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Entretien exclusif

Jean-Pierre Raffarin : «Eliminer ou diminuer la dette est une bonne stratégie»

A travers la crise que traverse la planète, « notre grand combat qui dépasse les frontières – qui concerne aussi bien la Chine que les Etats-Unis, et naturellement l’Afrique – est un combat contre le désespoir », explique l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin. 

Entretien avec Guillaume Weill-Raynal

Ancien Premier ministre, vous menez, à la tête de plusieurs fondations, un travail de réflexion, de prospective et d’analyse, qui vous donne la figure d’un « sage ». Cette image vous convient-elle ?

C’est un peu la situation de l’expérience… J’ai beaucoup œuvré dans l’action publique et dans l’action privée, sur le plan international. Aujourd’hui, je suis mobilisé sur des questions de géopolitique, et je dois avouer qu’il y a de quoi faire en ce moment, compte tenu de la gravité et du caractère tendu de la situation. Il est donc passionnant de s’intéresser, non seulement aux questions de développement, mais aussi aux questions liées à l’équilibre du monde et, au fond, à la paix, qui doit être quand même l’objectif de toute gouvernance mondiale.

En dépit des incertitudes, comment voyez-vous le « monde d’après » la pandémie de Covid-19 ? 

Je pense que ce monde d’après sera marqué durablement par la tension des conflits entre les Etats-Unis et la Chine. Avant même cette crise sanitaire, fin 2019, nous étions dans une situation de guerre commerciale et technologique. Certains pensaient que cette crise, par nécessité, allait rapprocher les deux grandes puissances. Mais nous voyons bien qu’elle aggrave la tension et l’agressivité – voire la brutalité – entre les deux pays.

Les services de renseignement américains accusent la Chine ; la Chine accuse les Etats-Unis d’avoir importé le virus chez eux. Nous nous trouvons dans une situation où, au-delà de la communication, c’est la propagande qui règne. Et nous voyons bien, aussi, que tout ceci va avoir des conséquences géopolitiques majeures. Nous pouvons ainsi résumer le nouveau contexte : une lutte entre les deux grandes puissances qui ne va que s’accélérer.

« Les atouts existent – la notion de solidarité, la coopération multilatérale, les moyens modernes de télécommunication et notamment de paiement etc. – qui nous permettent de regarder la période qui vient comme propice à la lutte contre la pauvreté », dixit Jean-Pierre Raffarin.

Le président Trump est le représentant d’un pays qui est – encore aujourd’hui – la première puissance mondiale, mais qui n’accepte pas de jouer un rôle international de premier plan. America first devient progressivement America alone…  Le number one ne veut pas jouer son rôle de number one. Et le numéro deux prétend, aujourd’hui, par ses initiatives, jouer un rôle majeur, c’est-à-dire, prendre la place du premier. C’est ce qu’on appelle le piège de Thucydide. Et c’est notre paysage pour les années qui viennent. 

Cette rivalité géopolitique cache aussi des impacts extrêmement forts quant aux conséquences économiques de cette crise : près de 85 ou 95% de tous les secteurs de l’économie mondiale sont au bord du collapse. Le monde va-t-il pouvoir supporter cette tension ?

Je pense que cela va être, en effet très difficile, et que les perspectives sont inquiétantes, et même angoissantes. Face à une pandémie mondiale, nous apportons des stratégies d’éradication nationales. La première question est donc d’avoir une vision mondiale de cette situation. Car tant qu’un pays sera encore infecté, il ne pourra y avoir de libération globale des échanges. Nous serons condamnés à être toujours alignés sur le continent le plus en difficulté.

C’est un premier problème, que j’appellerai celui de la gouvernance mondiale. C’est une sorte de multilatéralisme salutaire qu’il nous faut renforcer. Dans un contexte où l’OMS montre ses forces et ses faiblesses, nous devons dégager une stratégie mondiale d’éradication de cette pandémie.  En second lieu, bien évidemment, vont se poser toutes les questions de développement économique continent par continent, et au premier chef, celle de la crise africaine…

Précisément, en Afrique, 85% de la population vit du secteur informel. On parle aujourd’hui d’une annulation ou d’un report de la dette des pays africains. Cette option est-elle envisageable et réalisable ?

C’est une option envisageable, réalisable, et probablement nécessaire. Non seulement pour donner une perspective au continent africain, mais aussi pour que chaque pays présent en Afrique fasse les efforts nécessaires. Personne ne comprendrait, par exemple, qu’un pays comme la Chine n’accepte pas de faire les mêmes efforts que les autres. Cela impliquerait que les efforts européens serviraient à enrichir la Chine. Nous devons absolument parvenir à une coopération équitable.

C’est une vision que nous devrons avoir avec la Chine, avec les Etats-Unis et avec l’Europe. Eliminer ou diminuer la dette me semble donc être une bonne stratégie. Mais, d’une manière plus générale, nous devons, avant tout, éviter de répéter les erreurs du passé. Nous ne devons pas apporter à la crise en cours une solution hétérogène à l’Afrique. L’Afrique doit porter elle-même sa solution. D’autant plus qu’elle a fait des efforts considérables en matière de multilatéralisme régional avec l’Union africaine et ses nombreuses subdivisions.

C’est un point très important : il ne s’agit pas aujourd’hui, pour l’Afrique, de recevoir une aide extérieure, mais d’avoir un programme mené par les Africains, auquel contribue l’ensemble du monde. Cela implique trois sujets d’urgence qui sont à construire : d’abord, la crise sanitaire ; ensuite la crise alimentaire ; et enfin, la crise économique. Sur ces trois sujets, nous devons travailler à court terme, c’est-à-dire faire en sorte de dégager des revenus au profit de la population africaine pour permettre de lutter contre l’extrême pauvreté. Mais, en même temps, nous devrons aussi penser au moyen et long terme à travers la question des infrastructures. C’est donc un grand projet porté par les Africains auquel doit contribuer l’ensemble des autres continents.   

Le problème majeur immédiat reste celui de l’endettement et des impatiences sociales. Le désordre qui risque de s’installer risque de créer une deuxième vague de désordres, liée à la pauvreté, ce qui est de nature à accentuer les crises futures. Comment opérationnaliser les idées ?

Je crois que la sortie de la crise – pour l’Europe comme pour l’Afrique – viendra précisément de la lutte contre la pauvreté. La situation actuelle risque de faire exploser la cohésion sociale. Nous avons besoin d’innovation, de technologies, etc. Mais le fond de l’affaire, c’est bien la lutte contre la pauvreté ! Et de ce point de vue, l’argent qui pourra être dégagé – que ce soit par l’allégement de la dette ou d’une autre manière – devra aller aux Africains. Les process d’éradication de l’extrême pauvreté restent à inventer.

Certaines perspectives nouvelles sont tout de même globalement intéressantes. Je pense notamment au développement du paiement par téléphone auquel de très nombreux Africains ont aujourd’hui accès. Le soutien à la consommation peut ainsi aller directement à la base, c’est-à-dire à ceux qui ont le téléphone en mains, et non pas par des courroies de transmission administratives et bureaucratiques plus ou moins corrompues comme on l’a vu trop longtemps. Les atouts existent – la notion de solidarité, la coopération multilatérale, les moyens modernes de télécommunication et notamment de paiement etc. – qui nous permettent de regarder la période qui vient comme propice à la lutte contre la pauvreté.

Mais il y a aussi la question du temps. Lorsque les problèmes deviennent urgents, il est souvent trop tard… La multitude des facteurs de déstabilisation, sanitaires et économiques, créent une nouvelle donne qui risque de pénaliser ce processus.

Je ne me cache pas que sur des sujets de cette nature, la gouvernance mondiale n’est pas, aujourd’hui, au point. Les Américains ont fragilisé au maximum le système multilatéral, jusqu’à celui de l’ONU. Aujourd’hui, l’administration Trump s’en prend à l’OMS après s’en être pris à l’Unesco. Mais précisément, nous voyons bien que nous avons besoin de structures multilatérales, même si elles ne sont pas parfaites. Ce sont des structures de travail nécessaires.

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