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Grand entretien

Amin Maalouf (Écrivain) : « Nous pouvons parvenir à une humanité réconciliée »

Vous savez bien que la Realpolitik est faite, avant tout, de cynisme et de rapports de brutalité. Aujourd’hui, l’antagonisme semble l’emporter à tous égards… Comment arrêter cette tendance qui se dessine partout ? 

Nous connaissons, c’est vrai, une période délicate. Nous vivons dans un monde qui ne connaît pas de véritable ordre international. Nous assistons à une nouvelle guerre froide et une nouvelle course aux armements. Les risques sont réels, et nous devons en prendre conscience, et y faire face, faute de quoi les conséquences peuvent être désastreuses. 

Si les « Printemps arabes » ont déçu, et que le présent semble assez sombre, nous ne pouvons pas exclure qu’un jour, ces mouvements prennent d’autres formes et conduiront à bâtir des sociétés plus démocratiques, plus ouvertes et plus prospères.

La France, où vous vivez, est marquée par une tradition d’orientalisme, de connaissance intime de l’Afrique et du monde musulman. Cependant, cet héritage semble comme enfermé, confiné à certains cercles d’initiés au point d’être abandonné ou exploité par d’autres. Pour quelles raisons ? 

Ne surestimons pas le rôle de la France dans les changements qui s’opèrent ! Je crois que nous devons surtout nous attacher à voir comment les pays évoluent. Ainsi, je ne pense pas que les événements qui se déroulent aujourd’hui en Algérie puissent être influencés par quiconque dans un sens ou dans l’autre.

Lorsqu’un peuple décide d’aller dans une direction, les autres ne peuvent que suivre et accepter la réalité. Ce ne sont que les pays eux-mêmes qui peuvent résoudre leurs problèmes et sortir du sous-développement.

Il suffit de regarder que beaucoup de pays du Sud, qui hier encore, étaient considérés comme sous-développés ou en voie de développement – la Chine, l’Inde, la Corée, sont parvenus à se développer. Ils se sont développés eux-mêmes, sans attendre le salut d’une grande puissance ou d’une ancienne puissance coloniale comme la France. Le salut ne peut venir que des pays eux-mêmes. 

Sans tomber dans des lieux communs, comment appréhendez-vous le continent africain sur lequel chacun dit tout et son contraire, mais dont les réalités complexes sont le plus souvent mal perçues ? L’Afrique ne risque-t-elle pas de demeurer le champ clos de toutes les problématiques que vous avez traitées, telles que les « identités meurtrières » ou le nationalisme ? 

Si vous évoquez les conflits entre puissances, je pense qu’ils se déroulent partout. C’est-à-dire que si, aujourd’hui, des rivalités commencent à se développer entre la Chine, les États-Unis, la Russie et l’Europe, elles vont se développer en Europe, en Afrique, en Amérique latine, et évidemment, en Asie. Le monde va devenir un champ d’affrontements. Encore une fois, ce sont les pays eux-mêmes qui doivent tirer profit et avantage de ces rivalités pour se développer et gagner un peu plus d’autonomie de décision. 

Concrètement, comment voyez-vous l’Afrique ? Le monde témoigne aujourd’hui à l’égard de ce continent d’une attitude ambivalente, entre optimisme et inquiétude… 

Je regarde le continent africain sans aucun désespoir. Dans mon livre, une figure emblématique de la manière dont il faudrait se comporter dans le monde d’aujourd’hui revient constamment : celle de Nelson Mandela. Je n’ai pas choisi par hasard une figure africaine.

L’Afrique peut, dans certains domaines, donner des directives et des lignes de conduite. Vous savez, les problèmes sont graves dans le monde, pas seulement en Afrique ! Je n’ai pas le sentiment que l’Afrique se porte aujourd’hui plus mal qu’il y a vingt ou trente ans. 

La problématique de l’islam occupe aujourd’hui le monde entier. Pourquoi l’islam est-il en panne ? Comme si les musulmans ne parvenaient pas à dépasser ses dérives… 

Les sociétés ne sont pas immuables… J’ai assisté depuis quarante ans, à une situation où les sociétés du monde musulman devenaient, au fil du temps, moins ouvertes et plus crispées. Rien n’interdit que, dans les trente prochaines années, l’aiguille n’indique une autre direction.

Il ne faut pas croire que l’évolution de ces dernières décennies doit nécessairement se poursuivre dans le même sens. Il y a de très fortes chances pour que l’évolution aille, au contraire, dans une direction opposée. Cela prendra du temps, bien sûr, peut-être plusieurs générations. Mais l’avenir est moins sombre qu’il n’y paraît. 

Avez-vous été « transformé » par votre entrée à l’Académie française ? 

J’ai toujours eu – outre ma passion pour l’actualité – une passion pour les mots. Et en particulier pour l’étymologie, le « parcours » des mots. L’Académie française est le lieu idéal pour nourrir cette passion. J’y passe beaucoup de temps.

C’est un univers où je me sens bien. Je travaille régulièrement sur le dictionnaire, sur les nouveaux mots qui sont proposés ou ceux qui deviennent plus anciens, sur l’usage qui met en avant certaines expressions, ou qui, au contraire, en marginalise complètement d’autres. C’est une institution, elle a une place symbolique. Elle n’a pas d’autorité autre, comme pour marquer que la France est un pays où la langue et la culture ont une place importante. De mon point de vue, c’est une excellente chose ! 

Comment construisez-vous votre propre univers créatif ? 

Je consacre entièrement mon temps à l’écriture. Chaque jour, j’écris. Je lis aussi beaucoup. Je poursuis mes recherches. Et je n’ai aucune activité extérieure, professionnelle, politique ou autre… Je m’adonne totalement à mon activité d’écrivain.

J’ai pris cette décision il y a 35 ans, et je ne l’ai pas regrettée, car je n’ai pas d’autre ambition que de pouvoir vraiment travailler sur mes livres, publier un livre après l’autre, en vivant tranquillement… autrefois avec mon stylo, et aujourd’hui, avec mon petit écran d’ordinateur. 

Vous vivez donc bien la révolution numérique ! 

J’ai été passionné dès le début par cette révolution ! Dès que j’ai appris l’existence des logiciels de traitement de texte, je m’y suis mis. Dès mon tout premier livre, publié il y a 36 ans, j’ai utilisé cette nouvelle façon d’écrire. C’était tout nouveau, et les programmes étaient conçus en anglais. Il fallait ajouter les accents à la main ! C’était assez compliqué. Mais j’ai toujours été passionné par cet univers.

Nous avons beaucoup de chance de pouvoir profiter de ce bouleversement qui met tout le savoir de l’univers à portée de nos doigts. Pour autant, je reconnais que je ne suis pas d’une grande compétence. Dès que cela se complique, je demande de l’aide aux membres les plus jeunes de ma famille qui connaissent parfaitement cet univers. J’y suis venu sur le tard, mais avec passion quand même. 

Comment menez-vous votre écologie personnelle, pour capter des idées, pour capter l’air du temps ? 

À une époque, je voyageais beaucoup. Je parcourais le monde, j’essayais d’aller là où il se passait des événements majeurs. Aujourd’hui, ce n’est plus tellement le cas. Je voyage peu mais je lis beaucoup ! Je suis toujours en train de lire quelque chose : un livre, une revue, quelque chose qui est publié sur l’Internet…

Je suis tout le temps en train de m’informer. Je dois passer l’essentiel de mes journées à écrire ou à m’informer sur l’état du monde, et dans tous les domaines. Quand il y a quelque chose de nouveau dans le domaine scientifique, j’essaie de comprendre, même si je n’ai pas toujours les outils nécessaires. Mais, enfin, j’essaie de comprendre tout ce qui survient. Je suis constamment à l’écoute du monde. Et toujours avec passion.

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