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Entretien

Grâce à sa démographie, l’Afrique peut réussir son saut technologique

Grâce à sa démographie, l’Afrique peut réussir son saut technologique
  • Publiéjanvier 22, 2024

Carlos Lopes allie action et réflexion. L’universitaire est aujourd’hui basé au Cap, en Afrique du Sud. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Son dernier : L’Afrique est l’avenir du monde.

 

 

Si vous aviez un nouveau chapitre à ajouter à votre dernier livre L’Afrique est l’avenir du monde, pour lui donner la mise à jour nécessaire dans un monde chahuté, qu’écririez-vous ?

Nous avons une confirmation que la démographie dominera le développement dans le monde. Nous avons ressenti, pendant la pandémie de la Covid-19, l’importance énorme qu’avait la population africaine, sa jeunesse. C’est la raison pour laquelle que le continent a moins souffert que les autres du point de vue sanitaire. Récemment, nous avons vu aussi que, dans un monde en transition, le besoin de main-d’œuvre et de certains types d’immigration, est difficile à accepter pour certains pays pour des raisons culturelles et politiques. Bref, nous avons une situation terrible qui résulte, justement, de cette transition qui engouffre les économies africaines.

Le manque d’accès à la liquidité entraîne un retard dans le développement des économies. L’ensemble de ces crises provoque en Afrique des conséquences sociales qu’on observe à travers les contestations de toute sorte.

 

Y a-t-il un espoir pour l’Afrique, malgré la complexité de la conjoncture, de trouver le financement nécessaire pour continuer à se développer ?

La situation est un peu paradoxale. Nous avons des difficultés financières résultant de la situation inflationniste mondiale. Et pourtant le FMI prévoit qu’en 2024 la moitié des plus fortes croissances seront en Afrique. Nous sommes en train de vérifier certains types de développement, évaluer la transformation économique, industrielle, d’une part, et d’autre part, la croissance résultant juste de la grande explosion démographique.

Comment réaliser la transition, dans la structure des économies africaines, pour qu’elles ne dépendent plus de l’Aide au développement, et pour qu’elles puissent avoir accès à des financements à des taux d’intérêt beaucoup plus réalistes ?

Sachant qu’il ne faut pas raisonner qu’en termes de croissance. Certains pays, comme le Niger, présentent une croissance élevée et une forte paupérisation. Par conséquent, il ne faut pas se leurrer et croire que la transition provoque la transformation nécessaire du continent. Quand je dis que « l’Afrique est l’avenir du monde », je me place du point de vue démographique. Car le monde ne pourra pas se développer sans cette essentielle contribution africaine au regard de sa jeunesse. Bien entendu, la façon de faire peut se révéler problématique. 

 

Justement, tous les indicateurs ne sont pas bons pour l’Afrique. Le continent reste une terre privilégiée des matières premières. Rien ou presque n’est transformé sur place. À quoi faut-il donner la priorité ?

En réalité, l’urgence numéro 1 pour le continent, c’est la transition énergétique. À partir de là, nous avons des dimensions qui sont liées à la fois au climat, à la transformation industrielle et à l’absorption technologique par les Africains. Mais tout cela dépend de la transition énergétique, source du développement. Car l’Afrique a un potentiel considérable dans ce domaine. Le monde va devoir opérer cette transition dans l’urgence, s’il confirme la sortie du fossile et l’orientation vers les énergies renouvelables. La plus grande capacité de production d’énergie renouvelable, dans tous les domaines, c’est l’hydrogène vert en Afrique.

 

Comment harmoniser cette urgence dans un continent de 54 États ? Comment les pays vont-ils prendre à bras-le-corps une problématique qui exige un engagement fort et une grande volonté politique ?

En prenant l’exemple de la plus grande économie du monde, les États-Unis. Il suffit de regarder la place de ces énergies dans leur portefeuille d’investissement en Afrique ! Dans cet ordre d’idées, si l’on regarde ce qui se passe par rapport à la Chine, nous avons une baisse considérable des investissements dans beaucoup de domaines, mais pas dans celui de l’énergie. Dans la plupart des exploitations des minerais en Afrique, la présence chinoise est très liée à la transition énergétique à travers des minerais, qui sont essentiels pour produire des batteries ou qui sont essentielles pour les autres transformations dans le domaine industriel.

Prenons un pays comme l’Allemagne, aujourd’hui en crise car elle dépendait du gaz russe. Pour son modèle économique, elle se tourne, aujourd’hui, vers l’Afrique car c’est là où elle pense pouvoir trouver la solution alternative.

Le plus intéressant de tous ces changements, c’est l’intérêt des pays du Golfe pour l’Afrique qui augmente à une échelle accrue et absolument essentielle, pour pouvoir contrôler la vitesse et la séquence de la transformation énergétique. On sait bien que ces pays sont de grands producteurs des énergies fossiles et de combustibles. Pour ces raisons, ils savent qu’ils doivent être très présents en Afrique.

 

Quand vous regardez, il y a des pays qui sont dotés des ressources naturelles dont le solaire, l’éolien, la biomasse… Comment voyez-vous, à travers des cas concrets, ce processus de transformation ?

L’Afrique attire l’attention du monde à travers la visite des chefs d’État, des personnalités mondiales, des organisations internationales… Une manière, pour ces derniers de se placer dans le radar des leaders africains. L’Afrique a été admise dans le G20 et nous voyons l’extension des BRICS à des pays africains. À cet égard, j’observe davantage de signes de respect à l’égard de la diplomatie africaine. Lors de la COP28, nous avons eu des indications très encourageantes et claires qu’une grande partie des investissements promis sont redirigés vers l’Afrique. Bien sûr, nous pouvons redouter que tout cela se réalise avec le modèle du passé. C’est-à-dire nous continuerons à exporter des matières premières. Cette fois-ci elles seront différentes. Ce seront des minerais stratégiques, de l’énergie, mais quel sera leur rôle dans le développement du continent ?

 

Comme on voit l’Afrique a du mal à défendre ses intérêts…

Nous avons des exemples en Europe, en Afrique, en Amérique, en Asie ou en Océanie.., c’est toujours difficile avec les grands ensembles géographiques d’avoir une voix unique et coordonnée. C’est une véritable bataille. Et l’Afrique passe par les mêmes difficultés. Cela dit, c’est vrai que nous avons un projet d’une dimension stratégique et fondamentale, la ZLECAf. Si elle réussit à se mettre en place, la zone de libre-échange permettra à l’Afrique de parler d’une même voix et de façon coordonnée dans un secteur fondamental, le domaine commercial.

Au-delà du fait de mieux exporter et de créer des actifs et des mécanismes pour que le commerce interafricain se développe, les pays africains doivent aussi se défendre contre les nouvelles mesures protectionnistes comme la taxe carbone. Ils ne doivent pas entrer dans des discussions de façon désorganisée avec 54 entités. Si l’Afrique reste absente et n’a pas une voix coordonnée, elle perdra gros. La dispersion permet aux autres de définir les règles et les contours en termes de standard, de taxonomie, de certification, et toutes sortes de décisions pour définir les règles du jeu du commerce de l’avenir. On pourra avoir une Zone de libre-échange commerciale qui nous protège par rapport à l’extérieur, mais qui ne nous donne pas la nécessaire protection pour être partie prenante de l’économie de l’avenir. Une économie qui sera très différente de celle qu’on connaît actuellement.

 

L’intelligence artificielle accélère le développement et la révolution numérique chamboule tout. Certes, l’Afrique progresse, mais ne reste-t-elle pas à la marge ?

Oui ! Tout à fait ! C’est pourquoi nous sommes en train de perdre diverses batailles puisque nous ne n’accordons pas suffisamment l’attention aux dimensions de régulations internationales. L’intelligence artificielle peut être une grande chance pour l’Afrique. Elle démocratise un certain type d’accès, permettra toute sorte d’activités d’être disséminées géographiquement dans un espace plus grand. Cependant, ceux qui vont garder la valeur ajoutée de ces différentes transactions seront ceux qui vont définir les codes, les langages qui seront mises en place de la taxonomie… C’est une dimension que les Africains sont en train de vivre sans se mettre en position de négociation.

 

À l’heure de la révolution digitale, l’industrialisation du continent a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?

Oui, elle a un sens ! Car nous avons trois domaines où l’industrialisation fait toujours du sens. Le premier domaine, c’est que nous avons une énorme demande en produits alimentaires transformés. Il n’est pas compliqué, concrètement. Ce n’est pas comme envoyer une fusée spatiale ! Il fait vivre des secteurs dans lesquels la propriété intellectuelle n’a pas encore tout envahi. Et pour l’Afrique, ce sont des domaines de consommation intéressants ; avec une population qui croît, son marché de consommation de produits alimentaires devient gigantesque. Par conséquent, l’agroprocessing est une opportunité immense et unique pour l’Afrique. Nous n’avons pas besoin de regarder les marchés ailleurs…

Le deuxième domaine, c’est la transformation industrielle à travers la délocalisation. Celle-ci est inhérente à toute révolution industrielle.

Et, de ce point de vue, nous sommes en train de vivre la dernière délocalisation. Celle qui viendra des pays asiatiques, notamment de la Chine vers d’autres pays où le coût de la main-d’œuvre et les coûts associés sont moindres. Avec la robotisation et l’automatisation, la main-d’œuvre a perdu de son importance. On peut donc la remplacer par des machines de toutes sortes.

Bien sûr, ce n’est pas vrai dans tous les secteurs ; ici j’évoquais ceux où la valeur ajoutée est faible. Cela n’a pas de sens d’automatiser l’ensemble du système productif. L’Afrique peut donc absorber cela et avoir un avantage, mais il ne durera pas longtemps, près d’une décennie et demie.

Le troisième domaine, c’est celui qui nous intéresse le plus, faire le jumping, sauter des étapes et intégrer dans les secteurs techniques et technologiques dans lesquels nous n’avons pas besoin de créativité. Nous avons besoin de jeunes. Que l’on regarde l’exemple du Japon, le nombre d’enregistrement des propriétés intellectuelles au regard du vieillissement de la population. Nous verrons le même phénomène dans les pays européens, mais pas forcément aux États-Unis, où l’immigration qui est assez importante, y compris en main-d’œuvre qualifiée. En revanche, la Russie est en crise démographique… En général, nous avons une chance énorme en Afrique si nous identifions, avec précision, les priorités et les points d’entrée qui font du sens. L’avantage que nous avons, comme nous sommes en retard en termes d’infrastructures, nous pouvons sauter l’étape des industries basées sur une infrastructure qui est beaucoup plus verte et qui a un taux de carbonisation beaucoup plus faible.

 

Compte tenu de ses besoins, mais aussi de sa dette, de quel type de financement l’Afrique a-t-elle besoin pour se développer ?

La dette africaine n’est pas énorme si on prend en compte l’indicateur par rapport à la taille de l’économie. Pendant toutes ces crises, elle a une croissance par rapport aux pays africains seulement de 10%. Elle s’est stabilisée autour de 60% du PIB. Ce qui est à peu près la moitié des taux observés dans l’OCDE. Le problème n’est pas la taille de la dette mais celui de la capacité de rembourser les prêts. Car, ces derniers sont les plus chers du monde, il faut le dire ! Si nous avions les mêmes taux d’intérêt de l’Allemagne, proches de 0%, nous n’aurions pas eu les mêmes problèmes que nous avons en ce moment. Nous devons payer 6% à 7%, c’est énorme.

Nous vivons la fin de l’Aide au développement. La contribution des prêts concessionnels du FMI et de la Banque mondiale, et de l’aide bilatérale des pays, n’a pas eu de croissance, en termes globaux, depuis près de quinze ans. Et aujourd’hui, une partie significative de cette aide va en Ukraine, près de la moitié. Nous voyons une diminution considérable en direction des pays africains.

Dès lors, comment réaliser la transition, dans la structure des économies africaines, pour qu’elles ne dépendent plus de l’aide, et pour qu’elles puissent avoir accès à des financements à des taux d’intérêt beaucoup plus réalistes ? Je pense que cette discussion est bien entamée. L’année 2023 a eu un effet important pour changer la nature de la discussion auprès des institutions financières internationales ou au niveau du financement climat en particulier. Nous avons maintenant une opportunité pour considérer l’ensemble de ces problèmes avec des yeux différents par rapport au passé.

 

Quel est votre avis sur ce qu’on appelle le « Sud global ». Est-ce un mot qui a un sens ? Quelle est la place de l’Afrique dans celui-ci ?

Sans doute, nous voyons des développements géopolitiques importants chez des pays qui, jusqu’à maintenant, étaient dépendants de l’Occident. Aujourd’hui, s’offre à eux la possibilité de marquer son indépendance et de choisir d’autres modèles économiques pour obtenir plus de marge manœuvre.

Je reviens par là où j’ai commencé, la démographie. Les pays les plus riches du monde sont aussi les pays qui vieillissent les plus vite. Nous avons donc ici un phénomène de transition. L’Afrique doit jouer un rôle, mais les phénomènes sont très lents et difficiles à prévoir. Nous n’avons pas tous les éléments pour pouvoir prévoir exactement le temps et les conséquences de toutes ces dimensions des transitions que nous sommes en train de vivre.

 

Pour éviter de sombrer dans l’afro-pessimisme ou dans des idées noires sur l’Afrique, quels sont les éléments susceptibles d’impulser un réel décollage de l’Afrique au-delà de la démographique ?

Pendant l’année 2023, j’ai constaté qu’un nombre grandissant de pays commencent à prendre des décisions, même du point de vue institutionnel, pour empêcher l’exportation des produits et matières premières non transformées. Nous l’avons vu d’abord avec les industries extractives. En Tanzanie par exemple, le président John Magufuli a pris diverses mesures pour empêcher l’exportation des minerais. On appelait cela le « nationalisme des ressources minières ». Cela a fait tache d’huile !

Quand je dis que « l’Afrique est l’avenir du monde », je me place du point de vue démographique. Car le monde ne pourra pas se développer sans cette essentielle contribution africaine au regard de sa jeunesse.

De plus en plus les pays ne veulent plus exporter sans transformation et obligent les investisseurs de procéder à une partie de la transformation sur place. Le Botswana, par exemple, est un champion dans ce domaine depuis des années. Maintenant, nous sommes en train de vivre des situations où le parlement exige, vote et ratifie. Je vois cela comme une indication d’une transformation des mentalités et des comportements. Cela est très important pour l’avenir du continent !

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Propos retranscris par Mamadou Bah.

@AB

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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