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Grand entretien

Pierre Buyoya (ex-président du Burundi) : « L’intervention militaire internationale est anormale » en Afrique

Pierre Buyoya (ex-président du Burundi) : « L’intervention militaire internationale est anormale » en Afrique
  • Publiénovembre 30, 2016

La question d’ethnie en Afrique est sensible et explosive, l’approche que vous préconisez ne va-t-elle pas davantage aboutir à des dérapages?

D’abord, même les questions ethniques se présentent différemment à travers l’Afrique. Les groupes d’autodéfense ne sont pas nécessairement liés à l’ethnie. Dans une même société homogène ethniquement, on peut créer un groupe d’autodéfense pour faire face à un défi bien déterminé de sécurité sans cibler les autres populations.

Dans cette réunion de Bamako, on a beaucoup parlé de gouvernance. Je constate plusieurs formules envisageables pour maîtriser la sécurité, tout dépend de comment on les organise. Si les pouvoirs locaux gèrent convenablement, les résultats seront bons. S’ils abusent de leur pouvoir, ils vont connaître quelques problèmes.

On voit parfois des hommes politiques qui manipulent les populations, qui créent même des milices à eux pour des raisons politiques. Là, ce ne sont plus alors vraiment des entreprises de bien public créées pour fournir de la sécurité. Cela devient tout autre chose !

Dans trois pays, la Libye, la Côte d’Ivoire, le Mali, la communauté internationale est intervenue militairement. Est-ce que cela n’est pas une entorse, en tout cas « une profonde entaille » dans la souveraineté des États africains ?

D’abord, je dirai que les interventions que vous citez sont anormales. Plus de 50 ans après les indépendances, l’Afrique en est encore à recourir à des interventions extérieures. C’est ce qui fait que les Africains considèrent que la situation est anormale et est une honte pour l’Afrique.

Nous devons nous organiser de sorte qu’à l’avenir, nous soyons en mesure de résoudre seuls nos problèmes. Nous n’y sommes pas encore, il faut le reconnaître, et il faut s’organiser en conséquence.

Parce qu’on a bien compris et bien vu que l’intervention étrangère n’est pas une panacée. L’intervention étrangère en Libye a été non seulement extrêmement mal faite ; elle a même été contre-productive. Cette situation traduit la faiblesse des Africains à gérer eux-mêmes les problèmes de sécurité.

Les femmes comme soldats pour consolider la sécurité. Qu’en pensez-vous ?

Les femmes jouent un rôle important dans la sécurité. Mais « jouer un rôle important » ne veut pas dire être nécessairement sur la ligne de front. Dans toutes les guerres en Afrique et ailleurs, les femmes ont toujours été des supports importants dans les combats.

Aujourd’hui, de plus en plus, la féminisation et la promotion du genre sont en marche dans tous les domaines, y compris la sécurité, la police et l’armée ; ce qui, à mon avis, est une bonne chose. On a vu dans les guerres de libération, l’importance des femmes, donc ce fait n’est pas tout à fait nouveau.

Je pense qu’il fait partie d’un mouvement général dans lequel les femmes sont actives dans la prévention, dans le post-conflit. Il faut d’ailleurs rappeler que les femmes sont malheureusement les premières victimes des conflits. Aujourd’hui, il s’agit de les faire passer de statut de victimes à celui d’actrices. C’est en marche en Afrique !

Que pensez-vous du rôle de l’opposition, en Afrique aujourd’hui ?

L’opposition est d’abord un instrument du fonctionnement de la démocratie. Laquelle suppose qu’il y ait des gens au pouvoir et d’autres dans l’opposition pour critiquer le gouvernement, proposer des alternatives.

En Afrique, on trouve plusieurs sortes d’oppositions : l’opposition parlementaire, l’opposition extraparlementaire. À l’époque où j’étais aux affaires, j’ai même connu l’opposition armée ! Dans les systèmes démocratiques, l’opposition s’exprime au sein du Parlement sur les questions d’intérêt national, vote ou non les lois, propose des amendements.

Tout cela fait vivre la démocratie et permet que toutes les couches de la population, les courants d’idées qui traversent la société puissent s’exprimer.

Le vrai problème, c’est qu’en Afrique, bien souvent, les oppositions sont très faibles et ne pèsent pas suffisamment sur le cours des événements. L’opposition est très utile parce qu’elle permet aussi d’éviter les dérives autocratiques et les travers du parti unique.

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Cette description est celle d’un monde idéal où la constitution est respectée et où chacun a sa place. Mais on voit bien qu’en Afrique, il y a souvent une forte tension entre pouvoir en place et opposition…

L’Afrique est composée de jeunes démocraties. Ce jeu entre l’opposition et le pouvoir n’était pas très connu dans les régimes africains traditionnels. Par exemple, au Burundi, qui est une vieille nation, nous avions une monarchie et être opposant était un crime de lèse-majesté. Quand est venu le temps de la démocratisation, il a été très diffi cile de trouver un mot dans notre langue, pour désigner l’opposition, parce  qu’elle n’existait pas. Il faut donc inventer ces choses-là. Il est normal qu’il y ait des dysfonctionnements. Partout dans le monde, la démocratie a été un processus jusqu’à ce qu’elle soit rodée et acceptée par tous.

Vous-même, pourtant, êtes arrivé deux fois au pouvoir par un coup d’État. Cela veut-il dire que le dialogue peut parfois être bloqué, voire impossible ?

Mon parcours politique ne relève pas de cela ! Je suis arrivé la première fois au pouvoir en 1987, alors que le Burundi était encore sous un régime de parti unique.

Il fallait éviter une explosion ethnique et l’armée a pris ses responsabilités. En 1996, nous vivions une crise sécuritaire qui menaçait le pays dans tout ce qu’il a de vital, et ma venue au pouvoir a été saluée par l’opposition, les gens du gouvernement et la société civile, parce qu’il fallait s’en sortir d’une façon ou d’une autre.

Certains tentent de m’enfermer dans le passé. Mais je suis parmi les plus grands défenseurs et promoteurs de la démocratie dans mon pays et en Afrique. Aujourd’hui, le Burundi est démocratique, parvenir à ce résultat a constitué un tour de force !

Ceux qui étaient opposés à cette démarche constatent que, même pour la minorité, la démocratie est meilleure parce qu’elle leur offre les moyens de s’exprimer et de se défendre.

L’Afrique s’organise aussi pour lutter contre les changements constitutionnels et les coups d’État…

Si l’on parle de l’Afrique, il convient de placer tout cela dans un temps long. Nous avons eu d’abord la démocratie post-colonisation après les indépendances, de 1960 à 1966. Puis nous avons vécu une période où les coups d’État étaient fréquents. Puis, avec la démocratisation survenue dans les années 1990, nous avons eu de moins en moins de changements anticonstitutionnels.

Aujourd’hui, ils sont l’exception. Je travaille pour l’Union africaine (UA) qui pratique une tolérance zéro désormais pour les changements anticonstitutionnels. En Afrique, on doit se réjouir qu’il y ait de plus en plus de mécanismes pour résorber ces tensions au niveau interne, régional, africain, pour éviter que ces tensions politiques ne conduisent à des crises.

Comme représentant de l’UA ou de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie), j’ai parcouru toute l’Afrique pour faire respecter ces nouvelles normes.

Je suis sûr que la démocratisation va continuer d’avancer. C’est un processus qui prend du temps. Sur une longue période, le bilan est positif.

Dans beaucoup de pays, l’opposition se cristallise sur l’ethnie, pourquoi ?

Oui, ce phénomène persiste, dans beaucoup de pays. On trouvera toujours la dimension ethnique dans la politique, même là où il n’y a pas eu de conflit violent. Quand on se rend aux urnes, la tendance est toujours de voter pour un des siens, quelqu’un de son ethnie ou de sa région. Ce constat est très courant, bien au-delà de l’Afrique.

C’est pourquoi l’alternance est parfois difficile et violente. Au Burundi, nous avons une particularité : nous sommes trois ethnies démographiquement très déséquilibrées [Twa : 1 %, Tutsi : 14 %, Hutu : 85 %]. Or, le pouvoir c’est l’accès aux ressources, aux fonctions. Donc dans ce contexte, comment organiser la démocratie quand une ethnie est largement majoritaire ? Cela devient un combat presque de vie ou de mort.

À travers le processus d’Arusha, nous avons essayé d’inventer la démocratie appropriée pour cette situation particulière. Nous disons oui à la démocratie, un homme une voix, mais avec des correctifs pour permettre à la minorité de participer. C’est une bonne solution. La question est de savoir pour combien de temps. Mais nous avons réussi à « dés-ethniciser » le débat politique.

 À terme, opposants et partis au pouvoir vont pouvoir travailler sereinement ?

Je suis sûr que la démocratisation va continuer d’avancer. C’est un processus qui prend du temps. Sur une longue période, le bilan est positif. Aujourd’hui, il n’y a plus un seul pays africain qui n’organise pas régulièrement des élections, même si elles ne sont pas toujours parfaites. Davantage de pays connaissent l’alternance.

Le système démocratique a peut-être été imposé au départ, mais le constat aujourd’hui, c’est qu’il est le choix des populations, des Africains eux-mêmes.

Ce que les populations demandent, c’est une démocratie qui fonctionne et réponde à leurs problèmes concrets. Si demain je deviens secrétaire général de l’OIF, une de mes options sera de renforcer la démocratisation et de continuer à affi ner les processus d’application des règles démocratiques sur le continent. L’OIF est aujourd’hui une voix crédible dans ce débat.

Écrit par
Par JO

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