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Entretien

Au Sahel, un risque majeur pour la France

Au Sahel, un risque majeur pour la France
  • Publiénovembre 2, 2022

Le tournant des guerres au Mali et en Ukraine a bouleversé les stratégies sur le continent. Expert en géostratégie, Dominique Trinquand éclaire les nouvelles approches française et russe. Ancien chef de la Mission militaire française aux Nations unies, le général revendique une expérience de plus de 25 ans dans les institutions internationales, l’Union européenne et l’OTAN.

 

Dans le cas de l’Ukraine, peut-on parler de guerre d’attrition ?

Sur le terrain, très certainement. Mais cette guerre n’était pas prévue pour se dérouler comme ainsi. Le Kremlin comptait faire tomber Kiev en trois jours par un coup d’État, c’est erreur d’appréciation de sa part. Nous sommes donc repassés à une guerre classique que, malheureusement pour elle, la Russie n’était pas préparée à faire.

En revanche, l’Ukraine, très soutenue par les Américains et globalement par les pays de l’OTAN, a montré sa capacité à résister puis à contre-attaquer la Russie. Aujourd’hui, cette guerre sur le terrain est en train d’être perdue par la Russie et le défi devient beaucoup plus global. Désormais, dans son discours, le président Poutine ne parle quasiment plus de la guerre en Ukraine mais d’une « guerre de civilisation ».

 

Le risque est considérable et l’issue totalement inconnue !

Malheureusement, je ne vois pas Poutine revenir en arrière alors qu’il sait qu’il est en train de perdre la guerre. Il la place sur d’autres plans, de façon à s’allier d’autres pays et de montrer que le monde unipolaire des États-Unis est passé de mode et qu’on doit passer à un monde multipolaire. Cela peut bien sûr être entendu par de nombreux pays.

 

Comment quaifier l’état du Sahel ? Est-ce « un nouvel Afghanistan » ?

On le sait, la crise économique que traverse la région amène celle, considérable, de l’immigration vers l’Europe. La nature a horreur du vide et les jeunes populations vont là où il y a de l’emploi.

Ces crises amènent à leur tour un déséquilibre exploité par des mouvements djihadistes qui arrivent à prendre et à supplanter des États extrêmement déstabilisés. On l’a vu au Mali, de façon moindre au Burkina Faso, au Tchad où il y a des mouvements. Le Niger semble être un havre de stabilité grâce à l’élection d’un nouveau président et d’un Parlement.

Le développement d’infrastructures routières, maritimes, énergétiques est essentiel, de façon à permettre non seulement l’exportation mais l’exploitation et la transformation de matières premières dans le pays. La plus-value doit profiter à toutes les populations africaines.

Toute cette région est extrêmement explosive. La France, qui l’a longtemps soutenue et a réussi à y amener les Européens et leurs financements, est en difficulté aujourd’hui pour deux raisons. Premièrement, des populations souvent manipulées prêchent « l’anti-France » en arborant des drapeaux russes. Deuxièmement, le danger pour les Européens se trouve en Ukraine, et ils ont donc tendance à se désengager et le Sahel a moins de moyens pour combattre la crise.

 

Faut-il se contenter du constat ?

Il faut comprendre que l’Afrique a beaucoup changé, qu’elle a une population très jeune. Sa perception de la France et de ses propres gouvernements, souvent assez anciens, a beaucoup changé. Il faut partir du postulat que, depuis les indépendances, deux générations ont passé. Arrêtons de critiquer sans cesse la colonisation qui n’est plus là depuis soixante-dix ans. Les pays ont leur destin en main.

En revanche, nous devons les aider lorsqu’ils choisissent des chemins qui les amènent à plus de développement et de démocratie. Les choix faits par le Mali de l’appui Wagner, dont il faut rappeler que ce sont des mercenaires et un appui russe indirect, qui sont là pour défendre le régime et pas pour lutter contre les djihadistes, n’étaient pas la bonne solution. La position de la France est difficile mais elle doit continuer à attirer des fonds européens pour permettre le développement. C’est lui qui stabilisera cette situation politique difficile.

 

Peut-on passer à côté de l’autocritique ? La France a affiché un volontarisme unique depuis 2012 mais Barkhane et Serval ont été gérées pratiquement à huis clos.

Ces opérations ont en fait été traitées avec les seuls gouvernants. Les populations ne savaient pas ce qui se passait pendant les sommets qui réunissaient tous les chefs d’État. La France n’agissait pas seule et demandait aux gouvernements s’ils voulaient qu’elle reste. Mais, avec le poids militaire qu’elle représente, la France a traité l’aspect sécuritaire en disant que le reste était leur problème.

Le Mali, lorsque les djihadistes ont pris le terrain, était absent : il n’y avait pas de préfets, d’écoles ni de justice. Les mouvements djihadistes ont naturellement installé un pseudo État alternatif à l’État central de Bamako. La France a eu du mal à s’impliquer dans ce problème et a donc été accusée de ne s’occuper que du volet sécuritaire. Or il est difficile voire impossible pour un pays étranger de traiter avec les populations. Le seul traitement de l’aspect sécuritaire a été un chemin qui a progressivement éloigné ces pays de la résolution des conflits.

 

N’est-ce pas le signe que la France comprend de moins en moins l’Afrique ?

C’est vrai, et pour une raison simple : on dénombre de moins en moins de Français présents en Afrique et qui connaissent le fond du continent. De leur côté, les diasporas, très importantes en France, sont « entre deux chaises » : ils ne sont plus vraiment de leur pays et pas vraiment de la France. Elles doivent comprendre que la France travaille pour ces pays et non pour elle seule. Elles doivent comprendre le message dans les pays et non pas alimenter des feux perpétuels.

À ce titre, rappelons que Wagner apporte de l’armement et de l’instabilité et suscite la nécessité d’avoir une milice armée. Il n’a pas intérêt à régler le problème mais plutôt à ce qu’il se perpétue. La France doit lutter contre cette présence nocive mais par le biais des pays dont nous avons beaucoup de représentants sur notre territoire.

 

Faut-il s’alarmer devant la présence d’un millier de militaires Wagner ? Cela a-t-il du poids par rapport à une connaissance française et une relation avec ce continent unique ?

Wagner a seulement le poids de d’une garde prétorienne. Il est là pour garder le gouvernement or il faut rappeler qu’au Mali les djihadistes sont aux portes de Bamako et qu’il n’a donc pas particulièrement réussi. Il y a même eu des incidents entre l’armée malienne et Wagner.

En République centrafricaine, le président Touadéra veut changer la Constitution et vient de limoger la Présidente de la Cour constitutionnelle qui s’y est opposée. Là aussi, Wagner va servir de garde prétorienne mais va surtout se servir car il doit être payé ! La France dépensait un milliard d’euros au Mali pour le défendre et c’est à présent au Mali de payer Wagner par le biais de mines d’or. Le patron de Wagner, Evgueni Prigozhin, est un homme d’affaires devenu ami de Vladimir Poutine qui a réussi à monter des opérations. Il est aussi présent en Ukraine pour combattre et s’affirme meilleur que l’armée russe.

 

Le redéploiement militaire français est focalisé sur le Niger. N’est-ce pas un risque majeur pour ce pays ?

La France a eu raison de se réorienter vers le Niger et, ne l’oublions pas, le Tchad. Au Niger, avec une stabilité démocratique et une instabilité avec les djihadistes, le système a complètement changé. Les soldats français sont sous les ordres d’officiers nigériens qui commandent et décident d’opérations en commun. Au Burkina Faso, l’importante force spéciale Sabre est présente.

En fait, la France n’a quitté que le Mali, qui est le centre d’un problème que les Maliens doivent désormais régler. Elle s’appuie à présent sur trois pays pour maintenir une aide qui n’est plus de la nature de l’opération Barkhane mais où les pays commandent leurs opérations avec les moyens dont dispose la France.

 

Dans cette guerre asymétrique, quels éléments reste-t-il pour déployer une stratégie efficace à l’égard de cette déstabilisation majeure ?

Le développement est la stratégie essentielle : apporter des emplois et que l’État s’implante dans ces régions. Il faut continuer à attirer des financements européens de façon à avoir des critères de développement économique et juridique. Lorsque des particuliers ont un litige, plutôt que d’aller voir le djihadiste qui va appliquer les règles de la charia et récolter de l’argent, ils sollicitent un État qui a mis en place une justice et des règles convenues par l’ensemble de la société et qui ne se fait pas payer pour cela.

Le Niger est un des pays qui a compris que l’explosion démographique est un problème à régler absolument. Le développement ne continuera pas dans un pays où chaque femme attend de sept à neuf enfants. Et l’émigration aura des limites. Pour régler ces problèmes structurels, il faut des gouvernements élus qui puissent régler les problèmes de leur population avec l’aide financière, institutionnelle et militaire des pays européens.

 

Le Sahel est ce « voisin d’en face » de l’Europe et, avec le prisme de la guerre en Ukraine, les problèmes risquent de s’aggraver. Les parties en présence ne risquent-elles pas de manquer de temps ?

Le temps est un instrument essentiel de ce changement. La Russie, qui veut déstabiliser notre dispositif au Sahel, affecte en réalité les populations et les pays. À terme, ce seront des populations de plus en plus mal dans leur pays et qui le fuiront en créant un phénomène d’immigration. On sait que l’Europe y est extrêmement sensible.

En Europe, nos sociétés sont fissurées, avec des partis d’extrême-droite qui jouent beaucoup de cette carte. Le président Poutine en joue aussi pour fissurer des sociétés et mettre en place des gouvernements qui refuseront brutalement l’immigration, ce qui sera une catastrophe. Et l’installation d’un califat au Sahel créerait un antagonisme cette fois-ci armé entre cette zone africaine et la zone européenne.

 

Votre expertise vous a amené au Liban, en ex-Yougoslavie et différents théâtres en Afrique. Avec l’expérience des Opérations de maintien de la paix, on a la profondeur stratégique d’imaginer avec les structures onusiennes pour parer aux feux et trouver les bonnes réponses.

Les institutions de l’ONU sont des instruments. Ceux qui décident sont le Conseil de sécurité, c’est-à-dire les Nations. Je le dis : l’ONU, c’est nous, et si ça se passe mal, c’est de notre faute. En 1993, quand nous sommes partis en ex-Yougoslavie, Boutros Boutros Ghali m’a dit « Vous, les Occidentaux, devez apprendre la patience, le temps. On ne règle pas une crise en huit jours. » Le mieux est bien sûr de la régler avant de prendre des dispositions pour qu’elle n’explose pas.

 

Hichem Ben Yaïche et le général Dominique Tinquant

 

Les crises africaines ne sont pas des crises stratégiques majeures et c’est pour cela qu’on y trouve des OMP (opérations de maintien de la paix). D’une certaine façon, une crise majeure comme celle en Irak, en Libye ou en Ukraine, entraîne une intervention directe ou indirecte. Or on trouve très peu d’Occidentaux dans les OMP et ce sont des pays en développement qui fournissent leurs contingents. Nous payons car cela coûte beaucoup moins cher que si nous intervenions et permet de stabiliser la situation. Il faut ensuite du temps pour mettre en place les dispositifs qui vont gommer les antagonismes et mettre en place le développement.

Lorsque la crise n’est pas réglée en trois ans, il ne faut pas remballer et partir ailleurs. À Haïti, nous en sommes à la cinquième OMP et parlons déjà d’une nouvelle opération puisque, à chaque fois, il faut revenir six mois après avoir plié les gaules. Il faut donc apprendre la patience.

 

Justement, 60% des OMP se font en Afrique. N’est-ce pas une rente de situation ?

C’en est une pour les pays africains qui ont beau jeu de critiquer l’ONU mais ne règlent pas leurs problèmes. En RD Congo, tout le monde demande le départ de la Monusco sans avoir réglé les problèmes de l’est du pays. C’est aussi une rente pour les pays contributeurs qui pour beaucoup viennent d’Asie comme l’Inde, le Népal et le Bangladesh. Un chef d’État major de l’armée indienne m’a confié envoyer ses soldats en vacances dans les opérations de l’ONU ! C’est assez triste d’entendre ça.

Dans mon travail, j’équipe les contingents africains qui participent aux OMP. Les Africains ont un intérêt direct à y être parce que le déploiement de leurs forces va stabiliser la situation sur le continent. Mais aussi, par leur formation et leur équipement, ces contingents voient un peu autre chose et apprennent la règle de droit, l’application des lois, les Gender issues. C’est là où les OMP ne sont pas une rente mais une école.

 

En polémologie et dans l’art de la guerre, on établit des scénarios pour essayer d’anticiper. L’Afrique est la dernière frontière en termes de levier économique et va être le champ clos des rivalités. Les conflits vont-ils se multiplier et comment réagir face à un continent qui risque la désintégration tandis que la Russie s’y intéresse particulièrement ?

La Russie s’intéresse particulièrement à l’Afrique pour embêter les autres puissances. Elle n’a pas d’intérêt particulier en Afrique et a suffisamment de matières premières sans avoir besoin de celles de l’Afrique. En revanche, elle sait que les Occidentaux s’y intéressent et elle intervient pour cela. Elle n’apporte rien au continent si ce n’est une milice privée et de l’armement. 

Sur ce continent extrêmement riche, qui a une population très jeune et très capable et des matières premières, les Africains me disent souvent que les anciens colonisateurs ont pillé les ressources et qu’il faut maintenant laisser d’autres en profiter. Mais ils doivent réaliser que les accords qu’ils passent doivent être dans leur propre intérêt. Les accords avec les Chinois se révèlent de plus en plus être des accords de dupes ils deviennent propriétaires parce que les Africains n’ont pas réussi à payer. Les Africains doivent travailler pour eux et non pour l’intérêt personnel d’un certain nombre de gens sur le continent.

La position de la France est difficile mais elle doit continuer à attirer des fonds européens pour permettre le développement. C’est lui qui stabilisera cette situation politique difficile.

Le développement d’infrastructures routières, maritimes, énergétiques est essentiel, de façon à permettre non seulement l’exportation mais l’exploitation et la transformation de matières premières dans le pays. La plus-value doit profiter à toutes les populations africaines. Arriver à une progression démographique normale est quelque chose qui permettra le développement, la stabilité politique, et l’arrêt de ces mouvements de déstabilisation au sein des pays africains.

 

Quel est votre regard sur la politique africaine de la France ?

Le président de la République n’a pas connu l’époque des colonies ; il s’est beaucoup tourné vers les anglophones parce que le rapport avec eux est complètement différent. À l’École de guerre britannique, j’ai été frappé par tous les pays africains anglophones qui pensent que les pays africains francophones ont une chance extraordinaire d’avoir la France, qui s’intéresse à l’Afrique, tandis que l’Angleterre s’en moque !

Les Africains francophones attendent trop de la France. Je suis contacté par des opposants dans des pays qui me demandent ce que fait la France. Je leur réponds : « Aide-toi, le Ciel t’aidera ! »  À vous de faire, nous sommes là pour vous aider selon ce que vous aurez décidé.

@NA

 

 

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

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