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Grand entretien

Robert Bourgi, l’Afrique, la France, la Françafrique et moi

Pendant plus de 30 ans, l’avocat Robert Bourgi a connu et quasiment travaillé avec tous les chefs d’Etat de l’Afrique subsaharienne francophone, notamment les « Pères de la Nation ». En 2011, par ses révélations publiques, il fait exploser, la Françafrique, une nébuleuse au sein de laquelle concussion et clientélisme rimaient avec déstabilisation politique, assassinat et circulation d’argent sale. En 2018, Robert Bourgi, qui prépare ses mémoires, fait encore des révélations inédites.

Entretien avec JO

Vous avez été formé par un homme politique français : Jacques Foccart. « Un maître redoutable qui m’a appris certaines choses », dites-vous. Revendiquez-vous son héritage ?

D’abord, je dois vous dire que M. Foccart était un ami de mon père. Ils se sont connus en 1947 à la naissance du Rassemblement du peuple français (RPF, parti du général de Gaulle) au Sénégal, dont mon père Mahmoud Bourgi a été un des premiers membres. J’étais gamin quand j’ai connu M. Foccart. J’étais très proche de lui pendant une trentaine d’années.

Je me suis toujours revendiqué de cet héritage, honoré aussi de cet héritage, bien qu’on ait dit pis que pendre sur lui. J’ai été fier, honoré d’être à ses côtés, mais me dire que je suis son héritier, ce serait un peu présomptueux, toutefois je suis dans la ligne directrice de ce qu’il a fait et de ce qu’il a inspiré.    

Foccart n’était certainement pas un enfant de cœur. Il avait les mains dans le cambouis et souvent trempées dans le sang des Africains résistants… Revendiquez-vous aussi cette part d’héritage ? 

Certainement pas ! D’ailleurs, me poser la question me semble quand même un peu excessif ! Jamais je n’ai trempé dans quelques mauvaises actions que ce soit. Il est évident que si Jacques Foccart a été à l’origine d’actes malveillants, il le faisait toujours, selon lui, dans l’intérêt de la France.

L’émissaire venait avec une voiture diplomatique dans laquelle se trouvait le message financier. Et nous allions soit à l’Elysée, soit au Quai d’Orsay, soit à Matignon, soit place Beauvau, soit au ministère de la Justice, et l’émissaire remettait la mallette et c’est tout ! Mais moi,  je n’ai jamais transporté une valise.

Il avait même dit que « pour les intérêts de la France, je suis prêt à pactiser avec le diable » . Mais je rejette catégoriquement tout ce qui, de près ou de loin, peut ressembler à un assassinat d’un être humain, encore plus d’un opposant politique.   

Vous êtes adossé à une double culture, la française et la sénégalaise, sans parler de la libanaise. Au nom de quel pays meniez-vous alors vos actions ?

En étant à côté de Jacques Foccart, en étant membre du RPR de Jacques Chirac (j’ai été quand même son conseiller pour les affaires africaines au RPR), j’ai été membre d’un cabinet ministériel sous la première cohabitation. Il est évident que j’agissais au nom des intérêts de la France. Mais je voudrais que les choses soient claires. Je n’étais rien à côté des grands de la politique française à l’époque…

Vous êtes très humble et très modeste…

Non, mais à côté de Jacques Foccart, Jacques Chirac ou autres, qu’est-ce que j’étais ? Certes je disais toujours ma part de vérité qui était la défense de l’Afrique. Plus je prends de l’âge, plus je me sens Africain. Je suis né à Dakar, j’y ai grandi, j’ai été à l’école primaire, au collège, au lycée, j’ai fait deux années de faculté à Dakar ; aujourd’hui plus jamais je me sens autant Africain que Français, autant Africain que Libanais.

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Robert Bourgi

Il y a un mélange de ces trois cultures. Cependant, je ne vous cache pas que ces dernières années, mon combat politique est essentiellement tourné vers la défense des intérêts de l’Afrique et vers la défense des opposants aux régimes dictatoriaux qui sont pléthores en Afrique.   

A quoi correspond cette expression qui vous colle à la peau « porteur de valises » des Présidents africains en France ? Et comment pouvez-vous décrire le mécanisme qui fait qu’une valise pleine de billets de banques, par millions et millions, quitte dans un pays africain en voie de développement pour un pays aussi développé que la France ?

Robert Bourgi en 2011.-©AFP Johanna Leguerre

J’ai rejeté catégoriquement le terme de « porteur de valises ». Je n’ai jamais porté la moindre valise. J’ai toujours accompagné des émissaires de chefs d’Etat africains qui eux transportaient des valises, par la valise diplomatique ou par d’autres voies que je ne connais pas ! A titre d’exemple, tel ou tel chef d’Etat me téléphonait : « Robert, est-ce que tu pourrais faire recevoir par telle personnalité politique française tel émissaire, il aura des choses à remettre pour le combat politique, et pour l’action politique de tel ou tel parti politique ». Il y avait un code pour ça.

A combien évaluez-vous ces montants qui étaient dans ces valises ? Plus de 20 millions de dollars.     

Le chef d’Etat m’appelle, il me demande de prendre un rendez-vous avec la personnalité politique française, pour son émissaire. Et il me fait comprendre que l’émissaire a « quelque chose » à remettre…

Ce « quelque chose », vous comprenez tout de suite ?

Mais oui, il y a un code.

Pour nos lecteurs, ce « quelque chose », c’est bien de l’argent ?

C’est bien de l’argent ! Qu’est-ce que je faisais moi ? Je prenais mon téléphone, j’appelais la personnalité politique française et je lui dis « est-ce que vous pourriez recevoir ou est-ce que tu pourrais accorder une audience à tel ou tel émissaire de tel ou tel pays ».

Je répercutais la réponse au chef d’Etat qui m’envoyait son émissaire que je recevais dans ce cabinet et jamais dans les ambassades. L’émissaire venait avec une voiture diplomatique dans laquelle se trouvait le message financier. Et nous allions soit à l’Elysée, soit au Quai d’Orsay, soit à Matignon, soit place Beauvau, soit au ministère de la Justice, et l’émissaire remettait la mallette et c’est tout ! Mais moi,  je n’ai jamais transporté une valise.

Peut-on envisager le scénario inverse ? Que des personnalités politiques françaises vous sollicitent pour intervenir auprès de chefs d’Etat africains afin d’avoir de l’argent ?

C’est comme ça aussi ! C’est souvent arrivé !!! Tel ou tel homme politique français (je ne citerai aucun nom) me disait « Robert, des élections législatives, présidentielles arrivent, il serait très bon que tel ou tel chef d’Etat puisse nous aider », alors que depuis une vingtaine d’années l’Etat français aide les partis politiques.   

Depuis quand avez-vous plongé dans cette pratique cachée sous le vocable de Françafrique ?

Elle existait bien avant moi. L’exécuteur testamentaire de Mitterrand l’a dit lui-même dans ses mémoires. Ca existait du temps de Mitterrand, bien avant même, dans les années 70, 60…Je ne pense pas que ça ait pu exister du temps du général de Gaulle. Je pense que ça a dû commencer du temps de M. Pompidou.

Et quand ça a commencé avec vous ?

Dans les années 80. Vers la fin du pouvoir de Giscard et l’avènement de la période Mitterrand et Chirac…

A combien évaluez-vous ces montants qui étaient dans ces valises ?

Plus de 20 millions de dollars.       

Vous appeliez le président gabonais Omar Bongo « papa », le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny vous appelait « mon petit », étiez-vous leur groupie ?

Ce que j’admirais, c’est l’envergure politique et intellectuelle de ces deux hommes. J’ai été tellement fier, heureux, honoré d’avoir vu quelquefois le président Houphouët-Boigny, d’avoir déjeuné chez lui, de l’avoir écouté disserter, converser, c’était prodigieux.

Ensuite pendant 30 ans, j’ai été aux côtés de Omar Bongo. Nous sommes en Afrique, les années faisant et petit à petit de « Monsieur le président », c’est devenu « président », et ensuite il m’a dit « fiston, tu m’appelles papa et c’est tout ». Mais n’oubliez jamais que le général de Gaulle, qui était avare de compliments parlant d’Houphouët-Boigny, dans ses mémoires avait dit « cerveau politique de premier ordre », c’est énorme…

Quand le général de Gaulle est mort en novembre 1970, Omar Bongo commençait à faire ses classes politiques de Président. Tous les hommes politiques, depuis, rendent hommage au président Omar Bongo : son savoir-faire, sa sagesse, sa maestria. La voix de l’Afrique résonnait à travers la bouche de Omar Bongo, et aujourd’hui vous l’entendez la voix du Gabon ?  On ne l’entend plus du tout !   

On vous présente comme l’ami de despotes africains ! Bongo, Houphouët-Boigny, Blaise Compaoré, Léopold Sédar Senghor, etc., étaient-ils donc des despotes ?

Je suis heureux, honoré d’être l’ami de Omar Bongo, d’Houphouët-Boigny…j’ai moins connu Senghor. Je n’ai jamais mis ma main dans la main de Jean-Bedel Bokassa (Centrafrique). J’ai été amené à fréquenter tous les chefs d’Etat de l’Afrique subsaharienne francophone pendant 15, 20 ans. Je ne le nie pas.

Oui, Jean-Marie Le Pen. C’est le seul qui m’a fait un procès en diffamation, il a gagné. Mais dernièrement il y a deux mois, le TGI de Versailles a condamné Jean-Marie Le Pen pour avoir perçu des émoluments de la part de chefs d’Etat africains, alors que moi j’avais perdu contre lui…

Mais depuis 2011, je combats aujourd’hui ces hommes que j’ai servis et que j’ai conseillés. Les temps ont changé et il faut faire place nette et faire une place à la jeunesse africaine.

Ce n’est pas normal qu’un chef d’Etat occupe la place pendant 15 ans, 20, 30, 40 ans, entouré de courtisans qui eux aussi restent au pouvoir pendant des décennies. Combien de générations d’élites africaines j’ai vu partir à la retraite, sans qu’elles aient eu un jour une once de pouvoir !

Auriez-vous combattu Omar Bongo, Houphouët-Boigny, Mobutu et le syndicat des chefs d’Etats aujourd’hui ?  

Je tiens à vous dire que j’ai connu le président Mobutu en 1993, à la veille du sommet de la Francophonie à l’île Maurice. C’est là que j’ai commencé à le fréquenter.

Je puis vous dire qu’il m’est arrivé de lui donner des conseils de meilleure gestion ou autres. Mais déjà la maladie l’avait affaibli et envahi petit à petit. Aujourd’hui, si Omar était encore vivant, je pense que d’abord il n’aurait pas gouverné comme gouverne son fils, il aurait gouverné de manière un peu moins despotique ! Je pense que je lui aurais donné les conseils qu’il aurait fallu lui donner.

S’il ne vous avait pas écouté, l’auriez-vous combattu ?

Je pense que je me serai opposé à lui.

Vous avez été très poche des présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ainsi que du Premier ministre Dominique de Villepin. Il n’y avait pas que la franche camaraderie qui vous liait à ces personnalités. Cette proximité alimente bien des fantasmes.

La plupart des partis politiques français recevait de l’argent. Dans une émission de France 2, « Complément d’enquête », un ancien directeur du ministère de la Coopération de la République française disait carrément….

Quel ministre, Jean-Pierre Cot ou Michel Roussin…

Non, non, non, du temps de Robert Gallet. C’était du temps de M. Giscard d’Estaing, où il disait carrément que les hommes politiques de tous bords venaient voir les chefs d’Etat africains dans leur hôtel pour recevoir des enveloppes d’argent.

Oui, mais concernant Jacques Chirac, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy…

En septembre 2011, j’ai dit que Jacques Chirac, Villepin et tant d’autres avaient reçu et perçu des enveloppes.

Vous avez aussi cité Jean-Marie Le Pen…

 Oui, Jean-Marie Le Pen. C’est le seul qui m’a fait un procès en diffamation, il a gagné. Mais dernièrement il y a deux mois, le TGI de Versailles a condamné Jean-Marie Le Pen pour avoir perçu des émoluments de la part de chefs d’Etat africains, alors que moi j’avais perdu contre lui…

Vous avez accusé Chirac, Dominique de Villepin, Jean-Marie Le Pen… d’avoir pris indûment l’argent des Africains. Peut-on légitimement dire que ces personnalités françaises étaient  des hommes politiques aux mains financières sales ?

A partir du moment où vous percevez de l’argent de manière illégale, irrégulière, c’est de l’argent sale, que vous soyez gouvernant français ou gouvernant africain.

« J’aime Nicolas Sarkozy », dites-vous. Ce président est aussi à l’origine de la chute du président libyen Mouammar Kadhafi et par effet boule de neige de son assassinat. Acceptez-vous cela, vous qui avez l’âme africaine ?

Je vais répondre très franchement à cette question. J’ai dit personnellement à Nicolas Sarkozy, vis-à-vis, que je suis contre le fait qu’il s’en prenne à Mouammar Kadhafi, à l’époque où Bernard Henri-Levy faisait le siège de Nicolas Sarkozy pour abattre le régime de Kadhafi et l’abattre lui-même. Je me suis toujours opposé à cette action contre la Libye.

Et d’ailleurs, le président de l’Union africaine (UA) à l’époque, Jean Ping, était contre. Et d’autres chefs d’Etat africains avaient dit à Sarkozy qu’ils étaient contre. Bien qu’il ait eu le mandat de l’ONU, aidé par les Etats-Unis, par la Grande-Bretagne, je pense que cette action contre Kadhafi est à porter au déficit de Nicolas Sarkozy ; parce que regardez le résultat aujourd’hui ! Toutes les armes de AQMI et des terroristes proviennent de l’arsenal militaire de Kadhafi.

Je le dis avec prudence, on dit que lorsque Kadhafi fuyait dans le désert avec quelques pick-up et une cinquantaine d’hommes, ce serait les Français qui auraient indiqué aux rebelles libyens le lieu où il se cachait. C’est ce que j’ai lu.

Malgré ça, cela ne vous a pas empêché de soutenir Nicolas Sarkozy pour la présidentielle française…

L’un n’empêche pas l’autre ! Qui allais-je soutenir ? Je soutiens le candidat que je crois le plus apte à gouverner mon pays. Je pensais, et je pense encore aujourd’hui que c’est Nicolas Sarkozy. Il a accepté la primaire, mal lui en pris, il n’aurait jamais dû accepter la primaire ouverte.

Il aurait dû exiger la primaire fermée, réservée aux seuls militants républicains. On s’est rendu compte que pour la primaire ouverte qui a réuni 4,8 millions électeurs, plus de la moitié était composée des électeurs de gauche qui avait pour mission de faire battre Sarkozy. Mais l’histoire ne se refait pas ! Il le regrette amèrement aujourd’hui de l’avoir acceptée ! Je lui en parle chaque fois. Je lui dis « c’est de ta faute ».      

La visite en novembre 2017 de Emmanuel Macron, débutée à Ouagadougou, vous pousse à plusieurs constats où vous affirmez notamment que, globalement, il a raté sa visite en Afrique, car « il me donne l’impression qu’il ignore tout de la société africaine».

J’ai dit qu’il a été mal inspiré de s’adresser au président Roch Kaboré comme il l’a fait. J’ai considéré cela comme l’humiliation d’un président devant ses concitoyens. Ça ne se fait pas. Je ne pense pas que sa connaissance de l’Afrique soit aujourd’hui bien établie et reconnue. Il a eu tort de vouloir, avec les schémas occidentaux, s’immiscer dans le sociétal africain.

Je vais répondre très franchement à cette question. J’ai dit personnellement à Nicolas Sarkozy, vis-à-vis, que je suis contre le fait qu’il s’en prenne à Mouammar Kadhafi, à l’époque où Bernard Henri-Levy faisait le siège de Nicolas Sarkozy pour abattre le régime de Kadhafi et l’abattre lui-même. Je me suis toujours opposé à cette action contre la Libye.

Quand il a dit par exemple, parlant des femmes, qu’elles devraient avoir deux enfants (…) Ce n’était pas à l’homme blanc de s’en mêler. Que Robert Bourgi puisse en parler, je me sens Africain, et je suis Africain, je suis apte à en parler, mais pas Macron qui veut parler de choses qui ont un côté sacré, qui remontent à des siècles et des siècles !

C’est dans le sociétal traditionnel africain.  Ceci dit, je ne regrette pas d’avoir voté pour lui aux deux tours de la présidentielle. Je trouve que le président Macron a donné un coup de neuf à la vie politique française. Finalement, c’est une bonne chose qu’il ait été élu. Il a ringardisé pratiquement toute la classe politique française à commencer par celle de droite, ma famille politique.

« Les populations africaines demandent au président Emmanuel Macron de les libérer du joug des despotes », vous en arrivez à dire cela vous ? Vous l’homme de l’ombre et vous le panafricaniste ? Avec cette prise de position, on peut aisément dire avec vous adieu souveraineté africaine, adieu intégrité territoriale, adieu l’Afrique des Africains. Vive la Françafrique !!!

Ce que j’ai voulu dire (peut-être ai-je été mal compris), c’est que j’attendais beaucoup du président Macron. Tous les opposants de tous les pays africains attendaient beaucoup du président Macron. Un homme jeune qui avait dit qu’il espérait que la France fermerait la porte aux dictateurs africains.

J’ai dit que le président Macron m’avait déçu, parce que contrairement aux attentes placées en lui, voilà que de nouveau, on voyait les dictateurs qui règnent sur leurs pays depuis des décennies, franchir le perron de l’Elysée et les accolades qui continuent et tout le reste, voilà pourquoi il nous a déçu. Qui d’autre que la France pouvait jouer ce rôle de fermeture des portes et de délégitimation de ces potentats ? Les Africains attendaient beaucoup du président Macron, ils ont été déçus…

En 2011, coup de tonnerre dans la Françafrique, justement. Vous dénoncez le financement par l’Afrique des partis politiques français. Robert Bourgi que s’est-il vraiment passé ?

Je réfléchissais à toute mon action politique passée. Je me suis dit que je suis un des derniers Mohicans de la Françafrique, j’ai été chargé de la confiance de tous ces chefs d’Etats, j’ai vu tous ces mécanismes de corruption généralisée : je voulais laver ma conscience. Je prenais de l’âge, je voulais quand même que ce à quoi j’ai participé et qui me dégoutait de plus en plus en 2010, 2011, sorte, et je l’ai sorti ; il fallait que ça s’arrête !

Peut-être qu’il y a des successeurs à Robert Bourgi, mais je ne pense pas avoir été remplacé, sinon vous ne seriez pas là en train de m’interviewer, les opposants de tous les pays africains ne viendraient pas me rendre visite.

Il ne faut pas que les dirigeants africains d’aujourd’hui replongent dans les errements du passé. Et je mets en garde en même temps les nouveaux dirigeants français contre ce qui pourrait être de la corruption. Si je n’avais pas parlé, personne ne l’aurait su.

Tout le monde se doutait qu’il y avait quelque chose qui ressemblait à cela, mais personne ne l’avait dit, or lorsque Robert Bourgi l’a dit, ça a validé l’information ! L’argent africain doit rester en Afrique, il y a tant et tant de choses à faire au Gabon, au Congo, en RDC, au Cameroun.       

Vous qui avez été acteur et témoin de la Francafrique tant du côté obscur que du bon côté, est-ce que la Françafrique est morte ou s’est-elle transformée pour revenir sous une autre forme ?

Elle est plus présente que jamais ! Regardez la présence militaire de la France en Afrique, elle est énorme ! Qu’ont fait les militaires français en Centrafrique ? Ils ont calmé les choses ? La situation est pire qu’avant !

Le fait que la France ait envoyé deux ministres à la prestation de serment du président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, et un simple fonctionnaire à la prestation de Patrice Talon, le président du Bénin, vous faire croire à la persistance du deux poids deux mesures dans la Françafrique ?  

J’ai souffert quand j’ai vu qu’ils ont envoyé un fonctionnaire de la Rue de l’Elysée à la prestation de serment de Patrice Talon et qu’ils ont envoyé deux ministres de plein exercice à Bangui. J’en ai souffert et je l’ai dénoncé. 

La Françafrique existe toujours alors ?

Oui, sous une autre forme.  

D’autres « Robert Bourgi » existent-ils encore ?

En 1980, j’étais professeur à la faculté de droit d’Abidjan dans la coopération. Les circonstances ont voulu que je fasse la connaissance du Guinéen Ahmed Sékou Touré.

Le courant est passé entre nous. Le président Sékou Touré était un homme bien informé, il savait d’où je venais, mon parcours…Je lui ai dit un jour « M. le Président, le fait que je sois proche de Jacques Foccart ne me condamne pas à vos yeux » ? Il me dit, « bientôt je vais me réconcilier avec Foccart. Bientôt j’irai en visite en France ».

Je lui demande alors : « Que pensez-vous, aujourd’hui, M. le Président, de Jacques Foccart ? » Ahmed Sékou Touré qui était un homme d’une intelligence hors du commun, me répond : « Jacques Foccart a eu des successeurs, mais il n’a jamais été remplacé ».

Peut-être qu’il y a des successeurs à Robert Bourgi, mais je ne pense pas avoir été remplacé, sinon vous ne seriez pas là en train de m’interviewer, les opposants de tous les pays africains ne viendraient pas me rendre visite. Mon cabinet est un confessionnal, ils y viennent tous. S’ils viennent, c’est que je représente quand même quelque chose à leurs yeux sans doute depuis 2011, un espoir de voir les choses évoluer dans le sens des intérêts des populations et des nouvelles élites africaines.     

Le Président que vous avez « tant aimé » Omar Bongo (chef de l’Etat 1967-2009), vous l’avez servi « loyalement, efficacement », pourtant certains de vos amis gabonais ont été surpris de vous voir vous liguer contre le président Ali Bongo le fils de Omar…

J’ai contribué à le faire installer en 2009, d’ailleurs il ne le nie pas, personne ne le nie. Mais ce que Ali Bongo n’a jamais supporté, c’est que je continue de voir ses opposants. La dernière fois que j’ai vu Ali c’était en novembre 2015. Cela faisait trois ans que je n’avais pas remis les pieds au Gabon. En 2015, il m’a autorisé à aller me recueillir sur la trombe de Omar Bongo. Après, j’ai passé cinq heures (deux fois 2h30) avec lui.

Je lui ai dit qu’à un an de la présidentielle, il est encore temps de sauver la maison. Je lui ai demandé de m’autoriser à rassembler autour de lui tous les leaders politiques, des anciens compagnons de route de son père, un ex-Vice-président de la République, plusieurs anciens Premier ministres. J’ai plaidé qu’il les reçoive sous l’arbre à palabre, on lave le linge sale en famille.

Il m’a dit « aucun de ceux-là n’est mon interlocuteur ». Il m’a dit qu’il ne voulait pas les voir. Il a demandé qu’ils aillent s’adresser à un organisme mineur. Je l’ai supplié de m’écouter. Il m’a dit « où tu marches avec moi, où tu es contre moi ». Je suis reparti de Libreville et je n’ai plus jamais revu Ali Bongo.  

Quels sont vos rapports aujourd’hui ?

Aucun.

Il n’y a pas de possibilité d’aller sous l’arbre à palabre ?

Il ne veut pas. Je lui ai proposé l’arbre à palabre, il m’a dit non. Mais si aujourd’hui, et c’est la première fois je le dis, des voix autorisées se lèvent dans l’opposition gabonaise, et si du côté du pouvoir Ali, et seul Ali, me dit essaie de voir si on peut trouver une porte de sortie à la crise, j’accepterai immédiatement dans l’intérêt du Gabon. Mais cet appel des opposants gabonais ne vient pas, et Ali est complètement hermétique.          

Jean Ping est quand même sous votre puissance tutélaire, c’est curieux que l’opposition ne fasse pas appel à vous…

D’abord Jean Ping n’est pas sous ma puissance tutélaire. Disons que je le soutiens ardemment. Je suis un soutien de l’opposition. Si les opposants acceptent ma présence auprès d’eux, c’est parce qu’ils me savent de leur bord et qu’ils me savent sincère. Si un jour Ali Bongo m’appelle pour faire une médiation, je ne refuserai pas.  

Vous ne vous disqualifiez pas en voulant jouer les médiateurs tout en indiquant que vous êtes un soutien de l’opposition…Vous perdez de fait votre neutralité !

Je suis un opposant. Mais rien n’empêche qu’un jour à parts égales, en toute loyauté, en toute transparence, on puisse discuter.

Ali Bongo et vous, vous êtes issus du même « arbre généalogique », pourquoi vous ne discutez pas suffisamment ?

Je vais vous faire une confidence. Je ne l’ai jamais dit. Quelques mois avant que Omar Bongo ne soit rappelé par le Tout Puissant, il nous avait réunis chez lui. Il y avait Pascaline, Ali et Robert Bourgi. Il a dit « les enfants, il faut que vous sachiez que le frère aîné de la fratrie, c’est Robert. S’il m’arrive quoi que ce soit, Robert est l’aîné de la fratrie ». Pascaline a toujours respecté ce qu’avait dit son père. Je souhaite ardemment que la paix revienne dans ce pays.

Est-ce que votre rapport difficile à Ali n’est pas lié à un gap générationnel, parce qu’en dehors de lui, vous n’aimez pas beaucoup Faure Gnassingbé, le président du Togo…

Qui vous a dit ça ?

Vous avez dit, parlant de Faure Gnassingbé, que c’est la succession monarchique…

Les quelques fois où j’ai vu Faure, c’était véritablement des rendez-vous fraternels. Je vois des opposants togolais. Je suis certain que si un jour, je suis appelé à m’intéresser au Togo, le contact sera bon avec Faure car c’est un homme qui écoute.

Vous êtes l’ami du président ivoirien Alassane Ouattara, et vous êtes tout le temps à la CPI à la Haye pour rencontrer Laurent Gbagbo. Avouez qu’on a du mal à vous suivre…

Il faut dire que la vie politique est très complexe aussi…Dans l’échelle de l’amitié, si Alassane Ouattara est à 1, Laurent Gbagbo est à 100. J’aime Laurent Gbagbo du fond du cœur.

Pourtant je suis un ami d’Alassane. Je suis un ami de Mme Ouattara. J’ai leur ligne directe. On se parle. Mais ils savent que j’aime Laurent. Je voudrais tellement qu’il puisse sortir de là où il est actuellement… D’ailleurs j’en ai voulu à Sarkozy, vraiment j’en ai voulu à Sarkozy !!!

Pourquoi vous en avez voulu à Sarkozy ?

D’avoir détruit Laurent Gbagbo.

D’avoir fait respecter le verdict des urnes ou d’avoir détruit Laurent Gbagbo ?

Êtes-vous sûr du verdict des urnes ? Beaucoup de gens se posent la question. Beaucoup de gens pensent que Laurent a gagné les élections. Je pense que Laurent n’a pas perdu les élections. J’espère que ce que je viens de dire figurera dans l’interview.

Je suis un ami d’Alassane et de Mme Ouattara, mais je pense que Laurent n’a pas perdu les élections. Laurent est membre de notre famille. Il est le frère de mon frère Albert. Ils sont en osmose tous les deux. Il est de mai 45, je suis d’avril 45, chez moi, on appelle Laurent tonton.    

Pourquoi alors on ne vous a pas entendu lors de la crise ivoirienne en 2010 ?

Je n’ai pas été écouté. J’ai essayé de sauver Laurent jusqu’au bout. Sarkozy ne m’a pas écouté. Les forces contre moi étaient beaucoup plus puissantes qu’on ne le croit. Je ne pouvais pas lutter à armes égales. J’ai tout fait pour sauver Laurent et j’ai échoué….

Des regrets ?

Grande tristesse… Et je voudrais avant de quitter cette terre revoir Laurent dans son pays. Mais je ne suis pas optimiste. Si la justice décidait de le faire sortir, de lui donner raison, le retour de Laurent à Abidjan drainera des foules immenses et je pense que quelque part, ça fait peur à Alassane, au gouvernement ivoirien et aux puissances occidentales.   

Comme vous avez fait chuter Dominique de Villepin, êtes-vous aussi à l’origine de la chute de François Fillon ? On assure que vous clamez que vous l’avez « fusillé »…

J’ai décidé, les gens disent que c’est Sarkozy qui me l’a demandé, non, j’ai décidé ici dans ce cabinet que Fillon ne serait pas Président et je l’ai abattu en plein vol.

Pourquoi ?

Parce qu’il a manqué au devoir d’amitié.

Est-ce parce qu’il n’a pas dit publiquement que vous êtes allé le voir avec Jean Ping qui a justifié votre colère ?

Ca a joué ! Mais il y a d’autres choses.

Il ne répondait plus à vos coups de fil, est-ce la raison ?

Quand vous recevez un homme politique 3 à 4 fois par mois, quand vous le voyez en dehors de votre cabinet 3 à 4 fois par mois, quand vous déjeunez avec lui régulièrement, quand vous buvez des pots avec lui régulièrement, quand il ne vous quitte pas depuis des années et des années, que tout d’un coup, il coupe toute relation avec vous, l’acceptez-vous ?

Vous allez vous interroger en tout cas

Je me suis interrogé. Je lui ai envoyé un message, je lui dis « voyons-nous ».  Fillon n’a pas répondu ». Ça vous ne le faite pas à Bourgi ! Ensuite, il m’a traité de « vieillard » sur une chaîne de télévision, ce jour-là, j’étais mal.

Si je dois disparaître de cette manière c’est que Dieu l’aura voulu. Je m’en remets à l’Eternel. Je suis musulman et chez nous on dit « Allah Woha Alam », c’est-à-dire que Dieu sait tout. Si je dois partir, je partirai.

J’ai dit « François Fillon, tu es mort, tu ne seras jamais Président ». Et je l’ai abattu en plein vol. Voilà. Et je crois qu’il aurait fait un mauvais Président de toute façon. Il aurait eu des problèmes, parce qu’il n’y a pas que les questions de Bourgi et des costumes, il y a autre chose. La preuve en est, c’est qu’il a refusé de faire un recours. Je lui conseille de rester là où il est actuellement.

Si c’était à refaire ?

Je le tuerais une deuxième fois !!!

En l’état actuel des rapports Afrique/France, pensez-vous vraiment prendre votre retraite ? Le pouvez-vous seulement ?

J’ai un peu levé le pied. Ma santé ne me le permet plus, j’ai 72 ans. Mais l’Afrique m’appelle toujours. Ca faisait longtemps que je n’étais pas allé en Afrique. Dernièrement un chef d’Etat africain m’a reçu très longuement.

Je lui ai dit « Président je suis honoré », il me dit « tu m’appelles Président, tu m’as connu jeune ministre » et il a jouté, « tu ne prendras jamais la retraite, on ne te laissera pas prendre ta retraite, on a besoin de toi ». Et moi j’aime l’Afrique profondément, elle vit en moi, elle vit dans le cœur de mes enfants et l’Afrique m’a tout apporté » et c’est là-bas que je terminerai mes derniers jours, où je reposerai au cimetière de Dakar.

Quels sont vos rapports avec votre pays natal le Sénégal ?

Des rapports excellents.

Avec la classe politique ?

Je les connais tous, ils me respectent tous, et j’ai les rapports les plus fraternels avec Macky Sall.

Karim Wade ?

Je n’ai plus entendu parler de lui depuis qu’il est sorti de la prison de Dakar, et qu’il vit au Moyen-Orient, autrement j’ai les meilleurs rapports.

Abdoulaye Wade ?

Abdoulaye Wade c’est l’homme que tout le monde respecte, que je respecte et que j’aime profondément.

Est-il vrai que le président Macky Sall vous a sollicité pour résoudre le différend qui l’opposait à Karim Wade ?

Absolument. C’était au cours de sa première visite en France en tant que président du Sénégal. Je suis allé le voir à son hôtel avec François Fillon. Et devant Fillon, il m’a dit « Robert, je vais te demander un service, ton neveu Karim, moi je ne lui cherche pas des misères, je voudrais qu’on puisse trouver un accord.

On l’accuse d’avoir détourné des fonds, de les avoir logés dans des places offshores. Je suis prêt à discuter avec lui. Qu’il me donne une partie de ce qu’il a eu, je lui garantis le passeport diplomatique, la liberté d’aller et venir, de faire tout ce qu’il veut ».

J’ai appelé Karim qui était de passage à Paris, il est venu me voir au cabinet. Je lui ai expliqué la mission que m’a confiée Macky Sall. Il s’est levé, il a fait zéro avec ses doigts, il m’a dit « tonton tu dis à Macky que 0+0 = 0 », la suite tragique vous la connaissez.

Vous ne parlez jamais de Blaise Compaoré…

S’il avait été un peu plus clairvoyant, Blaise aurait accepté la proposition qui lui avait été faite par le président Hollande et le président Diouf de prendre la succession de ce dernier à l’OIF.

Il a refusé. Je lui avais dit « attention Blaise, le monde change », il a dit que je ne comprenais rien à rien…Son frère François Compaoré, que j’ai vu quelques temps après, m’a dit la même chose, et on a vu le résultat.  

Le fait d’être en possession d’informations de première main, vous fait-il craindre pour votre vie ou d’avoir peur pour votre intégrité physique ? 

Si je dois disparaître de cette manière c’est que Dieu l’aura voulu. Je m’en remets à l’Eternel. Je suis musulman et chez nous on dit « Allah Woha Alam», c’est-à-dire que Dieu sait tout. Si je dois partir, je partirai.

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