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Entretien

Écrire l’histoire avec les Africains et par les Africains

Écrire l’histoire avec les Africains et par les Africains
  • Publiéfévrier 26, 2024

Anthropologue, Jean-Pierre Olivier de Sardan (82 ans) a construit son expertise sur une longue présence sur le terrain. Il explique sa démarche et livre sa vision sur l’Afrique et le Sahel, sujet de ses livres.

 

Comment en est-on arrivé à la situation actuelle du Sahel ?

C’est une situation tellement difficile, tellement complexe qu’il est difficile de la réduire en un scenario simple en disant «  Voilà une histoire linéaire… ». Je dirai que la crise agropastorale est à l’origine de toutes les crises, du fait que le système agraire et d’élevage est à bout de souffle.

C’est ce qui alimente le problème de l’emploi : des centaines des milliers de jeunes n’ont pas de travail aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Cette problématique n’a jamais été prise au sérieux, elle n’a pas été dressée de façon rigoureuse ni par les gouvernements nationaux ni par les institutions internationales.

Nous avons toujours en Afrique des gens qui veulent toujours faire marcher les choses, des personnes de bonne volonté. Des créateurs brillantissimes, des artistes, des jeunes talentueux et des artisans très attachés à leurs métiers.

Les jeunes constituent une source potentielle d’insécurité. Ils sont recrutés par les mouvements djihadistes et insurrectionnels. En même temps, les élites politiques, par leur manque de volonté à résoudre les problèmes, sont discréditées ; il en est de même pour les pouvoirs civils, avant l’instauration des régimes militaires. Ces nouveaux régimes entraînent la crise de l’armée dans sa capacité à défendre le pays devant les djihadistes et en raison de son appétence pour le pouvoir.

 

Votre méthode procède de l’observation de la réalité du terrain… Expliquez-nous votre manière de faire…

Elle vient d’abord d’une grande dimension collective. Je suis redevable à l’ensemble des chercheurs, jeunes et moins jeunes, qui m’ont accompagné au Niger depuis que nous avons créé un laboratoire des sciences sociales ; le tout premier en Afrique. Nous avons réalisé beaucoup d’enquêtes collectives.

La masse de données n’est pas celle que j’ai recueillie personnellement. Cela a été une innovation de faire de l’anthropologie un sport collectif. Alors que c’était fondamentalement jusque-là un sport individuel !

Avec notre réseau, nous avons fait exister la recherche en Afrique. C’était aussi une forme de militantisme scientifique ; pour que des chercheurs africains puissent jouer les premières divisions internationales, et pas les cinquièmes divisions locales. C’est un militantisme scientifique au nom de la recherche africaine.

Je suis arrivé au Niger, assez jeune, par hasard. En y restant, j’ai commencé à parler la langue du pays : cela me paraissait une condition nécessaire pour entamer un travail sérieux. Nous ne pouvons pas travailler dans une langue qui n’est pas la langue maternelle de nos interlocuteurs.

J’ai continué à travailler dans plusieurs secteurs d’activité. J’ai eu la chance de travailler sur des chantiers très différents notamment la religion, les traditions nigériennes, l’histoire de la colonisation vue par les colonisées, les héritages de l’esclavage vus par les descendants d’esclaves. Ce qui m’a donné la possibilité de comprendre la variété de ces crises alors que des anthropologues, pendant une dizaine d’années, se focalisaient sur un seul thème !

 

Au Sahel, quand on regarde le temps long, on se souvient des routes du sel, des routes des dattes, des routes du savoir. C’était une région carrefour. Tout cela a été balayé…

Oui, c’est clair ! L’histoire même du Sahel jusqu’à la fin du XIXe siècle et le début de la conquête coloniale, est faite d’une ouverture sur le monde incroyable. Au Mali, avec l’arrivée des Marocains au Moyen-Âge, on voit ce qui était le Sahara. Un espace ouvert et commercial fabuleux.

Nous voyons un échec, lourd de conséquences, de la colonisation qui n’a pas pris en compte les intérêts des peuples et des populations. Ce qui a laissé des souvenirs très douloureux. Je ne parle pas que de la conquête coloniale, par exemple au Niger, où la fameuse colonne Voulet-Chanoine a massacré des milliers et des milliers de personnes sur son passage. Le pire ayant été le système de l’indigénat, qui était absolument abominable.

L’administration coloniale n’avait rien à voir avec celle de France, à la métropole. Elle était extrêmement despotique. Le colonialisme a freiné la modernité plutôt qu’elle l’a créée. Le colonialisme français s’est beaucoup appuyé sur la chefferie administrative à la botte. Elle était d’une force fondamentalement conservatrice.

La période coloniale a été d’abord une période de frein de la modernité qu’une période d’introduction de la modernité dans nos sociétés. Ensuite, il y a eu les indépendances octroyées. La France y était obligée, du fait de sa défaite en Algérie qui a avivé les sentiments des colonisés à son égard.

Et les partis uniques n’ont pas réussi, non plus, à faire ce qu’ils ont promis pendant les dix premières années ayant suivi les indépendances. Par la suite, on est passés à des périodes de dictature militaire, lesquelles ont été aussi catastrophiques que les régimes à partis uniques. Ensuite, ce fut le passage à la démocratie qui, parfois, a été qualifiée de conditionnalité de l’Occident. Cela n’est pas vrai : la démocratie est le produit des luttes estudiantines et syndicales. C’est la lutte des peuples souverains contre des dictatures militaires et des despotes.

Enfin, cela se termine par l’échec du développement. On se demande toujours comment des pays qui ont vécu des passages précoloniaux difficiles, comme le Sénégal, le Niger, le Tchad ou le Bénin, ont, aujourd’hui, un « air de famille » assez fort. Ils ont vécu la même colonisation, la même industrie de développement, dépendance à l’Aide au développement, etc. Cela conduit à dire que les élites politiques n’ont pas rempli leur mission de façon satisfaisante.

 

En réalité, les États se sont vidés de leur substance. Ils sont comme des coquilles vides. Ce qui a aggravé les travers de la société. De ce point de vue, les stratégies de développement ont bien échoué…

Oui ! Si vous prenez par exemple les trois grands Objectifs du développement notamment la lutte contre la pauvreté, c’est un échec. Crise de l’emploi ? Pour moi, je ne peux pas couper la pauvreté de l’emploi puisque c’est l’élément fondamental dans la lutte contre la pauvreté.

Le sujet des services publics est aussi un échec. Car les services publics ont perdu de leur qualité et gagné en extension. Par exemple, l’Ajustement structurel a eu des effets catastrophiques sur l’école et la santé. Enfin la dépendance à l’Aide. Elle s’est perpétuée au fil des années. D’une certaine façon, même si les opérations de développement ont eu des succès tactiques, mais elles sont au cœur de ces trois échecs stratégiques, qui restent des impasses visibles.

 

Comment peut-on extirper le djihadisme du Sahel ?

Aujourd’hui c’est bien clair, la moitié du Mali et la moitié du Burkina Faso sont sous le contrôle des djihadistes qui dictent leurs règles ; cela représente 10% à 20% du Niger. En plus, le mouvement djihadiste commence à s’implanter dans le nord de la Côte d’Ivoire, au Ghana, au Togo et au Bénin. Cela fait beaucoup et fait peser une grande menace. Les djihadistes prospèrent sur toutes les erreurs, les failles de ce passé et de ce présent. Ils profitent de l’échec de l’école.

Au Nigeria, Boko-Haram maudit l’école du Blanc, puisque effectivement, l’école d’origine occidentale ne forme plus que des chômeurs dans des mauvaises conditions, avec des classes de 80 élèves et de double vacation matin et soir encadrés par des instructeurs de faible niveau.

Pour les djihadistes, l’école des Blancs détourne les musulmans de leur tradition, de leurs cultures, de leur religion et de leur foi. C’est une question très sensible. Aujourd’hui, les élites locales mettent leurs enfants dans les écoles privées ; l’école publique, c’est celle des pauvres. Des dépotoirs.

Toutes les crises renforcent les djihadistes. L’école ne représente plus un symbole significatif pour eux. Elle l’exemple de la crise et de la dépravation. On est face à cette donne : crise de l’école, crise des services publics, crise de confiance, crise sociale, crise de l’emploi et crise financière.

C’est parmi les chômeurs que les djihadistes recrutent leurs combattants. Ils donnent de l’argent, des kalachnikovs, des motos et un emploi d’une certaine façon. Ne l’oublions pas, la crise de l’islam. Le salafisme apparaît comme une théologie de retour au Moyen-Âge et de refus de l’innovation. Ce qui est partagé par les djihadistes. Les salafistes et les djihadistes n’ont pas du même camp, mais partagent la même théologie et idéologie. Ils essaient de proposer tous une alternative à la démocratie actuelle.

Celle-ci est elle-même en crise et les régimes démocratiques montrent leurs limites et de nombreuses failles avec des élections truquées et tronquées, volées… Les dirigeants sont largement corrompus, et personne ne fait confiance aux urnes.

 

Comment alors construire des solutions africaines pour pouvoir sortir de ce bourbier ?

Il y a plusieurs éléments dans ce problème. Premièrement la question militaire. Il est évident qu’on ne peut pas vaincre le djihadisme avec les forces extérieures. La guerre ne peut pas se gagner avec des troupes étrangères. La guerre ne sera gagnée que par les armées nationales qui seront capable de la remporter et de gagner les cœurs des populations.

Or, les armées qui sont craintes des populations, répressives avec une violence inouïe et des grandes bavures. Il faut désarmer le peuple pour lutter contre l’insurrection des djihadistes. Ce volet militaire de lutte contre le djihadisme implique des méthodes différentes dans une guerre asymétrique.

Deuxièmement, il faut maintenir les services publics (écoles, dispensaires, tribunaux, police) dans les zones que l’on veut récupérer des mains des djihadistes. Cette dimension est politique.

Troisièmement, il faut organiser la négociation avec les groupes djihadistes pour arrêter la violence et faire taire les armes.

Dans cette situation qui n’est pas la meilleure configuration, je ne sais pas du tout s’il faut conjuguer l’optimisme du citoyen et le pessimiste du chercheur. Le second l’emporte sur le premier, aujourd’hui.

 

Cette crise du Sahel risque-t-elle de s’étendre à d’autres régions ?

Cela fait partie des questions que je me posais. Une certaine résilience de la société incite un peu à l’optimisme. Face à leurs maux, les sociétés parviennent à réinventer une nouvelle manière de vivre. Nous le voyons au Niger où, malgré les sanctions économiques et politiques, les populations continuent à vivre.

 

Dans votre livre L’enchevêtrement des crises au Sahel : Niger, Mali et Burkina Faso, vous évoquez l’opération Barkhane, la force militaire française au Mali. L’approche sécuritaire et militaire n’a-t-elle envenimé la situation ?

La première opération, Serval, avait été déployée au Mali lorsqu’il y avait la crainte pour les autorités maliennes de voir les djihadistes prendre le contrôle du nord du Mali. Elles craignaient qu’ils foncent sur Bamako. L’arrivée des soldats de l’opération Serval avait été accueillie avec enthousiasme par les populations du Mali.

Ce qui a détérioré les relations, c’est le jour où les militaires français ont refusé à l’armée malienne d’entrer à Kidal. L’opinion publique s’est retournée. Par la suite, il y a eu très peu de collaborations entre les deux armées. Personne ne savait pourquoi Barkhane est resté. Elle collaborait peu avec l’armée malienne, mais collaborait bien avec les rebelles Touaregs.

Puis on a accusé Barkhane de soutenir les milices Touaregs arabes et de leur porter secours… Cela a renforcé les soupçons que la France était en train de soutenir les indépendantistes Touaregs. Ensuite, Barkhane s’est retrouvée dans une situation inconfortable et elle a été chassée du pays.

Au Niger, l’idée de la France, après le départ de l’opération Barkhane du Mali, était d’opérer sous le contrôle de militaires nigériens. L’ex-président Mohamed Bazoum voulait cette coopération militaire avec Barkhane, mais il y a eu, entretemps le coup d’État contre lui. L’avantage est que nous avons tous compris qu’une intervention étrangère ne peut pas régler la question djihadiste en Afrique, cela me semble fondamental.

 

Vous êtes à la fois Française et Nigérien. Comment ressentez-vous le rejet des Français en Afrique ?

La France se veut le gendarme autoproclamé de l’Afrique, c’est clair ! À cet égard, il faut reconnaître que les comptes de la colonisation n’ont pas été réglés. La France n’a pas reconnu ses erreurs pendant longtemps. Au parlement français, on trouve encore des députés qui veulent chanter les gloires de l’« aspect positif » de la colonisation en Afrique. C’est une forme de traumatisme pour certains pays en Afrique. Et une source d’insécurité pour d’autres.

On peut ajouter aussi la Françafrique qui a laissé de mauvais souvenirs après la période du colonialisme. Le soutien à certains chefs d’État, les interventions militaires, les combines sont autant de sujets qui expliquent le rejet de la France. Dans cet ordre d’idées, il est important d’intégrer dans ce bilan l’échec du développement que la France prône pour les pays africains. Ce sont, au fond, les échecs de développement de l’Occident.

Cela dit, dans tous les scénarios, on surestime le rôle de la France ; l’histoire de l’Afrique depuis soixante ans s’écrit avec les Africains et par les Africains, et pas forcément par la France. Les acteurs africains depuis les indépendances ne sont pas que des marionnettes ou des fantômes ou des victimes de la France. Depuis vingt ans, la France est devenue un acteur secondaire. Elle a perdu beaucoup de son prestige et de ses moyens. L’Aide publique au développement de la France n’est plus importante ; la Chine qui a pris le relais.

Deux forces croient que la France est encore puissante : la France elle-même (et ses dirigeants) et les manifestant anti-Français !

 

Le monde est inscrit dans une multipolarité géopolitique et géostratégique qui pèse lourdement sur l’Afrique. Quel sera le sort des Africains dans ce jeu nouveau d’influences ?

Pendant 60 ans, l’international était lié à l’aide occidentale. Tous les mécanismes onusiens étaient largement pilotés par l’Occident. Aujourd’hui, le monde est dans une logique de multipolarité : les BRICS, les pays du Golfe, les pays de l’UE. L’aide occidentale n’est plus au centre.

Et les nouveaux acteurs ne sont pas des enfants de chœur ! Chaque pays joue ses intérêts stratégiques, politiques et économiques. L’Aide occidentale avait ses arrière-pensées géopolitiques, il en est de même pour les nouveaux acteurs ! Le principe même de la multipolarité est excellent. Si elle permet d’autres opportunités tant mieux ! Si les étudiants apprennent le mandarin plutôt que le français, ce serait dommage pour la France, mais pas pour l’Afrique.

 

Quels sont les éléments sur lesquels s’appuyer pour espérer que l’Afrique enclenche les cercles vertueux de son émergence ?

Dans mon expérience personnelle de chercheur, ce qui me laisse encore optimiste, c’est que nous avons étudié des choses depuis 20 ans, plein de choses qui ne marchaient pas : l’école, le système de santé, les forces de sécurité non sécurisantes… Nous avons établi des diagnostics sans aucune complaisance, sans censure, ni autocensure. Nous avons rencontré des personnes dévouées et intègres, des médecins, des soignants, des enseignants, des chefs d’établissements, des commissaires de polices, des chefs d’entreprise, des salariés, des agriculteurs.

C’était aussi une forme de militantisme scientifique ; pour que des chercheurs africains puissent jouer les premières divisions internationales, et pas les cinquièmes divisions locales.

Ces personnages-là me rendent optimistes quels que soient les éléments qui procèdent de la superstructure politique (tourmentes et orages politiques). Nous avons toujours en Afrique des gens qui veulent toujours faire marcher les choses, des personnes de bonne volonté. Des créateurs brillantissimes, des artistes, des jeunes talentueux et des artisans très attachés à leurs métiers.

Il faut au niveau des élites politiques, l’équivalent de ces exceptions admirables que nous avons rencontrées. Nous avons besoins de réformateurs qui changent les paradigmes et améliorent la situation en Afrique. Il existe toujours des réformateurs de l’extérieur qui tentent de bien faire, mais ils sont voués à l’échec. Seuls les réformateurs de l’intérieur feront bouger les lignes.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche ; transcription de Mamadou Bah.

 

 

 

 

Des étudiants du LASDEL (Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques social et le développement local), Niger.
Des étudiants du LASDEL (Laboratoire d’études et de recherches sur les dynamiques social et le développement local), Niger.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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