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Entretien exclusif

Jean-Pierre Raffarin : «Eliminer ou diminuer la dette est une bonne stratégie»

En tous les cas, je pense que nous pouvons garder confiance, qu’il n’est pas trop tard. Les défis sur la pauvreté sont des défis de moyen terme pour le continent africain. Certes, plus les choses iront vite, mieux ce sera, mais n’avons pas de raisons de désespérer. Nous devons mettre en place une coopération internationale dont le point de départ pourrait être un accord entre l’Europe et la Chine, élargi aux Etats-Unis. Les initiatives sont aujourd’hui à prendre entre l’Europe et la Chine qui a investi, ces dix dernières années plus de 120 milliards de dollars aux Etats-Unis.

Certaines perspectives nouvelles sont tout de même globalement intéressantes. Je pense notamment au développement du paiement par téléphone auquel de très nombreux Africains ont aujourd’hui accès. Le soutien à la consommation peut ainsi aller directement à la base, c’est-à-dire à ceux qui ont le téléphone en mains, et non pas par des courroies de transmission administratives et bureaucratiques plus ou moins corrompues comme on l’a vu trop longtemps. 

Ces derniers ont investi un montant équivalent, de l’ordre de cent milliards. Ce sont les deux grandes forces de contribution et de développement. Il est clair qu’avec l’Europe, un triangle serait formé qui installerait une gouvernance mondiale à même de développer une stratégie de lutte contre la grande pauvreté. D’autres sujets mériteraient d’être abordés. Je pense notamment à ce milliard de jeunes Africains qu’il faut intégrer, par une politique d’infrastructures, dans l’économie mondiale à l’horizon 2050.

Mais à court terme, c’est avant tout la lutte contre la pauvreté qui doit primer, sous tous ses aspects, y compris sécuritaire. La pauvreté constitue un terreau particulièrement favorable pour le recrutement des mouvements terroristes. C’est aussi la source des émeutes et des déstabilisations. C’est vraiment la première des urgences. Le second point est formé par ce couple des jeunes et des infrastructures qu’il faut mettre en place. Il faut donc engager un trilogue Europe-Etats-Unis-Chine pour travailler un programme africain.

Mais le discours de Macron sur l’Afrique ne procède-t-il pas de l’incantation ? Comment arbitrer entre deux calendriers, celui de l’urgence et de court terme, et celui du long cours ?

Je ne crois pas que l’on puisse faire ce reproche à Emmanuel Macron. Il est tout de même quasiment le seul chef d’Etat au monde à mettre l’Afrique dans l’agenda. Il doit naturellement, en début d’initiative, convaincre ses alliés européens, et je crois que tel est son objectif : d’abord, mettre l’Afrique dans l’agenda européen. Je partage son analyse : nous partageons avec l’Afrique un destin commun.

C’est dans ce sens que va son travail à l’intérieur de l’Union européenne pour convaincre ses partenaires. Je pense que nous devons aller plus loin, nous adresser à la Chine qui a fait beaucoup d’efforts pour s’implanter en Afrique, avec des bons et des moins bons résultats, avec des atouts et des fragilités, avec des débats qui ont eu le mérite d’être ouverts. Le moment est opportun, pour la Chine, de montrer que sa stratégie n’est pas purement égoïste, au profit de ses seuls intérêts, mais qu’elle vise aussi au développement de l’Afrique.

L’Afrique est-elle en mesure de renégocier ses 145 milliards de dette à l’égard de la Chine ? Et la Chine peut-elle se montrer généreuse ?

Je ne sais pas quelle sera l’attitude future de la Chine. Je sais, en revanche, qu’elle a besoin de relations de confiance dans le monde. Les Chinois ont parfaitement conscience que son régime politique l’isole d’une grande partie du monde et qu’elle doit donc faire un certain nombre de gestes. L’initiative des Routes de la soie constituait, à cet égard, un geste important. Nous voyons bien qu’aujourd’hui, la priorité de l’équilibre du monde réside dans la question africaine et dans l’urgence d’agir pour la résoudre. Les Chinois, comme nous, savent réfléchir.

La crise que nous vivons n’aura-t-elle pas pour effet d’obliger le capitalisme à revoir sa manière d’envisager sa course folle vers la financiarisation et une espèce de vision prédatrice du monde ? 

Je pense que dans tout système, nous aurons toujours besoin d’experts et de la création de valeurs. La liberté d’entreprendre et la capacité de créer demeurent un principe de base de l’humanisme libéral. Bien entendu, tous les excès que nous avons connus devront être corrigés : la mésestimation de la survie de la planète, la croissance des inégalités, etc., le système, tel qu’il a été bâti, a dérivé vers une financiarisation qui privilégiait la recherche de gains à court terme sur la vision à long terme.

C’est cet aveuglement qui caractérise notre monde d’aujourd’hui. Comme le dit si bien Edgar Morin, « lorsque l’immédiat dévore, l’esprit dérive ». L’avidité pour le profit immédiat a fait dériver les esprits de manière pathologique. La guérison de notre système s’impose. Pour ce faire, nous devons continuer à croire dans les capacités créatrices de la personne humaine, dans l’innovation, dans le progrès et la création de valeurs, mais selon des logiques qui respectent la compatibilité avec l’activité humaine et  le principe de fraternité qui fait que l’augmentation des inégalités doit être combattue.

Face à une situation inédite, quelles sont vos préoccupations majeures qui vont déterminer notre rapport au monde dans un avenir proche ?

Comme dans toutes les crises, nous risquons d’être confrontés à une montée des égoïsmes.  Chaque pays et chaque secteur d’activité va penser à son propre avenir. Il va être difficile de voir se dégager des priorités collectives, sur un plan mondial, dans une multitude d’intérêts nationaux et particuliers. Cela risque d’être notamment le cas en ce qui concerne la pauvreté. Nous allons avoir besoin de soutenir les PME, mais la pauvreté va demeurer la question majeure.

Cette question concentre à la fois nos convictions éthiques et morales, et la nécessité de vivre dans un monde qui soit en sécurité. Il n’y aura pas de développement dans l’instabilité. Le risque d’émeutes et de tout ce qui peut relever d’une agitation désespérée représente, je crois, le principal danger pour le monde. Notre grand combat qui dépasse les frontières – qui concerne aussi bien la Chine que les Etats-Unis, et naturellement l’Afrique – est un combat contre le désespoir. Nous allons vaincre le virus, mais nous devons vaincre le désespoir. 

Jean-Pierre Raffarin est président de la Fondation Leaders pour la paix

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