. La monnaie est en effet un des principaux attributs de la souveraineté d’un pays et il faut donc qu’un débat se tienne. Il doit être direct et constructif, et compter sur la participation des politiques, des universitaires, de la société civile, qu’ils soient pour ou contre le franc CFA. Nous devons faire ressortir sans concession les aspects pénalisants de cette monnaie et nous engager à les revoir dans notre intérêt à long terme. Nous devons aussi identifier et conforter ses aspects positifs dont le plus important est d’être commun à plusieurs pays. Nous devons à tout prix maintenir l’unité monétaire entre nos pays et avoir comme horizon la monnaie de la Cedeao, à moyen terme.

Peut-on encore investir au Mali, où un grand forum sur ce thème est prévu les 7 et 8 décembre à Bamako ?

Bien sûr ! Le Mali est en crise mais il reste néanmoins debout, et y aller en ce moment, c’est le soutenir et l’aider à avancer comme c’est mon ambition. Des initiatives comme le forum de décembre prochain sont à soutenir pour aider à montrer qu’on peut encore faire des affaires rentables au Mali.

Related Posts