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Entretien Politique

« L’alternance est nécessaire »

« L’alternance est nécessaire »
  • Publiéoctobre 3, 2023

Ancien Premier ministre de Macky Sall entré dans l’opposition, Abdoul Mbaye est candidat à l’élection présidentielle de février 2024. L’ancien banquier axe sa campagne sur le renouveau démocratique et le besoin d’une meilleure gouvernance, au Sénégal et en Afrique.

 

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours

Je suis un banquier converti sur le tard à la politique. J’ai démarré ma carrière professionnelle à la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest). J’ai ensuite été mis à la disposition du gouvernement du Sénégal pour assurer le redressement de banques en difficulté ; j’y suis parvenu pour trois banques et un établissement financier.

Puis j’ai assumé la charge Premier ministre de 2012 à 2013. J’ai fini par entrer en politique en 2016, avec la forte conviction que la bonne marche de mon pays, et sans doute au-delà, de l’Afrique, dépend de la capacité des électeurs africains à faire des choix porteurs d’espérance de bonne gouvernance. Elle seule peut sauver l’Afrique et la sortir des espoirs éternellement déçus. Sur elle repose la possible émergence du Sénégal et de l’Afrique.

 

Le leader du Pastef, Ousmane Sonko a été acquitté des chefs d’accusation initiaux, mais il se retrouve condamné à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse ». Que pensez-vous de sa situation ?

Un procès a été organisé sur la base de la plainte d’une citoyenne. Un verdict a été rendu. Je commencerai par regretter l’absence d’un vrai procès qui aurait pu permettre à tout un chacun de se faire une idée au moins plus précise de la réalité des faits. Ce vrai procès n’a pu avoir lieu car la personne poursuivie ne l’a pas voulu.

Nous avons l’objectif de réduire le plus rapidement possible l’extrême pauvreté, et donc donner une priorité au développement de l’agriculture pour créer du revenu dans les campagnes et baisser les prix des produits alimentaires dans les villes.

Une décision de justice a été rendue. Je pense qu’il ne m’appartient pas de la commenter mais je crois savoir qu’il n’y a pas eu acquittement mais plutôt requalification des faits dans un sens favorable à l’accusé. La « corruption de la jeunesse » est un délit. Un délit certes surprenant dont l’opinion a découvert l’existence à cette occasion !

 

L’incarcération de Sonko reste une belle opération politique de Macky Sall, il en a l’habitude… Ses principaux adversaires politiques sont tous passés par là. Cela ne peut qu’apparaître comme correspondant à une stratégie politique d’écrasement systématique de l’adversité politique, une stratégie qu’il a lui-même assumée en déclarant en public : « Je réduirai l’opposition à sa plus simple expression. » Il est donc resté en phase avec sa conception d’une démocratie sans opposition forte. Je l’ai moi-même échappé belle dans un procès de divorce transformé en affaire pénale (sourires).

 

Que pensez-vous des différentes manifestations qui se déroulent depuis 2021 ?

Ancien chef de la division de la prévision à la Banque centrale et donc habitué aux anticipations, j’avais rédigé un article, le 10 novembre 2020, prévoyant des manifestations en 2021, impliquant les jeunes. Mes prédictions se sont réalisées parce que les vraies causes de ces émeutes sont de nature économique. Je citerai d’une part, la hausse des prix, qui s’explique certes en partie par des causes exogènes, mais aussi par l’impossibilité d’augmenter les productions alimentaires locales, en dépit des tentatives.

Et je n’oublie pas, d’autre part, la perte de revenus à la suite de la crise Covid-19 et de la stagnation économique. Les attaques dirigées contre les magasins le prouvent à suffisance. À cette dégradation des conditions de vie, s’ajoute le manque d’espoir de la jeunesse dont le signe le plus révélateur est le rush en pirogues vers le supposé eldorado occidental, malgré les dangers. L’injustice exercée contre des figures politiques appréciées et sous forme de scandales incessants de détournements de fonds publics non sanctionnés ont servi de détonateur. 

Plus tard, en fin 2022, nous avons ensuite souligné que l’achat de stocks de grenades supplémentaires n’empêcherait pas d’autres explosions puisque les causes profondes persistaient et s’aggravaient : cela s’est produit en juin 2023.

 

Vous êtes le président d’Alliance pour la citoyenneté et le travail » (ACT) depuis 2016 ; quelles sont les orientations de ce parti ? 

L’ACT a été créé avec une forte ambition et un gros pari sur le futur : refonder la conception de la politique dans notre pays. Si nous souhaitons redonner l’espoir, il nous faut revoir les bases de sa gouvernance. Sinon, nous poursuivrons ce cheminement vers la violence et l’instabilité de notre État qui ne restera pas longtemps une exception au sein de la sous-région. Notre pays, nos pays africains, ont besoin d’acteurs politiques soucieux de l’intérêt général et du progrès de nos pays plutôt que de leur enrichissement et celui de leurs familles. 

À l’origine se trouve la politique, et c’est elle qui doit sortir notre pays de ce cercle infernal que je décrirai ainsi : l’absence de démocratie véritable ou la démocratie malmenée conduit au choix de mauvais dirigeants, puis à une mauvaise gouvernance faite de priorité donnée à la satisfaction d’appétits personnels ; cette mauvaise gouvernance empêche la croissance inclusive et accroît la masse des pauvres et très pauvres ; la souffrance économique et l’absence de perspectives d’amélioration de niveau de vie, ou de vie décente tout court, créent les conditions d’une explosion sociale ; l’injustice économique, sociale et par l’absence d’un état de droit, conduit à l’explosion sous forme de révolte ou de putsch militaire, et trop souvent à la déstructuration accélérée de l’état.

 

Aimer son pays impose donc de s’investir en politique ; non pas pour profiter du court chemin qu’il offre vers l’enrichissement, mais pour éveiller les consciences et tenter de gagner des élections conduisant à des fonctions d’où il peut être possible de mener les changements nécessaires pour empêcher l’inéluctable descente aux enfers.

Notre premier objectif politique consiste à jouer notre part citoyenne en contribuant à cet éveil des consciences qui permettra à notre pays de disposer de bons dirigeants dans le cadre d’un jeu démocratique ouvert et transparent.

 

Pourquoi avoir quitté la plateforme CRD, Congrès de la renaissance démocratique ? 

Le CRD est né d’un partage de convictions selon lesquelles la citoyenneté et l’éthique doivent se trouver au cœur de l’engagement et de l’action politique. Disons que l’épreuve des élections locales puis législatives tenues en 2022 ont fragilisé ces convictions face à l’arbitrage rendu nécessaire par la confection des listes de candidats.

 

Vous avez été le premier Premier ministre de Macky Sall ; quels ont été les dossiers phare qui ont marqué votre gouvernance ?

Je citerai l’organisation de l’aide humanitaire dont nos 860 000 compatriotes en situation d’insécurité alimentaire avaient besoin en urgence, la baisse des prix des denrées essentielles pour créer immédiatement du pouvoir d’achat, la relance immédiate de l’agriculture et celle du tourisme. Celle-ci sera ensuite freinée par l’introduction d’un visa trop cher. Puis je citerai la lutte contre les inondations et l’identification de grands travaux permettant de créer des emplois et de trouver des solutions pérennes à une problématique récurrente : la résorption du « gap » de production d’électricité. Nous devions mettre en œuvre une stratégie visant à corriger le mix énergétique, dans le sens d’une réduction du coût de l’énergie, élément essentiel de la compétitivité de notre économie. Puis, je mentionnerai la relance des travaux de construction des hôpitaux pour l’amélioration des soins de santé, la réduction du déficit budgétaire par la chasse aux dépenses de gabegie et aux faux emplois après un audit général de la fonction publique, une réflexion approfondie et des propositions fortes sur le contenu et la réforme de l’enseignement supérieur, etc.

Le tout porté par une belle équipe restreinte de vingt-cinq ministres – ils sont aujourd’hui près de quarante ! – de très haut niveau pour l’essentiel d’entre eux.

Je pense avoir également une autre méthode de travail à l’administration faite d’objectifs et de décisions précis, référencés et surtout suivis.

 

Vous quittez le gouvernement en 2013, remercié par le chef de l’État ? 

Exact ! La raison qu’il me donne est qu’il a alors besoin d’un gouvernement politique pour aller vers les élections locales de 2014. Je n’avais jamais douté, dès mon premier jour de fonction et après l’avoir acceptée, qu’un non-fonctionnaire et non-politique, Premier ministre pour la première fois au Sénégal, ne resterait pas longtemps au poste. J’ai donc travaillé en accéléré avec le fort souci de montrer qu’il était possible d’obtenir de bons résultats pour les Sénégalais sans être de ce sérail habituel.

 

Vous avez été remplacé par Mimi Touré. Que pensez-vous de sa position actuelle face à ses anciens alliés notamment l’APR, Alliance pour la république ? 

Ces rapports n’ont pas existé pendant qu’elle était à l’APR. Ils sont devenus cordiaux depuis qu’elle a rejoint l’opposition en 2022. Je pense difficile de rester en bons termes avec des personnes qui ont trahi une promesse qui vous avait été faite.

 

On dit de vous que vous êtes un banquier chevronné ?

Je pense l’avoir été. Ce fut mon choix professionnel. J’ai commencé banquier central. J’ai fini ma carrière dans la troisième banque commerciale que j’ai dirigée. Je porte encore le sobriquet de « Docteur des banques » car à chaque fois que j’ai quitté un établissement pour un autre ce fut dans le cadre d’une mission de redressement.

 

Être le fils de Kéba Mbaye, signifie beaucoup de choses pour vous ? Qui était cet homme ?

Il fut « un grand juge » pour reprendre le titre d’une biographie qui lui a été consacrée par le journaliste Cheikh Yerim Seck. Ancien président de la Cour Suprême, président du Conseil constitutionnel, vice-président de la Cour internationale de justice, très engagé dans ses présidences du Comité des droits de l’homme de l’ONU, il a laissé de fortes empreintes dans les œuvres aussi importantes que le Code électoral du Sénégal dit « consensuel » qui a conduit à la première alternance démocratique du Sénégal en 2012.

Kéba Mbaye (1924 - 2007)
Kéba Mbaye (1924 – 2007)

Il est considéré comme le père de la Charte africaine et des droits de l’homme et des peuples, celui du droit OHADA. Il fut aussi vice-président du Comité international olympique (CIO), réformateur de la Charte olympique et créateur du Tribunal arbitral du sport, de la Commission éthique du CIO !

Et surtout, il fut un père attentif à la construction de sa famille. Nous lui devons tant ! Je lui dois en particulier de ne pas décevoir son amour de l’éthique, son combat en faveur de la démocratie et des droits humains, sa belle passion de la justice indépendante. Autant de repères qui guident ma conception de la politique et mon action au sein de cette rude arène au sein de laquelle j’ai décidé de me jeter depuis l’an 2016.

 

Nous sommes à quelques mois de l’élection présidentielle, quelle lecture faites-vous du paysage politique actuel du Sénégal ? 

Il est aéré et porteur d’espoir. Le jeu politique n’a jamais été à ce point ouvert au Sénégal. C’est le moment de tous les possibles. Je souhaite une véritable alternance à mon pays, c’est-à-dire un changement qui permettra de sortir des éternelles expériences politiciennes pour tenter une nouvelle route, une pratique plaçant l’intérêt général et national au centre de la gouvernance. 

 

Quel est le programme que vous proposez aux Sénégalais ?

Il m’est évidemment impossible de le résumer en une seule réponse à votre question. Mais retenons qu’il repose sur le retour de l’éthique dans l’exercice de la politique et de la gouvernance publique. Nous avons l’objectif de réduire le plus rapidement possible l’extrême pauvreté, et donc donner une priorité au développement de l’agriculture pour créer du revenu dans les campagnes et baisser les prix des produits alimentaires dans les villes. De même, nous souhaitons une industrie à bâtir à partir de notre artisanat, brillant dans les secteurs de la confection, la cordonnerie et maroquinerie, l’orfèvrerie, les menuiseries bois et métallique… La commande publique privilégiera les productions nationales de manière systématique et organisée. Une stratégie permanente de substitution aux importations sera mise en œuvre, car nous ne concevons pas la croissance autrement que comme l’augmentation de la valeur ajoutée locale.

Le lancement de grands travaux permettra de créer des emplois et de la croissance ; ils concernent la réhabilitation du chemin de fer, la lutte contre les inondations, la construction d’une nouvelle capitale, les travaux de maîtrise de l’eau nécessaire à notre agriculture, le développement de l’économie verte. Les réformes de nos systèmes de formation et déduction viseront leurs contenus afin de privilégier la formation privilégiant l’accès à l’emploi. 

Macky Sall est donc resté en phase avec sa conception d’une démocratie sans opposition forte. Je l’ai moi-même échappé belle dans un procès de divorce transformé en affaire pénale.

Le rééquilibre des institutions est un projet phare de notre programme.

Comme je vous le rappelais à l’instant, la restauration de la démocratie est une absolue nécessité. Elle passe par la réduction des pouvoirs du président de la République, sa redevabilité pendant l’exercice de ses fonctions, le renforcement des pouvoirs de l’Assemblée nationale et un mode d’élection des députés en faisant de véritables représentants du peuple plutôt qu’une masse au service des intérêts de l’exécutif. Des réformes hardies doivent également permettre l’indépendance de la justice par rapport à l’exécutif mais également vis-à-vis des parties. L’administration doit être dépolitisée et remise au service du citoyen. La méritocratie par la concurrence et les appels à candidature feront irruption partout. La lutte contre les corruptions petite et grande impliquera largement l’implication et la vigilance citoyenne.

 

Votre message en tant que candidat à la présidentielle ? 

Il s’adresse à mes compatriotes, à tous ceux qui doivent voter en 2024 : faites le choix d’une nouvelle voie et quittons celle des politiciens du sérail habituel car leur gouvernance est responsable de nos difficultés et de notre absence d’espoir. L’alternance est de nouveau nécessaire en 2024 après celles de 2000 et de 2012. Elle doit cependant être plus profonde, plus radicale et correspondre à une révolution du mode de gouvernance qui peut être obtenue par vote et donc sans violence ni coup d’État.

@NA

Écrit par
Aïssatou Diamanka

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