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Grand entretien

Nicolas Normand (ancien diplomate) : Un regard d’érudit sur l’Afrique

La crise du Mali vient de cette fragilité. L’aide au développement ne s’en est pas préoccupée. On a cru qu’on pouvait se contenter de soigner certains symptômes et d’adresser des injonctions de bonne gouvernance… alors que le véritable problème est celui d’institutions qui n’ont pas eu le temps de s’enraciner et de devenir fortes. 

De plus, si l’on veut donner envie aux gens de participer au développement, il faut établir une relation de confiance et que l’État soit reconnu par tous pour son utilité. Il faut aussi créer une méritocratie, une société ouverte, inclusive, avec un accent très fort mis sur l’éducation. C’est loin d’être le cas aujourd’hui ! Nous trouvons toujours des zones délaissées qui constituent une sorte de Far-West sans shérif où les groupes armés apparaissent. Les relations personnelles peuvent aussi peser plus que le mérite. 

Après les fonctions régaliennes (justice, services fiscaux…) et l’éducation nationale à reconstruire, le troisième problème est celui de la régulation des naissances. Aucun pays ne peut se développer si les enfants sont beaucoup plus nombreux que la population en âge de travailler, surtout si les jeunes n’ont pas accès à une éducation adaptée. 

A-t-on aujourd’hui les moyens de répondre à des défis démographiques, d’emploi, et d’éducation, qui relèvent du temps long? 

Je pense, à cet égard, que l’Aide publique au développement – notamment française – s’est fourvoyée dans la mesure où elle s’est focalisée sur les pays émergents. Les dix premiers bénéficiaires de l’aide française ne sont pas des pays pauvres africains, sauf exception (Sénégal) : c’est la Chine, le Mexique, l’Indonésie, la Colombie, le Maroc, etc. Le Niger ou le Mali n’arrivent que loin derrière. Cette situation s’explique par le fait qu’il est plus difficile d’aider les pays fragiles, en crise ou faillis, précisément du fait de la faible capacité de leurs systèmes administratifs. C’est bien pourquoi nous devons repenser le modèle de l’aide en y intégrant comme une priorité absolue la question de la fragilité des États. Concrètement, il faudrait aider bien davantage la justice, l’armée, la gendarmerie, la police, les services fiscaux et l’éducation nationale et se focaliser sur les non-émergents. 

Aujourd’hui, on a le sentiment que la diplomatie militaire a pris le pas sur l’approche traditionnelle de l’Aide au développement. Comme si l’on ne traitait plus que les manifestations des crises et non pas les causes réelles… 

On ne s’est jamais attaqué aux causes réelles ! On a laissé à leur sort des États très fragiles… et l’Aide au développement telle qu’elle fonctionne les a même fragilisés encore plus, car elle s’adressait directement aux populations, provoquant ainsi une déresponsabilisation des pouvoirs publics, au profit des bailleurs de fonds et des ONG. Et lorsque la crise éclate et que le pays s’effondre, on n’apporte qu’une réponse militaire inadaptée pour traiter des idéologies ou des fragilités. 

La France comprend-elle encore l’Afrique aujourd’hui ? On a l’impression que sa diplomatie a perdu la main… 

Oui, surtout pour l’Afrique. La question touareg, par exemple, a été incomprise : on a cru que c’était un peuple opprimé qui avait besoin d’autonomie, alors qu’il s’agissait, en réalité, d’un conflit entre les Touaregs eux-mêmes et d’une situation du nord où l’État était en recul. 

Une réponse à “Nicolas Normand (ancien diplomate) : Un regard d’érudit sur l’Afrique”

  1. […] Nicolas Normand (ancien diplomate) : Un regard d’érudit sur l’Afrique […]

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