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International

Un tournant dans la diplomatie du gaz

L’Espagne a choisi de reconnaître la politique menée par le Maroc à l’égard du Sahara occidental. Voilà qui ravit le Royaume chérifien mais qui fâche l’Algérie. Au cœur de cette recomposition diplomatique, la question des flux migratoires et celle des approvisionnements en gaz.

Par Laurent Allais

 

C’est par un communiqué publié par Rabat que l’on a appris le bouleversement diplomatique à l’ouest de la Méditerranée. Le gouvernement de Madrid se range à la vision du Maroc dans le délicat dossier du Sahara occidental, privilégiant la piste de l’autonomie, au détriment de celle de l’indépendance. L’Allemagne, la France et les États-Unis avaient, depuis 18 mois, exprimé un point de vue proche, dans des termes différents. Dans ce jeu de billard à plusieurs bandes, l’Algérie, au contraire, se fâche. Alger a rappelé son ambassadeur à Madrid afin de protester contre le revirement de l’Espagne.

« L’initiative marocaine d’autonomie, présentée en 2007, est la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend », affirme le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez. Dans un message adressé au roi Mohammed VI, le chef du gouvernement de Madrid met donc, de facto, fin à la brouille diplomatique entre les deux pays, reconnaissant implicitement l’intégralité territoriale du Maroc. Les relations diplomatiques entre les deux pays, qui s’étaient déjà réchauffées depuis l’été 2021, peuvent donc reprendre. Pedro Sanchez a également souligné « les efforts sérieux et crédibles du Maroc, dans le cadre des Nations unies, pour trouver une solution mutuellement acceptable ».

En 2021, 39% du gaz consommé par les Espagnols provenaient d’Algérie, transitant par le gazoduc Medgaz. Cette part serait néanmoins en recul depuis l’été 2021, c’est-à-dire depuis le soutien affiché par Madrid au Maroc dans le conflit gazier qui l’opposait à son voisin algérien.

Dans son message au Roi, le président du gouvernement espagnol a décrit deux « pays unis inextricablement par des affections, une histoire, une géographie, des intérêts, et une amitié partagée ». Il se dit convaincu que « les prospérités du Maroc et de l’Espagne sont liées ». Il est vrai qu’environ 17 000 entreprises espagnoles ont des relations économiques avec le Maroc, 700 d’entre elles y étant implantées. Le Maroc est le troisième partenaire économique de l’Espagne. Les succès économiques du Maroc ainsi que son leadership affirmé en Afrique ne sont pas pour rien dans l’orientation du balancier diplomatique en faveur du royaume.

 

Une étape inédite

Concrètement, l’Espagne entend privilégier une nouvelle relation, basée sur la transparence et la communication permanente, le respect mutuel des accords signés et l’abstention de toute action unilatérale.

Le Maroc ne cache pas sa joie : « Le Royaume apprécie hautement les positions positives et les engagements constructifs de l’Espagne », proclame un communiqué du ministère des Affaires étrangères. Les termes du message adressé au Roi « permettent d’envisager une feuille de route claire et ambitieuse afin d’inscrire, durablement, le partenariat bilatéral dans le cadre des bases et des paramètres nouveaux ». Le ministère fait allusion au discours de Mohammed VI, le 20 août 2021, dans lequel le Souverain appelait à « inaugurer une étape inédite » entre les deux pays, « fondée sur la confiance, la transparence, la considération mutuelle et le respect des engagements ». Le ministère annonce la visite prochaine du président du gouvernement espagnol à Rabat, quelques semaines après celle de son ministre des Affaires étrangères.

L’Algérie, au contraire, se fâche, ce qui n’est pas sans conséquences en plein débat sur les relations commerciales à travers la Méditerranée, tandis que la guerre se prolonge en Ukraine. Ce conflit modifie la donne commerciale, notamment dans l’énergie. De longue date, Alger soutient les indépendantistes du Front Polisario, étant régulièrement accusé par Rabat d’entretenir une « guerre d’usure » contre le Maroc.

En effet, l’Espagne est très dépendante de l’Algérie dans ses approvisionnements en gaz. Les diplomates espagnols tentent de calmer le jeu, assurant avoir prévenu de longue date leurs homologues algériens d’un changement de position concernant le Sahara. Si l’Espagne entend « maintenir une relation privilégiée avec le partenaire stratégique et fiable » que constitue l’Algérie, cette dernière ne l’entend pas ainsi, à en croire ses premières réactions.

 

Un brusque revirement

Pour l’Espagne, ce revirement concernant son ancienne colonie a aussi une raison propre : s’assurer de la coopération du Maroc dans le contrôle des flux migratoires venus d’Afrique subsaharienne et transitant par le Royaume. En avril 2021, Rabat s’était émue de la visite, pour raison médicale, du leader du Front Polisario, Brahim Ghali, atteint de la Covid-19. S’était ensuivi un afflux de migrants dans l’enclave de Ceuta, au nord du Maroc, la police marocaine ayant intentionnellement relâché sa surveillance.

Évoquant de ce fait « une hypocrisie » face aux pressions marocaines, le Front Polisario a dénoncé « la violation du droit international » de l’Espagne, pays qui n’« est plus en mesure de jouer un rôle crédible dans le processus de règlement politique du conflit ». L’organisation réclame depuis 1991, et la signature d’un accord de cessez-le-feu, la tenue d’un référendum d’autodétermination.

 

Quelle riposte pour l’Algérie ?

Sur le plan diplomatique, l’Algérie s’est émue de ce qu’elle a appelé « un brusque revirement », étudiant toute possibilité de riposte. Le pays semble bien isolé, toutefois, après des mois de tensions diplomatiques avec son voisin marocain. L’été dernier, Alger avait coupé les approvisionnements en gaz à destination du Maroc, ce dernier recevant alors le soutien… de l’Espagne.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune, au centre, s’entretient avec Pedro Sanchez.

 

Pourtant, l’Algérie représente aussi un partenaire clé dans cette « diplomatie du gaz », pour reprendre l’expression de El Mundo. Selon le quotidien conservateur, qui cite des sources chez l’entreprise espagnole Naturgy et son homologue algérienne Sonatrach, l’Algérie pourrait augmenter sensiblement les prix du gaz – négociés de longue date –, dès cette année et jusqu’en 2024 au moins. En 2021, 39% du gaz consommé par les Espagnols provenaient d’Algérie, transitant par le gazoduc Medgaz ; cette part serait néanmoins en recul depuis l’été 2021, c’est-à-dire depuis le soutien affiché par Madrid au Maroc dans le conflit gazier qui l’opposait à son voisin algérien. Reste à savoir si l’Algérie peut se passer de son client espagnol à court terme, les autres débouchés, l’Italie notamment, ne semblant pas assez rentables. De plus, l’État algérien sait bien que de grands contrats gaziers sont plus importants que des brouilles diplomatiques passagères. En revanche, l’Algérie peut parfaitement imiter son voisin marocain et relâcher, à son tour, sa surveillance des flux migratoires…

@LaurentAllais

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