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Entretien

L’heure des bilans pour le président de la BAD

L’heure des bilans pour le président de la BAD
  • Publiéjuin 26, 2024

Akinwumi Adesina souhaite que l’un des héritages de son mandat à la tête de la Banque africaine de développement soit la création d’une agence de notation de crédit africaine.

 

Il a eu ses détracteurs au cours des huit dernières années, mais on ne saurait reprocher à Akinwumi Adesina de manquer de passion et de résilience.

Son mandat se terminera en août 2025. D’ici cette échéance, il fera le tour du monde pour s’entretenir avec des investisseurs et des dirigeants du monde entier.

« Ce n’est pas un travail, c’est une mission. J’ai obtenu la confiance, les ressources et la plateforme pour développer mon continent natal et je m’acquitterai de cette mission jusqu’à la dernière minute de mon mandat. Il faudra sans doute qu’on me rappelle qu’un nouveau président a été élu avant que je ne m’arrête de travailler ! »

Il incombera au nouveau président en exercice de poursuivre dans cette lancée, de faire valoir l’argument du financement concessionnel et d’acheminer les fonds là où ils sont le plus nécessaires.

Pour Akinwumi Adesina, toujours à la recherche de nouvelles sources de capitaux pour le continent, les défis auxquels l’Afrique est confrontée sont plus urgents que jamais. Voici neuf ans, pour son premier discours en tant que président de la BAD, il déclarait vouloir « une nouvelle Afrique dans laquelle les gens veulent venir, et non pas qu’ils veulent quitter ».

Huit ans plus tard, la migration à grande échelle des Africains vers l’Europe et ailleurs se poursuit et reste un enjeu politique et économique majeur des deux côtés de la Méditerranée.

Alors que l’exode se poursuit, la vision d’Adesina est-elle toujours d’actualité ?

« Tout d’abord, je ne suis pas opposé à l’immigration légale. Celle-ci doit se poursuivre, car c’est un marché du travail où les gens peuvent faire valoir leurs compétences, et c’est très bien ainsi », déclare-t-il.

« C’est la migration illégale forcée qui, selon moi, constitue un grand défi. Les gens oublient que 85 % de la migration des jeunes en Afrique est interne et que les gens se déplacent d’un pays à l’autre. Mais les médias ont tendance à exagérer l’importance de ce phénomène lorsque des personnes sombrent dans la Méditerranée. Mais le cœur de l’Afrique ne se vide pas dans la Méditerranée, voilà ce que je dis. »

Un ensemble complexe de facteurs continue de pousser les Africains à émigrer, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du continent.

 

Infrastructure et agriculture

« Nous devons également comprendre qu’un certain nombre de facteurs ont favorisé les migrations. Les changements climatiques ont rendu les choses beaucoup plus difficiles aussi. De nombreux conflits internes sont dus à la pauvreté, à l’inégalité ou à la pression exercée sur les ressources et aux conflits à motivation politique que nous avons connus. »

Mais demeurer chez soi comporte aussi des périls. Si un grand nombre d’Africains sont au chômage dans des pays peu dynamiques, les terroristes n’auront aucun mal à les recruter, comme cela s’est produit au Mozambique. « Je ne désespère pas. Je me concentre sur les défis que nous devons relever. Prenons par exemple le processus de croissance dont nous parlons beaucoup. Oui, je suis satisfait du chiffre de croissance que nous avons : ce n’est pas le niveau que nous souhaitions, mais nous avons toujours dix des vingt économies à la croissance la plus rapide au monde », nous confie-t-il.

Quelle a donc été l’importance de ses deux mandats à la tête de la première institution multilatérale d’Afrique, et dans quelle mesure a-t-il progressé dans la résolution des défis les plus pressants du continent ?

Tout d’abord, indique Akinwumi Adesina, au cours de ses bientôt huit années à la tête de l’institution, il a permis d’accroître le pool de capitaux dont dispose la BAD pour investir sur le continent. Quand il a pris ses fonctions, il a d’abord augmenté le capital à 201 milliards $ en 2019 : il s’élève aujourd’hui à 318 milliards de dollars, précise-t-il.

Il évoque des projets pour lesquels une partie de ces milliards a déjà été déployée. Ainsi, 50 milliards $ ont été investis dans les infrastructures au cours des sept dernières années, et des milliards supplémentaires ont été consacrés à l’agriculture.

Il énumère ce qu’il considère comme les principales réalisations de la Banque. L’« Éthiopie est autosuffisante en blé en moins de quatre ans. Nous mettons en place des zones de transformation agro-industrielle et des infrastructures qui permettront l’émergence de chaînes de valeur, pour un montant de 1,7 milliard $  », explique-t-il.

Autre exemple : le Bénin avait l’habitude d’exporter de la fibre de coton. « Depuis que nous avons créé des zones de transformation agro-industrielle il y a deux ans, 100 % de ses fibres sont transformées en textiles d’habillement. Auparavant, tout l’argent allait au Viêtnam ! »

 

Ne pas négliger les zones rurales

Akinwumi Adesina s’est récemment entretenu avec un groupe d’investisseurs qui souhaitaient exporter de la bauxite depuis l’Afrique. « Je leur ai demandé : Pourquoi ne pas vous lancer dans l’aluminium au lieu de vous limiter à la bauxite ? Sinon, les bénéfices seront réalisés dans un autre pays et vous finirez pauvres. »

Pourtant, le patron de la BAD admet que les investissements en capital n’atteignent pas toujours les populations défavorisées qui vivent dans les zones rurales, lesquelles représentent 57% des Africains. « Une grande partie des capitaux investis en Afrique dans les infrastructures vont dans les zones urbaines, alors que la majeure partie de la population vit dans les zones rurales. Si l’on veut vraiment sortir un grand nombre de personnes de la pauvreté, il faut transformer ces économies rurales, car, à vrai dire, elles ne sont rien d’autre que des zones de misère économique. »

Même si son mandat touche à sa fin, Akinwumi Adesina continue de veiller à ce que les préoccupations de l’Afrique figurent en bonne place dans l’agenda mondial.

Ces derniers mois, il a répété à maintes reprises que le coût du capital était trop élevé en Afrique — en raison d’une « prime de risque » obsolète appliquée au continent par les investisseurs extérieurs et les agences de notation de crédit. L’Afrique est en particulier limitée par une pénurie de capitaux à long terme, moins chers, dits « concessionnels ».

« Le financement concessionnel a chuté en Afrique. En 2010, l’exposition à la dette des pays africains était d’environ 52 % de financement concessionnel ; aujourd’hui, elle n’est plus que de 25 %. En raison de cette baisse, de nombreux pays se tournent vers les marchés des capitaux, des prêteurs privés et des prêteurs commerciaux… Lorsque vous avez beaucoup de créanciers commerciaux, c’est différent, vous devez agir de manière plus intelligente », explique-t-il.

« Ce que je demande, c’est de la transparence, c’est de la responsabilité… nous voulons que les économies se développent de manière durable sans accumuler des dettes insensées. »

En effet, lorsque les pays africains se tournent vers les prêteurs commerciaux, ils risquent de payer le prix fort. Les paiements au titre du service de la dette de l’Afrique s’élèveront à 74 milliards $ cette année, contre 17 milliards de dollars en 2010, calcule la BAD.

 

Pourquoi une agence africaine de notations

« Le coût de la mobilisation des capitaux en Afrique est trois ou quatre fois plus élevé que dans d’autres régions. Pourquoi ? En raison de la soi-disant « prime de l’Afrique ». Un pays d’Amérique latine — un pays BB en termes de notation de crédit — lève des fonds en même temps qu’un pays d’Afrique. Ce dernier paie 1,1 point de pourcentage de plus en intérêts… C’est une question de perception, et la perception n’est pas la réalité — ce sont les données qui comptent », explique-t-il.

« Quelque chose se passe dans une partie de l’Afrique et on dit que toute l’Afrique est un problème. Un coup d’État s’est produit au Niger et le président kenyan, William Ruto, avait dû payer 220 points de base de plus pour son émission obligataire à cause du Niger, alors que le Niger est éloigné du Kenya ! »

C’est pourquoi Akinwumi Adesina souhaite la création d’une agence de notation africaine, dirigée depuis le continent et non plus depuis Washington ou Londres. Les pays actionnaires de la BAD l’ont mandatée pour examiner les moyens d’y parvenir.   « Il ne s’agit pas de rivaliser avec les agences de notation… mais de pouvoir évaluer correctement les risques, de pouvoir comparer les méthodologies et de pouvoir donner une évaluation juste. Certains pensent qu’il s’agit d’une question politique. Ce n’est absolument pas le cas. C’est absurde. Il s’agit simplement de s’assurer que les risques de l’Afrique sont bien compris et mieux évalués », nous précise-t-il.

Parallèlement, il souhaite lever des fonds sur les marchés de capitaux africains. « Ce ne sont pas seulement les financements libellés en devises qui importent ; nous devons également recourir aux marchés de capitaux nationaux et utiliser beaucoup plus de financements en monnaies africaines, ce que nous faisons. Nous émettons des obligations en monnaie locale, en shillings tanzaniens, en shillings ougandais, en nairas nigérians, en cédis ghanéens, etc. »

Sur ce point, les gouvernements ont un rôle essentiel à jouer pour soutenir le travail de la Banque. « Le fait de formuler la question en disant que le gouvernement devrait se retirer et laisser le secteur privé agir n’est pas judicieux. Le gouvernement ne peut pas abdiquer sa responsabilité. Dans tous les pays développés, qu’il s’agisse d’énergie, d’aviation, de médicaments, d’infrastructures ou de sécurité, le gouvernement joue un rôle prépondérant. »

 

La fin d’une ère ?

Dès lors, « le gouvernement doit mettre en place les bonnes politiques, le bon environnement d’investissement, et il doit également injecter de l’argent pour créer des biens publics. Le secteur privé ne va pas créer de biens publics, ne nous y trompons pas ».

Son successeur, désigné l’an prochain, devra faire face à une énorme pile de dossiers. Alors que de nombreux pays africains sont toujours aux prises avec une dette croissante, une dépréciation de leur monnaie, une inflation élevée et une croissance mondiale atone, la contribution de la BAD au développement économique durable est d’autant plus importante.

« Nous devons également comprendre qu’un certain nombre de facteurs ont favorisé les migrations. Les changements climatiques ont rendu les choses beaucoup plus difficiles aussi. »

Le président actuel a exercé un lobbying intense pour que les droits de tirage spéciaux du FMI (Fonds monétaire international) soient canalisés vers la BAD afin d’accroître la puissance de feu du continent et d’accélérer le développement.

Il incombera au nouveau président en exercice de poursuivre dans cette lancée, de faire valoir l’argument du financement concessionnel et d’acheminer les fonds là où ils sont le plus nécessaires. Akinwumi Adesina a posé les jalons, mais il est temps que d’autres prennent le relais.

 

Vous retrouverez une version longue de cet entretien sur le site de la BAD et en anglais sur le site African Business.

 

 

 

 

Chris Bishop est Rédacteur en chef et fondateur de Billionaire Tomorrow, Rédacteur en chef et fondateur de Forbes Africa et ancien chargé de programmation de CNBC Africa.

 

@AB

Écrit par
Chris Bishop

1 Commentaire

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