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Grand entretien

Nana Akufo-Addo (Président du Ghana) : « L’Afrique doit trouver ses propres solutions »

Nana Akufo-Addo (Président du Ghana) : « L’Afrique doit trouver ses propres solutions »
  • Publiénovembre 30, 2018

Quelle est votre analyse de la situation économique mondiale actuelle ?

Nous sommes face à des incertitudes aujourd’hui. Par exemple, on ne sait pas quelles seront les conséquences de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, en particulier sur les petits pays. Mais nous devons nous préparer à des répercussions négatives, certainement. Face à cette évolution inquiétante, il est d’autant plus important d’accorder la priorité à ces aspects fondamentaux : bâtir un socle industriel, accroître notre productivité agricole, mettre en oeuvre les politiques éducatives qui permettront au peuple ghanéen d’acquérir les compétences nécessaires pour le XXIe siècle.

Quelles que soient les difficultés, nous ne devons pas perdre de vue ces objectifs car ce sont ces fondements qui nous permettront de développer rapidement notre pays et notre économie. Face aux turbulences économiques dans le monde, nous devons faire preuve d’encore plus de fermeté et de cohérence dans notre approche.

N’y a-t-il pas un moyen de réduire les risques, outre la prudence budgétaire ?

Si, il est essentiel de gérer l’économie de manière intelligente et responsable.

Avec la forte augmentation du nombre de jeunes, si l’on n’est pas compétitif à l’international, une population importante peut être un lourd fardeau. Comment le Ghana aborde-t-il cette question ?

Nous devons intensifier l’acquisition de compétences, la formation. Pas seulement l’enseignement général, mais la formation technique et artistique – en plus de développer les capacités en informatique.

Donner aux jeunes les compétences nécessaires pour être compétitifs dans l’économie mondiale du XXIe siècle est la manière la plus efficace d’exploiter le dividende démographique. Au Ghana, 60 % de la population est âgée de moins de 25 ans. Nous menons une course contre la montre afin de donner à la jeunesse les compétences nécessaires pour l’avenir.

Les pays d’Afrique doivent-ils prendre des mesures pour maîtriser l’accroissement de la population ?

La question fait débat au Ghana. Je ne voudrais pas me prononcer maintenant ; j’aimerais avoir plus de recul, mais la question se pose réellement.

On a vu le lien entre la limitation de la hausse démographique et la croissance économique sur une longue période. L’exemple le plus récent est celui de la Chine, qui a montré que le contrôle des populations pouvait apporter beaucoup. Certains experts affirment que les Africains ne sont pas assez nombreux sur ce vaste continent. J’attends de voir comment évolue ce débat.

Où en sont vos réformes de l’éducation ? Deux programmes sont en cours de mise en oeuvre. Donnent-ils de bons résultats ?

Voilà moins d’un an que nous avons mis en place ces politiques… Quand nous avons lancé la gratuité de l’école secondaire pour l’année scolaire 2017-2018, nous avons enregistré 90 000 inscriptions en plus dans ce cursus que l’année précédente. À la dernière rentrée, ce chiffre a doublé. Malheureusement, le rythme de construction des infrastructures scolaires n’a pas suivi.

Que faire ? Nous avons le choix : soit réduire le nombre d’élèves, soit trouver une solution intelligente. Nous avons trouvé une solution qui a été mise en oeuvre ailleurs dans le monde, en Californie par exemple : nous favorisons la multiplication des petites classes, permettant aux élèves de passer davantage d’heures avec les enseignants et plus de vacances.

Nous recrutons beaucoup de professeurs et cela s’est très bien passé sur le plan administratif jusqu’à présent. Il est bien possible que nous étendions ce modèle, pour rendre l’éducation obligatoire jusqu’à la fin de l’école secondaire au moins.

Vous venez d’une famille qui attachait beaucoup d’importance au panafricanisme. Comment voyez-vous le panafricanisme aujourd’hui ? On n’entend plus ces voix fortes et unies autour des enjeux continentaux comme il y a vingt ans ou même dix ans, avec Mbeki, Obasanjo et Wade.

C’était une époque de défis importants pour l’économie africaine et le peuple africain a eu tendance à rechercher des solutions au sein de l’Afrique. Aujourd’hui, je constate que les réformes menées par le président rwandais, Paul Kagame, vont permettre à l’Union africaine de gérer plus efficacement à la fois les programmes africains et les relations extérieures. En même temps, les communautés économiques régionales – la Cedeao, l’EAC, la SADC – se consolident.

D’autre part, la conviction que nous devons coopérer permettra de faire de la nouvelle Zone de libre-échange continentale un succès. Ce projet montre que l’approche panafricaniste a retrouvé une certaine vigueur. Au moment où nous nous sommes rendus à Kigali pour signer l’accord de libre-échange, 30 pays s’étaient engagés à le signer. Mais l’atmosphère était telle que 44 pays l’ont signé, et aujourd’hui, la quasi-totalité des pays du continent ont signé l’accord.

Il faut à présent le ratifier. Aujourd’hui, sept pays l’ont fait. Le Ghana et le Kenya ont été les premiers à franchir le pas ; 22 signatures sont nécessaires pour créer le marché commun.

Si nous parvenons, d’ici un an, à obtenir les 22 signatures, le cadre du marché commun sera établi. Il va devenir difficile de s’opposer aux idées panafricaines ! Vous ne pourrez plus poser la même question dans deux ans. J’ai le sentiment qu’il existe un consensus entre les leaders pour faire progresser l’agenda africain.

Vous gardez ce sentiment quand vous allez au Forum sur la Coopération Chine-Afrique, par exemple ?

Oui, parce qu’à ce forum, nous étions tous conscients que nous devions réfléchir ensemble, travailler ensemble. L’approche individualiste des relations étrangères n’est pas efficace.

Quels ont été les hauts et les bas de vos deux années de présidence?

Notre plus grande réussite, c’est d’avoir rendu l’école secondaire gratuite. Nous sommes très satisfaits d’avoir pu mettre en oeuvre ce programme, d’avoir trouvé les fonds publics nécessaires pour y parvenir.

L’aspect négatif, c’est la difficulté de faire suivre l’appareil gouvernemental. Cela a constitué pour moi un défi, mais il faut apprendre et nous verrons comment les choses évolueront. 

ENCADRE

Un destin

Nana Akufo-Addo était-il destiné à devenir Président de son pays ? Il est issu d’une importante famille de la royauté, et de la politique ghanéenne ; son père, Edward Akufo- Addo, a présidé le pays dans les années 1970. Nana Akufo-Addo s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, la troisième fois a été la bonne. Selon ses proches, cette longue bataille l’a rendu plus humble et plus sensible aux attentes des Ghanéens.

Écrit par
Omar Ben Yedder

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