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Analyse et Opinion

Habib Bourguiba est la Tunisie incarnée

Dérive autocratique

Le cycle d’émancipation, d’éducation, de présence active de l’État dans l’économie, lancé par ses politiques, a cependant atteint ses limites au début des années 1970. Une génération de Tunisiens plus éduqués et mieux nourris aspire alors à davantage de liberté, notamment d’expression. Les élections multipartites de novembre 1981 semblent ouvrir la voie à un certain pluralisme politique. Le parti communiste a présenté des candidats, mais pas les deux partis islamistes, qui n’y furent pas autorisés.

En organisant le bourrage des urnes par ses militants, comme je l’ai vu faire à Bab Alioua au centre de Tunis, le parti au pouvoir a privé les candidats de l’opposition du Mouvement des démocrates socialistes, des quelques circonscriptions que le vote populaire leur avait permis de remporter, en particulier dans la capitale. Ainsi, le parti au pouvoir a fait échouer le processus d’ouverture politique.

Bourguiba a également condamné son régime à devenir moins tolérant. Le parti d’opposition MDS était dirigé par l’un de ses anciens ministres, Ahmed Mestiri qui avait quitté Néo-Destour en 1975, quand Bourguiba a été proclamé Président à vie. Bourguiba était un autocrate, qui n’hésitait pas à recourir à la torture contre ses opposants les plus radicaux. Il aurait pu ouvrir le système politique progressivement à partir de 1981.

Mais il était incapable d’appliquer à la politique intérieure la politique du « pas à pas » qu’il recommandait aux Palestiniens dans leurs relations avec les Israéliens. Ces tendances dictatoriales finirent par affaiblir les réformes qu’il avait engagées pour moderniser la Tunisie. L’égalité des femmes reste gravée dans le subconscient tunisien, malgré les efforts d’Ennahda pour revenir en arrière sur cet acquis de la Tunisie moderne, lors de la rédaction de la nouvelle Constitution en 2014.

Néanmoins, la Tunisie d’aujourd’hui est en grande partie le résultat de l’oeuvre de Bourguiba, dans toutes ses contradictions. Les femmes demeurent à l’avant-garde de la lutte de la société civile sur de nombreux fronts. La Tunisie était déjà une exception arabe avant que Bourguiba n’entre en scène : la première Constitution arabe promulguée au milieu du xixe siècle séparait la religion de l’État ; le collège Sadiki, sur le modèle du lycée français, a été bâti avant l’occupation française de 1881 et accueillait des étudiants issus de toutes les classes et régions.

Il n’a pas d’équivalent dans la Tunisie d’aujourd’hui, ce qui explique en partie les profondes fractures sociales et régionales qu’une démocratie naissante n’a pas réduites. Ces réformes sont celles d’une ancienne génération de dirigeants déterminée à faire entrer leur pays dans la modernité.

Pour le meilleur ou pour le pire – mais je pense que c’est pour le meilleur – Habib Bourguiba est la Tunisie incarnée. Il est symbolique que l’avenue principale de Tunis, l’avenue Bourguiba, soit dominée par deux statues, celle du fondateur de la Tunisie moderne à un bout, et celle de l’homme politique et philosophe remarquable que fut, au XIVe siècle, un enfant de cette ville, Ibn Khaldoun. Ce rappel de l’Histoire de la Tunisie, au coeur de la capitale, offre un symbole à méditer. 

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