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Grand entretien

Mabingue Ngom (Directeur général régional UNFPA) : « Nous devons agir ensemble face aux maux du Sahel »

D’habitude, ceux qui travaillent pour des institutions deviennent formatés, aseptisés. Au contraire, le directeur général régional de l’UNFPA, Mabingue Ngom, cultive son côté atypique et bouscule les inerties. 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche, envoyé spécial à Mopti (Mali) 

Quel est le sens de votre visite à Mopti ? 

C’est une opportunité, ou du moins, une contribution que nous voulons apporter à la résolution du douloureux problème du Sahel. Comme vous le savez, le Mali est l’épicentre de la crise dans la région.

Il est donc normal que l’équipe des directeurs régionaux des Nations unies, qui travaillent sur l’Afrique, et dont le rôle est de donner un leadership stratégique aux pays de cette zone, pour les orienter et les guider, saisisse cette opportunité de venir observer, comprendre, soutenir les efforts de nos collègues, et explorer les possibilités de faire plus et mieux, pour contribuer davantage à la résolution des problèmes sur le terrain. 

Nous devons mettre en oeuvre des actions d’urgence, mais aussi des investissements à moyen et long terme, et surtout, régler les problèmes structurels qui sont à l’origine de ces crises. Il ne suffit pas de traiter les symptômes.

C’est aussi une opportunité pour nous de nous réunir, de réfléchir et de construire ensemble les éléments de réponse à ces problèmes. Nous devons appuyer individuellement et collectivement les efforts des gouvernements, dans la mesure où les problèmes que nous connaissons ici au Mali et dans le reste du Sahel, ne sont pas des problèmes isolés, confinés dans les frontières d’un pays.

Les enjeux sont de dimensions régionales et transfrontalières. Nous le voyons bien ici, à Mopti : les choses qui, concrètement, se passent à l’intérieur d’un pays ne peuvent arriver à avancer convenablement, en raison de cette dimension transfrontalière. Nous avons pour responsabilité d’aider les pays à comprendre ces problèmes et à travailler ensemble à leur résolution. 

Mais comment adapter les réponses à l’accélération de la menace, à la prolifération des divisions ethniques, et à l’ensemble des difficultés de la région ? 

Nous pouvons faire plusieurs choses. Nous devons, tout d’abord, mettre en oeuvre les plans d’action qui ont été conçus en vue de la résolution de ces problèmes. Aujourd’hui, les « taux » d’exécution de ces plans sont extrêmement faibles. Pour certains programmes vitaux, destinés à changer les conditions de vie, à remettre les institutions en place, ces taux ne dépassent pas 18 % ! Nous devons impérativement mettre un terme à cette situation sécuritaire délétère et rétablir la paix. Si ces taux sont si bas, c’est qu’il y a un problème… 

Nous devons donc agir ensemble pour y remédier. Lors de nos discussions, ces derniers jours, nous avons également noté que l’efficacité des interventions n’est pas suffisante en raison d’un manque de coordination et d’information.

L’asymétrie de l’information est criante, entre tous les groupes concernés. Des améliorations ont été constatées, mais nous avons encore beaucoup de travail à faire entre les agences et la Minusma, entre les Nations unies et le très grand nombre d’acteurs. Lors d’une rencontre à propos de la santé, nous avons dénombré près de 180 intervenants ! La coordination et l’harmonisation de tous ces acteurs demandent un travail considérable. 

Cette usine à gaz que vous décrivez est-elle réformable ? 

Oui, je pense que c’est faisable. Je viens de terminer la réunion de synthèse avec mes collègues. Nous préparons une matrice très simple des problèmes et des solutions, des responsabilités et des actions à mettre en oeuvre. L’impératif de coordination que j’évoquais concerne au premier chef les gouvernements, ainsi que la société civile, les ONG, les Nations unies, le G5, etc. Le nombre des acteurs concernés est impressionnant. Tous ces acteurs doivent travailler dans la même direction. C’est la raison pour laquelle cet impératif de coordination est capital. 

À l’heure de la réforme des Nations unies, ne faut-il pas changer de paradigme et pour aller vers plus de souplesse, plus de cohérence… ? 

Mabingue Ngom, directeur général régional UNFPA 

Oui, je partage votre avis. Nous avons eu une réunion de réflexion, à l’occasion de laquelle j’ai dit que nous devions nous investir davantage dans la résolution des problèmes. Nous avons, parmi nous, beaucoup de spécialistes du plaidoyer, de spécialistes techniques, mais nous avons besoin surtout de spécialistes de programmes capables d’identifier la démarche à suivre, de définir les programmes et des mises en oeuvre d’actions concrètes qui apportent un vrai changement pour les populations.

La matrice que nous développons prévoit des actions très simples, très terre à terre. Il ne s’agit pas d’envoyer des fusées dans l’espace ! Les populations attendent des résultats sur lesquels les énergies doivent se focaliser, en vue de transformations qui ne sont pas aussi complexes qu’on le pense parfois. Cette matrice que nous développons va être dupliquée dans deux autres pays. Lorsque nous disposerons de ces trois matrices, nous verrons mieux que les zones d’intersection qui les relient portent sur des réalités de terrains, qui constituent la dimension régionale. Nous allons demander aux institutions sous-régionales d’y travailler, pour permettre aux programmes nationaux d’avancer. 

Ce volontarisme constitue parfois un piège pour les pays dans lesquels vous opérez. Comme le dit le proverbe, ne vaut-il pas mieux apprendre à pêcher aux populations que de leur donner du poisson ? 

Nous avons un nombre impressionnant d’organisations sous-régionales, qui se réunissent régulièrement et définissent des plans d’action. Il est vrai que le passage de ce volontarisme, de l’idée à l’action, constitue la pierre d’achoppement. Le plus souvent, ces organisations n’ont pas la capacité de mise en oeuvre qui permettrait de transformer les décisions et les résolutions en action concrète. Ce ne sont pourtant pas les ressources financières qui font défaut. Ce sont souvent les métiers, les disciplines et les capacités qui manquent.

Nous devons définir une nouvelle approche qui puisse mobiliser les capacités minimales. Nous devons prendre, sur le papier, des décisions susceptibles d’être immédiatement mises en oeuvre et de provoquer le changement attendu. Nous devons développer les réflexes de résolution des problèmes. Il faut aussi que la demande de résultats existe. Lorsque je travaille avec mon équipe, je m’assure quotidiennement de l’évolution des projets, faute de quoi certains attendent tranquillement la réunion de l’année prochaine, où les mêmes questions seront à nouveau posées, sans qu’aucune action ne soit jamais entreprise.

Nous avons encore beaucoup de travail à faire entre les agences et la Minusma, entre les Nations unies et les différents acteurs. La demande de résultats et de reddition de comptes est un élément important, qui rejoint l’impératif de coordination. L’harmonisation de tous demande un travail considérable.

La demande de résultats et de reddition de comptes est un élément important, qui rejoint l’impératif de coordination. Cela nous permet aussi de faire des économies très importantes. Car, si la main gauche ignore ce que fait la main droite, cela revient à jeter par la fenêtre l’argent du contribuable. 

Qu’est-ce que la crise du Sahel vous enseigne ? En quoi vient-elle nourrir votre expertise ? 

J’ai avant tout la conviction que cette crise nous impose l’obligation d’agir ensemble. Si nous n’agissons pas maintenant, nous risquons d’aller vers une catastrophe humanitaire dont le coût sera extrêmement douloureux pour la région. Nous avons rencontré beaucoup de difficultés durant cette dernière décennie. J’ai un sentiment de responsabilité et de devoir, d’obligation de travailler plus, en dehors des sentiers battus, avec tout le monde, pour transformer cette partie du continent. 

Certes, mais peut-on se contenter de « gérer » la crise, alors qu’il faut traiter les causes profondes de ce qui se passe dans la région ? 

Nous devons faire les deux. Nous devons répondre à la demande humanitaire actuelle. Il est impossible de ne pas nourrir les populations, de ne pas soigner ces enfants dont je garde le regard en mémoire. Mais nous ne pouvons pas nous contenter non plus de les laisser chez eux, à la maison, ou dans des abris de fortune.

Nous devons mettre en oeuvre des actions rapides d’urgence, mais aussi des investissements à moyen et long terme, et surtout, régler les problèmes structurels qui sont à l’origine de ces crises. Il ne suffit pas de traiter les symptômes. 

Comment concilier les besoins de développement – ciblés sur les jeunes et les femmes – et l’aspect humanitaire dicté par l’urgence de la situation ? 

Les ressources doivent être distribuées de manière plus adéquate, sans tomber dans le piège de leur affectation exclusive à l’humanitaire. Il faut savoir prioriser. Nous devons notamment sécuriser un certain nombre d’endroits pour permettre la mise en oeuvre des projets. Par exemple, il est indispensable de mettre l’accent sur le retour des personnes déplacées, pour leur éviter de perdre une campagne agricole dont l’effet inévitable serait le retour de la famine.

À l’horizon de six mois, un an ou deux ans, il est urgent d’agir par l’humanitaire ainsi que par tous les aspects du développement, pour que ces personnes puissent rentrer chez elles dans des conditions sécuritaires satisfaisantes et qu’elles soient capables de profiter de l’hivernage. Ce serait une source d’économies par rapport aux demandes que nous serions obligés de satisfaire sur le plan médical, sécuritaire et en matière de développement. 

Comment intégrez-vous la menace terroriste, aujourd’hui en pleine mutation ? 

Nous ne devons pas nous borner à investir dans l’humanitaire, mais aussi dans la prévention des conflits. Là aussi, il y a urgence. Ce qui coûte aujourd’hui un dollar peut coûter mille dollars dans quelques mois. Le chiffre de personnes déplacées ne cesse d’augmenter. Le rythme de la détérioration de la situation s’accélère. Une fois que les personnes sont déplacées, il est extrêmement difficile de les faire retourner chez elles. Le coût de leur maintien dans les camps est exorbitant par rapport à celui des actions de prévention. Nous devons trouver un équilibre entre le montant des dépenses consacrées à l’humanitaire, au relèvement économique, et à la prévention du terrorisme. 

Mais la prévention représente aujourd’hui une part extrêmement réduite. Pour quelles raisons ? 

L’explication réside, je crois, dans la nature humaine. Nous ne devons pas répéter les erreurs du passé, lorsque nous n’affections que 5 % des budgets à cette prévention. Il faut renverser la tendance et optimiser les ressources. La baisse des dépenses de santé, au Mali, a été la conséquence des efforts que nous avons faits en matière de sécurité. L’effort de guerre doit trouver d’autres sources de financements.

La santé est un secteur vital, où se joue l’avenir de la société. Les secteurs de l’éducation et de la santé doivent être protégés. Lorsqu’un pays est contraint de consacrer un quart de son budget aux dépenses de sécurité, il ne peut le faire qu’au détriment des dépenses sociales, ce qui ne peut qu’entraîner des difficultés majeures. Nous devons agir sans attendre que la situation ne devienne explosive. Mopti représente un verrou au centre du Mali. Si ce verrou saute, tout sautera ! La véritable prévention est là. 

Vous connaissez bien les autres pays de l’Afrique de l’Ouest. Comment voyez-vous comparativement la situation ? 

Je suis un éternel optimiste. Lorsque je regarde ce qui se passe en Centrafrique, dans le bassin du lac Tchad, au Cameroun, au Nigeria, au Niger, ou dans certaines zones du Burkina Faso, il est vrai que mon optimisme s’en trouve quelque peu tempéré.

Mais nous sommes capables de nous unir et de mener des actions qui, sans être complexes, peuvent être déterminantes pour l’amélioration des conditions de vie des populations. Nous ne pouvons pas régler tous les problèmes, mais nous avons identifié un certain nombre de domaines où ces actions peuvent avoir un effet positif dans la transformation du Sahel. 

Les Nations unies ont-elles conscience de la réalité de ce qui se passe en Afrique ? 

J’aurais tendance à répondre que oui ! Il est certain que nous devons développer davantage la capacité d’écoute des uns et des autres afin de mieux choisir, entre toutes les solutions qui s’offrent à nous, celles qui sont capables d’apporter un profond changement.

Nous devons également créer les conditions qui permettront aux populations de développer la confiance en soi et dans l’avenir : une confiance en l’État et vis-à-vis des partenaires, qui permettront de mettre un terme à certaines entreprises néfastes, que je qualifierais d’aventuristes, auxquelles certaines populations sont tentées de s’abandonner lorsqu’elles perdent espoir et confiance. 

Le problème majeur ne tient-il pas dans la faiblesse structurelle des États ? 

Oui, c’est un des aspects du problème. Mais une chose est d’identifier un problème, l’autre est de trouver les éléments de réponse. Il faut aussi être capable de choisir, parmi ces réponses, celle qui est la plus efficace. Enfin, le plus important est leur mise en oeuvre, l’action. Ces pays font face à un nombre impressionnant de problèmes.

Nous devons faire un tri. Certains problèmes sont préoccupants sans être déterminants pour l’avenir. D’autres peuvent paraître moins importants, mais peuvent entraîner, demain, des difficultés insurmontables si nous ne les traitons pas à temps. Il faut établir des priorités. Cela demande du temps et de la patience. Il faut travailler sur la durée, sur la racine des problèmes. Et lorsque nous traitons un problème stratégique, nous devons le régler de manière durable. Cela dépend beaucoup de la communauté internationale. 

Avez-vous une méthode personnelle dans la manière d’appréhender la réalité ? 

Je suis très focalisé sur les résultats, et donc, sur les données mesurables qui permettent d’identifier les problèmes et les méthodes de solution. J’essaye de garder mon regard sur l’horizon. Je ne suis pas quelqu’un qui se laisse facilement désorienter. Je peux prendre mon temps pour formuler mes choix et mes éléments de réponse.

Mais lorsque nous avons tous les éléments et que la voie est tracée, nous n’en dévions pas. Et très souvent, nous obtenons des résultats, même dans des conditions difficiles. Nous ne manquons pas de flexibilité. Mais nous ne dévions pas de l’objectif. Nous pouvons changer notre fusil d’épaule, mais notre regard reste fixé sur l’horizon. 

Quelle est la part de réflexion chez vous ? 

J’écoute, j’apprends, je demande, j’observe. Je lis beaucoup. Je voyage beaucoup aussi. Chaque rencontre, chaque expérience, chaque découverte est une source d’enseignement. J’exerce ce métier depuis 1983. J’ai changé plusieurs fois d’employeur, mais pas de job !

J’ai été des différents côtés de la barrière, du côté des gouvernements, des ONG, du côté des mécanismes de financements innovants, j’ai travaillé pour des banques, dans différents lieux, aux Nations unies, dans différents pays, différentes régions.

J’ai beaucoup appris, et je continue à apprendre. Nous devons rester très humbles, toujours apprendre des leaders locaux et des populations locales. Ce sont des acteurs qui ont toujours une innovation à nous apporter, qui peut nous aider à régler les grands problèmes quelle que soit notre expérience personnelle. Dans mes fonctions, je dispose de nombreuses données, mais la situation est toujours différente d’un terroir à l’autre.

Chaque territoire recèle un élément caché, qui peut se révéler comme une étincelle utile pour aller de l’avant. Il faut savoir écouter, apprendre, rester ouvert vis-à-vis des communautés. C’est ce qui me pousse à avoir cette relation extraordinaire avec la jeunesse africaine. J’ai d’ailleurs remarqué que les jeunes veulent toujours être à mes côtés. Je vois une lumière dans leur regard, comme s’ils avaient conscience qu’ils sont en train de contribuer à la création de quelque chose. 

Envisagez-vous de conceptualiser ou de théoriser votre expérience, ou de la raconter dans un livre ? 

Je ne suis jamais sans écrire deux ou trois pages. J’espère pouvoir un jour rassembler toutes ces notes. Tous les soirs, j’écris. J’espère que les prochaines années me donneront le temps de coucher sur le papier les réflexions que m’ont inspirées ma vie et mon expérience. 

Quel « nom » doit-on vous donner ? L’homme Ngom ? L’Africain ? Vous êtes un pigeon voyageur… 

C’est vrai que je voyage beaucoup. J’ai aimé voyager quand j’étais beaucoup plus jeune. Mais je ne veux pas trop voyager. Actuellement, j’y suis obligé à cause de ma passion de servir. Et pour moi, servir est un privilège. n 

Avec la collaboration de Guillaume Weill-Raynal 

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