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Entretien exclusif

Ramtane Lamamra (UA) : «Penser une Afrique de la paix»

Ancien ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra est Haut représentant de l’Union africaine. Il explique les conditions du dialogue entre les pays et à l’intérieur de chaque pays, pour enfin « faire taire les armes » en Afrique. Réédition.

Par  SD

L’Union africaine (UA) veut « faire taire les armes » cette année, en Afrique. Est-ce à dire qu’après cette date, les armes tonneront à nouveau ?

Non, ce n’est pas la bonne problématique. Quand ils ont célébré le cinquantenaire de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 2013, les chefs d’États ont identifié parmi les projets emblématiques que l’Afrique se devait de réaliser, cet objectif important de faire taire les armes au plus tard le 31 décembre 2020. Ils avaient considéré que se donner sept ans était une séquence de temps raisonnable pour pouvoir se projeter et travailler d’arrache-pied à cet objectif.

Néanmoins il est facile de deviner, que « Faire taire les armes » ne peut pas être une opération calendaire, arithmétique, mécanique et automatique. Ce qui était important, c’était l’acte psychologique, politique, civilisationnel, de dire au moment de la célébration du cinquantenaire de l’OUA, devenue UA, qu’il ne devait pas y avoir d’avenir pour les confrontations fratricides en Afrique et que le moment était venu d’ouvrir une autre page de l’histoire de notre continent qui a pour nom : promotion de la paix, de la prospérité par le panafricanisme.

L’architecture africaine de Paix et de sécurité est, du point de vue conceptuel, bien élaborée ; il faut que dans la pratique, elle puisse donner le maximum de ce qu’elle peut produire comme bienfaits, en matière de préventions des crises et conflits, de solutions, de consolidation de la paix.

Tous les chantiers concrets tels que « Faire taire les armes » deviennent des manifestations de cette volonté politique, et des cadres de travail et d’organisation pour que nous puissions additionner nos cœurs, nos raisons, démultiplier nos forces et aller résolument de l’avant ; en vue de cette transformation des esprits et des comportements afin que nous devenions un exemple du vivre-ensemble dans la tolérance, dans la convivialité et l’harmonie.

Si nous devions regarder simplement en termes de procès verbalistes que les guerres vont s’arrêter le 1er janvier de telle année, ou se prolonger jusqu’au 31 décembre à minuit, nous n’aurons pas capté l’esprit de cette décision, qui est de nature civilisationnelle.

Quand on voit l’état des crises en Afrique aujourd’hui, on se demande comment léguer à la nouvelle génération un continent apaisé.

C’est le réflexe qui anime les dirigeants actuels. Ils sont conscients que la population du continent est essentiellement jeune, que ces jeunes ne sont pas responsables de la situation dans laquelle ils sont nés, dans laquelle ils grandissent, et que par conséquent le devoir des aînés, des parents, est de ménager aucun effort pour faire hériter à ces nouvelles générations une Afrique différente et qualitativement meilleure. Et donc, il faut travailler à régler les problèmes.

Maintenant, les crises, les conflits armés, sont les résultats de processus historiques et il est important de s’attaquer aux causes sous-jacentes, et non pas simplement aux manifestations.

Clairement, les causes sont d’ordre économique, social, environnemental, et sont fonction de la gouvernance. Il faut donc s’attaquer résolument à ces causes en créant de nouvelles conditions de vie, de nouvelles manières pour les Africains de se gérer, de cohabiter, de travailler et de régler pacifiquement les difficultés.

Du reste, les pays africains ont développé systématiquement des moyens de résolution pacifiques de leurs conflits. Lorsque vous analysez la situation actuelle et que vous la comparez aux premières décennies des indépendances (1960-1970), où on déplore des conflits majeurs entre pays africains, à cause de problèmes de frontières, d’irrédentisme, de problèmes idéologiques, vous voyez bien que les choses ont évolué : les pays africains ont réglé leurs conflits, souvent par la négociation, soit par la médiation, soit par l’arbitrage, soit par la Cour internationale de la justice, ou le Tribunal international du droit de la mer. C’est une évolution qualitative extrêmement importante.

Les conflits d’aujourd’hui sont d’une autre nature ; ils reflètent l’évolution de notre continent, l’évolution de nos sociétés internes ; nous avons de nombreux conflits armés d’ordre interne et des conflits hybrides, c’est-à-dire des conflits où les États, les mouvements politico-militaires, inscrivent leur action grosso modo dans le respect de la Constitution et qui demandent que telle portion du territoire, telle partie de la population puisse bénéficier de la protection de la Constitution et d’une partie du revenu national.

Parallèlement, l’économie criminelle, de même que le terrorisme, ignorent les frontières ; par définition et par nature, ces acteurs ne sont pas intéressés par le processus de règlement pacifique des problèmes.

On a tendance, au sein de l’UA, à accuser les hommes en tentant de résoudre les conflits aux profits des femmes et des enfants. Pourquoi cette démarche ?

En réalité, l’acte constitutif de l’UA s’emploie à promouvoir et à protéger la dignité et la valeur de la personne humaine de manière générale. Certes, les causes des conflits peuvent être objectives, mais les individus peuvent être cause d’aggravation de ces crises.

Seules les solutions justes, équitables et ancrées dans le droit et dans les valeurs de notre continent peuvent faire avancer les choses. Dans beaucoup de pays africains, les situations conflictuelles sont à analyser à travers une double grille : en premier lieu, la nécessité de faire en sorte que le problème lié à l’unité nationale ne se fasse pas au détriment de toutes les diversités ; ce sont elles qui forment la richesse d’une nation.

En deuxième lieu, se pose l’équation du centre et des périphéries. Souvent le centre, ce sont des régions les plus prospères, la capitale, lieu du dynamisme économique, de vie intellectuelle, etc. ; il ne faudrait pas que la vie au centre se fasse au détriment des périphéries.

Ce double équilibre fait que les sociétés peuvent être dynamiques et peuvent développer des amortisseurs contre les chocs et engendrer des solutions qui soient de nature à assurer la bonne gouvernance, en tant que base indispensable pour le développement.

Comment allez-vous concrètement faire taire les armes en Afrique, continent dont la photographie renvoie aux crises armées disséminées çà et là. Allez-vous affronter les groupes armés ou allez-vous négocier ?

Les confrontations ne nous mènent nulle part. L’Afrique politique qui s’est développée depuis les indépendances a célébré 50 ans d’unité d’actions autour de ce principe inscrit dans la charte de l’ONU. Et elle a développé cette vision dans l’agenda 2063 pour la deuxième partie du siècle, de sorte à ce qu’il soit le siècle de transformations profondes des mentalités, des comportements. Que l’Africain de demain soit véritablement acteur et bénéficiaire d’un renouveau démographique, de développement et de qualité de vie !

Les Africains ne peuvent pas être condamnés toute leur vie à rester bénéficiaires de l’Aide publique au développement, les Africains ne doivent pas toute leur vie être marginalisés dans la gouvernance mondiale, les Africains doivent pouvoir être des partenaires à part entière dans l’évolution du monde contemporain, évolution qui se fait à pas cadencés.

L’Afrique envisage de ne pas être un fardeau pour le reste du monde, et doit être considérée comme un partenaire respectable et respecté qui a sa propre contribution à apporter à l’ordre international.

Voyez les progrès formidables des sciences et technologies, quand ils sont mis au service de l’évolution des sociétés humaines. On se rend compte que l’Afrique ne doit pas continuer à s’enliser dans des problèmes d’un autre temps !

Les confrontations sont liées au fait qu’on ne développe pas assez le dialogue. L’organisation continentale a développé justement un magnifique appareil de Paix et de sécurité. L’architecture africaine de Paix et de sécurité est, du point de vue conceptuel, bien élaborée ; il faut que dans la pratique, elle puisse donner le maximum de ce qu’elle peut produire comme bienfaits, en matière de préventions des crises et conflits, de solutions, de consolidation de la paix, une fois que la paix et la sécurité auront été restaurées.

Le continent fait partie intégrante de l’ordre international tel que consacré par les Nations unies ; l’Afrique travaille avec l’ONU et notre boîte à outils comporte une gamme de mesures qui vont de la prévention, d’alertes précoces, de mécanismes de détection de germes de conflits potentiels jusqu’à tous les dispositifs opérationnels de prévention, la négociation, l’intervention d’une tierce partie et enfin la mise en œuvre d’une solution, une fois que celle-ci aura été trouvée…

Pour résumer, nous sommes pour un dialogue permanent entre pays africains, chaque fois qu’il faut régler des problèmes entre eux, par la voie pacifique, mais nous appelons aussi au dialogue à l’intérieur des pays pour promouvoir les valeurs de la concorde, de la réconciliation nationale, du vivre ensemble, en tant que citoyenneté participative. Naturellement, la rigueur de la loi est là pour veiller à ce que ceux qui sortent de la légalité, de la légitimité fassent l’objet de poursuites.

Quel sera le rôle, quelle sera la mainmise de l’Occident dans ce « désarmement » de l’Afrique et ensuite quel rôle pensez-vous vraiment que les parlementaires africains peuvent jouer dans cette phase ?

D’abord, il ne s’agit pas de « désarmement » de l’Afrique ; il s’agit de faire taire les armes. Il y a une différence. Les États peuvent continuer à disposer des moyens de leur défense nationale ! C’est vrai que l’Afrique a adopté le traité de Pelindaba qui porte sur la dénucléarisation du continent. L’Afrique n’a pas d’armes nucléaires ! Ce qui constitue de sa part, une contribution à la paix mondiale.

Nous avons des besoins de sécurité nationale, mais il nous faut aussi penser à demain – il n’est pas interdit de l’envisager – une Afrique de la paix, de la défense et de la sécurité qui bâtirait sur les acquis de l’architecture de Paix et sécurité.

Laquelle ferait que l’Afrique dépenserait moins pour sa défense nationale, pour un produit meilleur et plus efficace. Parce les pays pourront nouer une collaboration plus grande, parce qu’il y aura des complémentarités à travers des dispositifs arrêtés au sein des communautés économiques régionales et au sein de l’Union africaine.

D’autre part, vous évoquez « l’Occident », mais beaucoup de partenaires internationaux échappent à cette appellation : voyez les partenariats stratégiques de l’UA avec le Japon, avec la Chine, avec l’Inde, avec les pays arabes voisins, avec le Brésil… Beaucoup de pays s’ajoutent à nos partenaires de l’Union européenne et les États-Unis.

Donc pour les Africains, c’est un signe de maturité d’avoir beaucoup de partenaires. C’est un signe également de responsabilité, parce que nous considérons que l’Afrique, même si elle a des solutions africaines aux problèmes de l’Afrique, même si elle a des problèmes spécifiques et elle s’attache à les traiter en fonction de ses propres valeurs, son sort en bien ou en mal a bien des répercussions sur le reste de la communauté internationale. L’Afrique ne vit pas comme une grande île isolée ! L’humanité est une et indivisible, la paix est également universelle ou ne l’est pas.

Maintenant dans le dialogue politique, on peut être d’accord sur tel aspect en désaccord sur tel autre avec tel pays, mais il fait partie de la vie et des relations internationales. Donc, l’Afrique unie, attachée à son organisation continentale, qui défend ses principes, est un acteur qu’il faut accepter comme tel ; un acteur qui a ses propres intérêts, mais qui ne cherche pas à les promouvoir au détriment des autres.

Voilà la projection qu’il faut avoir au moment où l’Afrique envisage véritablement de ne pas être un fardeau pour le reste du monde, et doit être considérée comme un partenaire respectable et respecté, qui a sa propre contribution à apporter à l’ordre international.

Quel est le rôle des personnalités politiques ?

Dans le cadre que je viens de vous décrire, les parlementaires, je les appelle « la courroie de transmission » entre les institutions nationales et continentales, et les peuples africains. Ils sont élus, ils sont proches des populations et dans le même temps, ils sont partie prenante dans l’ordre institutionnel à la fois national et continental. Ils ont donc une responsabilité unique et considérable.

Ils sont à l’écoute des populations, ils sont au courant des réalités dans lesquelles s’exerce le pouvoir au niveau de chaque pays comme au niveau continental, donc à leur niveau, on peut s’attendre à de la sagesse, à de la pondération et à du réalisme, mais aussi à un effort considérable de communication pour aller dans le sens de l’apaisement, du dialogue responsable, afin qu’en tout état de cause, s’apaisent les malentendus entre les gouvernants et les gouvernés.

Ils doivent faire en sorte que fondamentalement, ces vertus qui sont inséparables de la culture africaine ,puissent trouver des applications contemporaines ; hier c’était l’arbre à palabre, où les gens se réunissaient, discutaient sagement jusqu’à régler tous les problèmes qui se posaient, aujourd’hui ce sont les parlements modernes où les exécutifs et les élus se rencontrent, discutent et trouvent la meilleure voie pour aller de l’avant dans l’intérêt bien compris de tous les peuples et de tout le continent africain. JO

Une réponse à “Ramtane Lamamra (UA) : «Penser une Afrique de la paix»”

  1. Author Thumbnail Djenkal dit :

    Cela me semble être un vœux pieux.
    Les forces occidentales, surtout anciennes colonisatrices, ne laisseront jamais l’Afrique se développer dans la paix.
    C’est une nouvelle forme de colonisation moderne et de domination.

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