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Grand entretien

Isabelle Rochet : « Il ne faut pas confondre désir d’exotisme et réalité historique »

Isabelle Rochet publie sa seconde œuvre littéraire Le savon de la forêt* après son premier roman La rescapée de Cocody. L’intellectuelle met à la disposition de ses lecteurs un ouvrage qui a l’avantage de narrer un récit où s’imbriquent fiction et témoignage historique parallèlement à l’évolution de la Côte d’Ivoire des années 30-40. Un vrai bréviaire et l’écrivaine s’en explique.

Par JO

Pourquoi après La rescapée de Cocody, on a droit au roman Le savon de la forêt. Ce choix de titre revêt-il pour vous une dimension profonde ou est-ce une vraie envie de vous démarquer? Car un savon dans une forêt, ce n’est pas courant… 

Les deux romans n’ont rien en commun. Le premier était plus ou moins contemporain, et à quelques exceptions près, ne se déroulait pas en Afrique, alors que les évènements qui forment la trame du second, se produisent essentiellement dans la Côte d’Ivoire de l’entre-deux-guerres.

Le savon de la forêt est un titre intriguant, mais l’épopée qui consiste à s’installer en pleine forêt tropicale pour fabriquer du savon ne manque pas non plus d’originalité. Je voulais montrer le caractère improbable de l’entreprise.

Le savon de la forêt

A travers le cheminement d’un des personnages dénommé Hector dans le Savon de la forêt, est-ce une histoire propre, réelle qui s’imbrique avec la fiction, ou est-ce le fruit d’un condensé d’expériences rapporté à l’auteure et exposé sous forme de récit ?

C’est un roman librement inspiré d’une histoire vraie, d’une authentique odyssée familiale dont le nom estampillé sur des produits de consommation courante a pénétré les foyers ivoiriens au cours de plusieurs décennies, s’inscrivant dans le patrimoine économique du pays. L’ouvrage mêle fiction et témoignage historique, en explorant les débuts de l’aventure.

La trame historique fait se dérouler votre roman dans la période coloniale. Etait-ce vraiment nécessaire de camper un récit dans une période qui concentre une charge émotionnelle quasi-douloureuse ?

C’était important pour moi de relater l’histoire dans son contexte historique, et il se trouve que dans la période de l’entre-deux-guerres, la Côte d’Ivoire était une colonie française.

En ce qui concerne mon positionnement personnel, j’ai été entièrement élevée en Côte d’Ivoire jusqu’à l’âge de dix-huit-ans, et j’ai souvent été confrontée en Europe au regard caricatural que de nombreuses personnes, souvent très ignorantes, portent sur l’Afrique contemporaine.

Les gens y vivaient dans une certaine réalité, et vouloir effacer cette période comme si elle n’avait jamais existé n’a pas de sens. C’est comme si on refusait d’écrire des romans français se déroulant sous l’Ancien Régime. Ce serait faire injure au lectorat africain que d’imaginer qu’il n’a pas la maturité requise pour se forger sa propre opinion.

L’intérêt historique de ce livre réside dans le fait qu’il révèle une foule de petits détails de la vie quotidienne, sans justifier d’aucune manière le système politique de la colonisation, mis en place par le gouvernement français de l’époque.

Le personnage principal entretient d’ailleurs lui-même d’assez mauvaises relations avec l’administration coloniale, qu’il considère comme dirigiste et trop éloignée des véritables problèmes du pays.

Le savon de la forêt est présenté comme « le premier volet d’une saga exotique », sans tout dévoiler, jusqu’où êtes-vous prête ou disons jusqu’où Hector est-il déterminé à amener le lecteur ?  

Le savon de la forêt est le premier volume d’une saga qui emmène le lecteur jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le deuxième volet montrera l’enracinement des personnages et leur évolution, parallèlement à celle de la Côte d’Ivoire vers l’Indépendance.

Au fond à travers Hector quel est votre projet ? Mettez-vous le curseur sur la « façon de faire la politique sous les tropiques » pour en faire comprendre les ressorts à votre lectorat et tentez-vous aussi de faire « connaître » mieux ces contrés si proches par l’histoire avec la France, mais si éloignées, car jusqu’à présent méconnues ?

Comme je vous l’ai déjà mentionné, ce roman est une fiction sans aucune visée politique. En revanche, je voulais mettre un coup de projecteur sur la Côte d’Ivoire méconnue de l’entre-deux guerres, afin de partager, avec les jeunes générations, un témoignage original sur une époque que beaucoup ignorent, alors qu’elle s’inscrit dans les méandres de leur histoire, tout en replongeant avec délectation dans les odeurs et les couleurs qui ont bercé mon enfance.

Le roman Le savon de la forêt de Isabelle Rochet

Est-il vrai de soutenir que l’écrivaine Isabelle Rochet a fait le pari de l’entre deux périodes celle coloniale avec notamment les pistes boueuses de Grand-Bassam à Abidjan, et celle de la « délaissée Côte d’Ivoire de l’entre-deux-guerres », n’est-ce pas un trop grand écart ?

Encore une fois, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Dans les années 30-40, la plupart des routes en Côte d’Ivoire étaient des pistes, et tout le monde en Afrique sait que lorsqu’il pleut, les pistes deviennent boueuses.

C’est un élément d’ambiance révélateur qui a son importance, car il conditionne le comportement de ceux qui décident ou non de se déplacer, sachant qu’ils seront confrontés à un certain nombre d’aléas. Lorsque je dis que la Côte d’Ivoire de l’entre-deux-guerres était délaissée ou méconnue, c’est parce que l’administration coloniale de l’époque établissait des hiérarchies entre les colonies.

La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui est un chaudron bouillonnant d’énergie, un mélange vibrant, étonnant et détonnant de cultures diverses et variées. Toutes les cartes semblent avoir été rebattues, et pourtant lorsqu’on se donne la peine de creuser, l’identité du pays profond est bien présente.

La capitale de l’AOF (Afrique occidentale française) était pour des raisons historiques à Dakar, et le Sénégal dont les liens avec la France étaient beaucoup plus anciens, était considéré comme un territoire de bien plus grande importance qui servait de tête de pont pour l’administration des autres colonies.

La tendance va s’inverser après la deuxième guerre mondiale, notamment avec la création et l’ouverture du port d’Abidjan, qui va entraîner un essor spectaculaire que je raconte dans le deuxième volet de la saga.

Réfutez-vous ou acceptez-vous le raisonnement selon lequel votre positionnement pourrait être clivant en ce sens que Le savon de la forêt est le regard de l’Europe sur l’Afrique « exotique » ?

Mon regard sur l’Afrique dans ce roman est celui de mes personnages, c’est-à-dire celui d’Européens arrivés très jeunes dans une Afrique ancestrale, dont ils vont peut-être découvrir l’exotisme dans un premier temps, mais dans laquelle ils vont s’immerger profondément, acquérant une parfaite connaissance des coutumes locales, au point d’en adopter un certain nombre.

Il ne faut pas oublier que dans sa jeunesse, Hector, le personnage principal, va passer sept années de sa vie à sillonner la brousse africaine, sans aucun contact avec la métropole, vivant, mangeant, dormant dans des villages où il n’y avait ni eau courante, ni électricité, ce qui était normal pour l’époque.

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Une fois de plus, il ne faut pas confondre désir d’exotisme et réalité historique. En ce qui concerne mon positionnement personnel, j’ai été entièrement élevée en Côte d’Ivoire jusqu’à l’âge de dix-huit-ans, et j’ai souvent été confrontée en Europe au regard caricatural que de nombreuses personnes, souvent très ignorantes, portent sur l’Afrique contemporaine.

Vous connaissez très bien la Côte d’Ivoire, un roman ou un récit de la réalité actuelle de ce pays est-il dans vos prévisions ?

Je suis retournée en Côte d’Ivoire à l’occasion de l’écriture de ma saga, et outre l’extraordinaire chaleur humaine, j’ai retrouvé certaines sensations et certains lieux qui m’ont beaucoup aidée, notamment pour la description des paysages et de la faune locale.

Isabelle Rochet auteure du roman Le savon de la forêt

La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui est un chaudron bouillonnant d’énergie, un mélange vibrant, étonnant et détonnant de cultures diverses et variées. Toutes les cartes semblent avoir été rebattues, et pourtant lorsqu’on se donne la peine de creuser, l’identité du pays profond est bien présente.

Fondamentalement existe-t-il une rupture entre La rescapée de Cocody et Le savon de la forêt ? Si oui, à quel niveau se situe-t-elle ? Sur le style ou sur le fond ?

La rupture entre les deux romans se situe à la fois sur le style et sur le fond. La rescapée de Cocody est relatée sur un mode autofictionnel au rythme palpitant, alors que Le savon de la forêt s’inscrit davantage dans la veine d’un récit d’aventure guidé par un souffle historique.

Question bonus. Une polémique est née en France de la nomination de Sibeth N’Diaye où des nationalistes et autres souverainistes lui reprochent sa coupe de cheveux afro et plus largement sa couleur de peau ? Que vous inspire cela vous qui êtes adossée sur une double culture ?

La politique et les polémiques qui en découlent sont souvent éphémères. Le parcours ascensionnel de Sibeth N’Diaye au sein de la République française est indéniablement remarquable. Son apparence physique lui appartient.

Le nationalisme, lorsqu’on est adossé à deux cultures, est un sentiment fluctuant et très complexe qui se dessine notamment lorsque vous regardez un évènement sportif. Après avoir passé de nombreuses années en Europe, quelle que soit la configuration, je continue à soutenir inconditionnellement les Eléphants de Côte d’Ivoire. A quoi cela tient-il ?

*Le savon de la forêt (éd L’Harmattan,  01 février 2019 – 202 pages. Prix 19.5 euros) 

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