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Entretien

La voix de Djibouti a toujours porté dans la région

La voix de Djibouti a toujours porté dans la région
  • Publiémai 10, 2024

Après avoir occupé le poste de Premier ministre entre 2001 et 2013, Dileita Mohamed Dileita a récemment retrouvé le devant de la scène politique nationale. Depuis mars 2023, il est le président de l’Assemblée nationale.

 

Nommé à la tête de l’Assemblée nationale en mars 2023, Dileita Mohamed Dileita apporte à l’hémicycle son expérience d’ancien Premier ministre, mais aussi de consulaire. Diplomate à Paris, ambassadeur à Addis-Abeba, au siège de l’Union africaine, envoyé spécial pour la Francophonie, chargé de mission pour différentes institutions internationales… L’homme a une carrière bien fournie à son actif. S’il a été amené à sillonner le continent, il ne s’est jamais trop éloigné de Djibouti, son pays, dans lequel il exerce son cinquième mandat en tant que parlementaire.

Heureusement, aujourd’hui, à Djibouti, je peux vous dire qu’il n’y a aucun problème tribal. Si un ministre veut nommer quelqu’un d’une communauté ou d’une autre, il est libre de le faire.

La crise Covid et l’instabilité régionale – notamment en Ethiopie –, ont pu ralentir la croissance économique du pays et ses objectifs de la vision 2035. Que faire pour accélérer la réalisation de ces objectifs ?

 La crise Covid a été quelque chose de nouveau et de soudain pour les pays du monde entier. Le président a eu le réflexe extraordinaire de très vite fermer la frontière avec l’extérieur. Sur le plan économique, nous avons subi des conséquences, car l’économie est basée sur le commerce avec l’Éthiopie, et le transport maritime de manière générale, mais il fallait faire avec. Nous avions lancé les projets 2035, mais ça ne nous a pas vraiment gênés. Le point positif, c’est surtout d’avoir eu le courage de fermer toutes les frontières. On a eu moins de morts, de cas positifs.

 

Le Fonds souverain de Djibouti (FSD) organise un forum économique. Quelles sont vos attentes par rapport à cet événement ?

Quand on voit le nombre d’invités, les objectifs, les engagements qui pourraient être pris, cela donne beaucoup d’espoir. Les investisseurs viennent constater de visu quelles sont les opportunités qu’ils peuvent réaliser ici. Beaucoup de gens ne connaissent pas Djibouti, voilà le problème. Nous devons vendre le potentiel de notre pays.

 

Cette institution a eu des débuts très difficiles en 2021, avec deux directeurs en l’espace d’un an, ce qui a créé du scepticisme. Quel rôle vous voyez pour le FSD à moyen et long terme ?

C’est une institution avec laquelle toutes les grandes entités, comme le Port, l’Électricité de Djibouti (EDD), Djibouti Télécoms, doivent travailler. Or, quand on demande à une institution de partager, cela peut être un peu difficile. Je pense qu’avec le temps et avec l’ambition du chef de l’État, nous allons arriver à réaliser quelque chose. En tout cas, avec l’arrivée du nouveau dirigeant, Slim Feriani, les choses se sont métamorphosées.

 

Comment représentez-vous la voix de Djibouti au niveau des instances sous-régionales, comme l’Union africaine et la Ligue arabe ?

Depuis quarante ans, Djibouti est un pays stable, avec un gouvernement, des élections, un fonctionnement démocratique. Même dans les périodes où il y a eu des troubles dans la région, la voix de Djibouti a toujours porté. Aujourd’hui, nous sommes à la tête de l’Igad (Intergovernmental Authority on Development), une organisation qui regroupe huit pays, dans un contexte régional assez difficile. En ce qui nous concerne, nous avons de très bonnes relations avec l’Éthiopie même s’il y a eu des petites réserves par rapport à l’accord signé avec le Somaliland.

Cet accord permettrait à l’Éthiopie, un pays enclavé, d’accéder à une partie de la façade maritime du Somaliland.

Oui, le Président Ismaïl Omar Guelleh est parti au front sur ce dossier-là. Pour nous, il n’y a qu’une seule Somalie, même si nous avons signé un accord de libre circulation des biens avec le Somaliland. La reconnaissance pour laquelle ils se battent est impensable, parce que la base même de la création de l’Union africaine, c’est l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, à laquelle tous les pays africains ont adhéré en 1963. Les seuls pays qui ont été créés après ça, c’est la Somalie et le Soudan du Sud, parce qu’il y a eu une négociation avec ces pays. Le Somaliland ne veut pas négocier. Le président de la République de Djibouti a pris ce dossier à bras-le-corps.

De manière générale, quelles sont vos relations avec l’Éthiopie ?

Nous avons des relations très particulières avec ce pays, que nous avons beaucoup aidé, et qui nous soutient. L’essentiel du commerce de nos activités portuaires se fait avec eux. C’est légitime que l’Éthiopie cherche d’autres opportunités en termes de ports, parce que l’Éthiopie compte plus de 100 millions d’habitants, mais il faut que ça se fasse dans les règles. Si demain, les Éthiopiens signent un partenariat avec le Kenya, ou avec un autre pays comme le Soudan, cela est tout à fait légitime, mais avec un pays qui n’est pas reconnu, cela pose des problèmes.

 

Revenons à Djibouti – le continent a besoin d’institutions fortes pour assurer la stabilité. Quel est le rôle exact du Parlement dans le processus de décision dans le pays ?

Aujourd’hui nous avons une équipe de sept à huit personnes qui font partie de l’opposition, ils posent des questions, ils interpellent les ministres, ils font leur travail. L’Assemblée nationale joue un rôle positif non seulement dans la capitale, mais également à l’extérieur. Après mon arrivée en tant que président de l’Assemblée nationale, j’ai eu l’occasion de visiter les cinq régions. J’ai été accueilli de manière extraordinaire. Nous avons déjà réglé une partie des doléances qui m’avaient été transmises à ce moment-là. Le poids des parlementaires est très important pour Djibouti.

Comment avez-vous vu évoluer le pays ?

L’obstacle majeur, c’était le manque de moyens. Djibouti n’avait pas encore de projet de société ou de structure économique, c’est un pays qui vivait avec les financements de l’extérieur. Il fallait que le pays se développe. En 1977, au moment de l’Indépendance, tout le monde s’est mis au travail. La passation s’est très bien passée, car la France n’a pas quitté le pays du jour au lendemain, comme en Guinée, par exemple. Le haut-commissaire qui était le chef suprême avant l’indépendance a accompagné le président Hassan Gouled Aptidon. Durant une longue période, nous avons vu des conseillers français dans l’administration ou à la Présidence.

La transition se faisait à mesure que les Djiboutiens revenaient diplômés et formés au pays. Les premières années de l’indépendance se sont donc très bien passées, mais ce dont notre population avait peur, à l’époque, c’était de l’influence de ses voisins directs, comme l’Éthiopie et ses 90 millions d’habitants, ou la Somalie. Et puis il y a eu la guerre de l’Ogaden. C’est là que le président Hassan Gouled Aptidon a eu l’intelligence de signer un accord de défense, pour nous assurer une protection, quels que soient les problèmes au-delà de nos frontières. De fait, Djibouti n’a jamais été touché par des problèmes politiques extérieurs.


Et sur le plan économique​, quelle a été sa trajectoire ?

Quand nous avons intégré la Ligue arabe en 1977, beaucoup de pays nous ont aidés à nous développer, notamment l’Arabie saoudite. Les Koweïtiens ont fait nos routes, les Émiratis ont construit le port, même s’il y a eu un divorce avec eux par la suite. Tous les pays arabes nous ont accompagnés. Avec l’arrivée du président Ismaïl Omar Guelleh, ces rapports ont été renforcés. Le port de Doraleh, le port pétrolier, le terminal à conteneurs, tous ces grands projets ont été réalisés. Les résultats sont là, les routes sont là, les infrastructures sont là.

 

Djibouti a été déstabilisé dans les années 1990 par une guerre civile. Où en est la cohésion nationale, plus de 20 ans plus tard, notamment entre Issas et Afars ?

Avant l’indépendance, tous les partis étaient composés de Issas et de Afars, qui se battaient ensemble pour la reconnaissance du pays. Mais en 1977, un groupe de la communauté Afar a refusé de participer à la conférence de Paris, qui était pourtant le noyau dur de la naissance Djibouti. C’est là que les problèmes ont commencé. Heureusement, aujourd’hui, à Djibouti, je peux vous dire qu’il n’y a aucun problème tribal. Si un ministre veut nommer quelqu’un d’une communauté ou d’une autre, il est libre de le faire. Nous avons une tradition du vivre-ensemble.

 

Le mandat du président Ismaïl Omar Guelleh ira à son terme en 2026. Qui pourrait lui succéder et comment devrait s’organiser la succession ?

Nous sommes un pays ouvert avec une démocratie très avancée. Tous les habitants de Djibouti savent ce que le Président a fait. Au début, quand il a été élu président de la République en 1999, la constitution était limitée à deux mandats. Nous l’avons forcé à revenir au pouvoir en 2011, car le contexte sous-régional était tendu, avec des problèmes de piraterie qui ont connu un pic. Nommer un nouveau président du jour au lendemain, ça nous aurait créé des problèmes, nos partenaires internationaux étaient d’accord.

De fait, nous avons changé la Constitution de manière transparente. Maintenant, notre parti a connu une large victoire lors des élections de février 2023. Si le président veut partir en 2026, c’est son choix. C’est à lui de nous guider et de nous dire comment travailler pour trouver un nouveau président de la République. Et s’il veut poursuivre, toutes les possibilités sont ouvertes. Sage qu’il est, il aura l’occasion de nous guider sur le bon chemin. Nous prendrons les directives qu’il nous donnera.

@AB

Écrit par
African Business

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