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Grand entretien

Radhi Meddeb : La Tunisie a besoin d’un rêve crédible

Pourtant, cela aurait dû être fait depuis 2011…

On parle souvent de réformes, en Tunisie, en disant, voilà ce qu’il faudrait faire, ou ce qui aurait dû être fait. Mais la réforme n’est pas neutre politiquement. Elle traduit une vision de la société, qui fait défaut aujourd’hui. Lorsqu’elle existe chez certains, elle a tendance à vouloir reconstituer ce qui existait avant 2011.

La Tunisie est devenue, aux yeux de certains, un laboratoire à ciel ouvert. Pourquoi les Tunisiens ne peuvent-ils pas eux-mêmes capitaliser sur leur retour d’expérience ?

Nous nous sommes dotés, en 2014, d’une Constitution extrêmement complexe, où le pouvoir n’est détenu par personne et où les contre-pouvoirs sont multiples sans pour autant jouer un rôle positif de laboratoire d’idées. Dans de telles conditions, l’exercice du pouvoir devient également complexe : trois pôles différents, personne ne décide à lui seul, et chacun peut arrêter les deux autres.

Cette complexité de l’édifice institutionnel n’a pas été accompagnée par une volonté d’associer la population à la discussion des sujets d’actualité majeurs, brûlants et transformateurs de la réalité tunisienne. La classe politique est hostile à la notion d’économie. Elle ne comprend pas la dimension économique. Elle l’évite et n’en discute pas alors qu’il n’y a que cela qui intéresse les populations : comment vivre mieux et assurer un avenir meilleur à leurs enfants en leur donnant un emploi digne ?

A-t-on les moyens de corriger cette Constitution qui semble être la cause pour le pays d’énormes difficultés ?

Faut-il corriger cette Constitution, ou doit-on plutôt dans un premier temps lui donner le temps de sa respiration et de sa réalisation ? Je vous disais que les institutions fondamentales prévues par la Constitution n’ont toujours pas été mises en place. La classe politique a-t-elle la volonté de faire que cette constitution soit fonctionnelle ? Ou ne s’agit-il que d’une construction intellectuelle, complexe et élaborée, avec laquelle on s’est fait plaisir, sans penser au futur ?

Mais comment exiger d’une classe politique sans expérience politique, qui apprend la politique au jour le jour, d’arriver à réfléchir sur des sujets aussi complexes ?

C’est à ceux qui ont la charge de faire respecter la Constitution de la mettre en oeuvre et de la faire fonctionner de manière effective. C’est à l’exécutif, en lien avec le législatif, qu’incombe la prise de conscience de ce que cette nouvelle Constitution a tout de même prévu comme transferts de prérogatives importantes, de l’ancien exécutif vers d’autres centres d’exercice du pouvoir. Ce transfert ne peut pas être seulement formel. Il doit s’accompagner d’un transfert de moyens humains et financiers, pour permettre aux nouvelles instances de fonctionner. Mais cela n’a pas été fait.

Comment le reste du monde peut-il aider la Tunisie, en ce moment particulièrement difficile ? Et pourquoi cette aide ne s’est-elle pas manifestée, à ce jour ?

La responsabilité est partagée. Les solutions doivent être communes et partagées. J’entends, par-là, que l’Occident a fait des promesses considérables à la Tunisie, dès le lendemain de sa révolution. En mai 2011, le G8 de l’époque avait adopté le partenariat de Deauville. Sept ans plus tard, ce partenariat vient d’être clôturé : le G8 a généreusement réservé 250 millions d’euros à l’ensemble des pays de la région bénéficiaires de ce partenariat ! Sur sept ans, et pour six pays ! Faites le calcul… ce sont des cacahuètes ! L’Occident n’a pas été assez engagé. Bien sûr, on nous dira que l’Occident est désargenté… mais c’est faux. Quand il a fallu sauver les systèmes bancaires occidentaux des effets des subprimes, les montants qui ont été mis en jeu – souvent à perte – ont été considérables ! Je ne prendrai qu’un exemple, celui du Quantitative Easing de la Banque centrale européenne pour faire redémarrer l’économie : la BCE a injecté tous les mois, pendant 18 mois, 63 milliards d’euros pour relancer l’économie de la zone euro. Quand on veut, on peut !

Si je dis que la responsabilité est partagée, c’est parce que si l’Occident a failli, avec d’autres pays, dans sa politique de soutien de la Tunisie ; celle-ci a aussi failli, dans la mesure où elle a pris les promesses de Deauville pour argent comptant en croyant que l’Occident allait lui rédiger un chèque en blanc de 30 milliards d’euros. Personne ne signe jamais un chèque en blanc ! L’Occident est également redevable devant ses parlements et ses instances institutionnelles. Les institutions internationales sont elles aussi redevables devant leurs conseils d’administration.

La Tunisie aurait dû mettre sur la table des projets qui tiennent la route et qui répondent aux exigences des populations. Elle ne l’a pas fait. Les dix gouvernements qui se sont succédé au pouvoir en Tunisie de 2011 à 2018 se sont toujours occupés de la chose politique et très peu de la chose économique, sinon des pis-aller et des ravalements de façades d’immeubles alors que ceux-ci étaient sérieusement dégradés en profondeur.

La réponse, entre le monde et la Tunisie, aurait dû être mutualisée et commune. Je dis souvent que la paix, la sécurité et le développement du pays ne relèvent pas de la seule responsabilité de la Tunisie. Car sans paix, sans sécurité et sans développement, nous verrions des groupes de Tunisiens, de Subsahariens – et on le voit déjà ! – traverser la Méditerranée. La paix, la sécurité et le développement en Tunisie sont ce que les économistes appellent un « bien public global ». Au même titre que la qualité de l’air que nous respirons.

Ces biens ne relèvent de la responsabilité de personne, et pourtant, ils sont de la responsabilité de tout le monde. Il aurait donc fallu que l’ensemble du monde occidental – notamment l’Europe, notre plus proche partenaire sur le plan historique, géographique, humain, culturel, économique, financier, etc. – mutualise avec la Tunisie les réponses aux exigences de la situation.

Par exemple, la défense des frontières sud de la Tunisie résulte d’une dégradation dramatique de la situation en Libye, qui est le fait de l’Occident. Ce dernier est allé « se promener » en Libye pour y déverser des millions d’armes et partir ensuite comme si de rien n’était. Eh bien, c’est à présent la petite Tunisie qui doit supporter tout cela, et qui, pour assurer sa sécurité – en réalité, la sécurité de la frontière sud de l’Europe – a investi considérablement dans l’achat d’armes et dans l’installation de systèmes de défense, en puisant dans des ressources financières qui auraient dû être affectées au développement.

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