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Entretien exclusif

Hippolyte Fofack, économiste, Afreximbank : «La Zone de libre-échange est indispensable à l’Afrique»

Économiste en chef et directeur de la recherche à la Banque africaine d’import-export, Hippolyte Fofack détaille les initiatives d’Afreximbank en faveur du commerce intra-africain et de la future Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca).

Par SD

Dans la mise en œuvre d’une zone de libre-échange, quel rôle joue une banque telle que la vôtre ?

Afreximbank n’est pas une banque commerciale, contrairement à d’autres intervenants de Wall Street, tels que City Bank et Global Bank, la Société Générale ou les banques africaines comme KCB (Kenya commercial Bank) ou la Bicici et la BoA. Ces banques ont un seul objectif, la profitabilité.

Notre banque Afreximbank a, ce que j’appelle, le « Dual Mandate », un double mandat. C’est-à-dire qu’elle n’a pas pour seule mission de dégager des profits, mais aussi de contribuer au développement de l’Afrique.

En interne, nous disons volontiers que notre PDG porte deux chapeaux, l’un pour les actionnaires, l’autre pour la contribution au développement de l’Afrique ! À ce titre, il n’y existe pas un instrument, un outil pour promouvoir le développement de l’Afrique, aussi important que la Zleca (Zone de libre-échange continentale africaine) et il est très important de contribuer à son succès.

Nous ne sommes pas dans une mécanique transactionnelle de banquier, qui permettrait d’agir pour dégager des marges bénéficiaires, nous sommes dans une dynamique de transformation de l’Afrique, pour le long terme.

De plus, Afreximbank est la banque africaine du commerce par excellence. Tout ce qui contribue donc à la promotion du commerce africain nous intéresse. Nous avons changé notre stratégie, laquelle est dans une phase de mise en œuvre depuis  2017.

La période 2017-2021 a comme pilier majeur la promotion du commerce intra-africain. Tout nous indique que la mise en œuvre de la Zleca permettra de doubler, à raison d’une décennie, le commerce intra-africain qui pour l’instant n’est que de 16%.

Il reste à accomplir la mise en œuvre effective de la Zleca. Comment quitter du simple discours « nous accompagnons le développement » pour convaincre les novices et sortir d’une vision qui semble pour le moment théorique ?

Vous avez raison. Signer un accord de libre-échange est un acte fondamental. Réaliser les bénéfices associés à une telle action, c’est tout autre chose, et c’est même plus difficile, à mon avis.

La concrétisation du projet appelle divers éléments : les questions des infrastructures, de la production des biens qui vont tirer les échanges commerciaux entre les pays, mais aussi les questions de financement de ce développement et de cette transformation économique. Sans oublier les questions relatives aux négociations.

Pour reprendre simplement la question de la production des biens en Afrique, à laquelle il sera nécessaire de répondre pour créer un marché actif, je rappellerai que pour l’instant, l’Afrique importe la majeure partie des produits manufacturiers dont les ménages ont besoin. Il suffit de regarder les rues de ce continent. Que de voitures, toutes importées ou presque ! Cela conduit à un déficit énorme dans la balance de paiement.

Pourtant, cette situation représente une opportunité pour les investisseurs et notre banque serait prête à financer des industries locales. Dans le secteur de la santé par exemple, où l’Afrique dépense des milliards chaque année pour importer des médicaments, y compris contre la malaria, qui la touche plus particulièrement. Cette situation n’est pas normale. Je pourrais aussi évoquer le secteur des engrais ; pourquoi dépenser des milliards chaque année dans l’importation d’engrais chimiques ?

Il faudra donc déployer des ressources de façon stratégique, de manière à réduire les importations, mais créer également un contexte qui favorise le développement industriel endogène. Nos amis américains de la Banque import-export, US Exim, nous rappellent sans cesse que leur mandat est de créer des emplois aux États-Unis. Dans leur esprit, quand on importe, on exporte des emplois !

Et dans un continent comme l’Afrique, où la majorité des jeunes vivent dans un contexte de chômage déguisé, la Zleca et les investissements auxquels je viens de faire allusion, seront importants pour créer un environnement qui permet un accroissement graduel du revenu par tête, et qui ouvre des opportunités d’emplois.

L’accès aux devises est-il aussi une contrainte pour cette mise en œuvre?

Sans doute, aujourd’hui. Pour établir un commerce entre le Nigeria et la Côte d’Ivoire, par exemple, on a besoin soit de l’euro soit du dollar, et comme l’accès à ses devises est un challenge, pour beaucoup de pays, et comme les risques de changes ou de crises de liquidité sont élevés, nous devons innover.

C’est pour cela qu’Afreximbank a lancé le « Panafrican Payment and Settlement System » qui permettra, à moyen terme, de sécuriser et d’accroître les échanges de paiements en monnaies locales, dans toute opération de commerce intra-régional. Dans ce processus, nous contribuons à réduire le contenu en devises, donc les risques, du commerce intra-africain.

Avez-vous d’autres domaines d’intervention de ce même type ?

Je  vous citerai un autre aspect important, celui des infrastructures. Il existe ce qu’on appelle le « Trade Enabling Infrastucture» qui permet d’assurer que les zones à surplus de productions peuvent acheminer dans les zones à déficits de production.

Parfois, on importe des biens de consommation dans le secteur agricole, parce qu’on ne peut pas acheminer les biens d’un point à un autre. De ce fait, les financements de ces infrastructures stratégiques, Trade Enabling Infrastucture, vont permettre un échange continu de biens. Bien sûr, l’infrastructure ne concerne pas que l’acheminement des biens, mais aussi leur fabrication ; la production en Afrique de biens manufacturiers dépendra largement de l’approvisionnement en électricité et en énergie.

Vous ferait-on un mauvais procès en disant qu’en réalité, le développement ne vous intéresse pas, ce qui intéresse la banque, ce sont 1,7 million de citoyens, soit autant de consommateurs, qui entrent dans la Zone de libre-échange ?

Je dois dire que ce serait un mauvais procès pour Afreximbank, parce que nous n’avons pas attendu la Zleca pour financer le développement de l’Afrique. Nous le faisons depuis plus de 25 ans. Et là où beaucoup de banques se retirent, nous intervenons.

La chance que nous avons aujourd’hui, c’est de disposer de porte-paroles comme vous pour relayer ce message pour qu’il résonne un peu plus fort ! Notre banque est également un acteur de choix pour sa capacité à innover. Pourquoi avons-nous créé le « Panafrican Payment and Settlement System » ? Car nous avons la capacité de financer en devises. Nous aurions pu continuer sur le modèle existant.

Cependant, nous avons fait le choix de dire non à ce modèle, car il se traduit par des pertes pour l’Afrique. Lorsque les ressources sortent du continent pour payer des intérêts, cela se traduit par une perte financière. Nous voulons réintroduire cette dépense dans le continent de manière à accélérer le processus de transformation des économies africaines.

Nous ne sommes donc pas dans une mécanique transactionnelle qui permettrait de faire des actes et avoir des marges bénéficiaires. Nous sommes dans une dynamique de transformation, dans une dynamique de long terme. Par exemple, vous trouverez dans notre gamme les « Project Preparation Facilities ».

Ce service existe pour accompagner des PME à mettre sur pied des bons projets. Une fois que nous avons le bon projet, nous proposons le service « Fund for Export Development in Africa ». Si les entrepreneurs n’ont pas de ressources pour financer ce projet, nous les aidons. Ils sont assurés d’être accompagnés pendant toute la chaîne de production. Pour créer les champions africains de demain.

Quelle monnaie utilisera-t-on dans cette zone, resterons-nous dans le cadre du franc CFA (qui deviendra Eco) ou va-t-on trouver une monnaie ou un mécanisme pour échanger ?

Pour ce qui est de la monnaie, j’ai déjà évoqué ce « Panafrican Payment and Settlement System »…

Permettez-moi de vous interrompre, à Addis-Abeba, des participants aux travaux de l’UA n’utilisaient pas ce système, ils utilisaient le dollar pour leurs achats. Ce qui est quand même étrange. Nous sommes au siège des institutions africaines qui luttent pour la monnaie africaine et les échanges financiers se font en monnaie étrangère. Je vous laisse apprécier !

Si les panelistes avaient des « ethiopian birr » (monnaie éthiopienne), ils auraient eu du mal à les convertir une fois en France ou dans un autre pays africain. Parce que pour l’instant, demeure ce problème de convertibilité des monnaies africaines.

Si les panelistes avaient des « ethiopian birr » (monnaie éthiopienne), ils auraient eu du mal à les convertir une fois en France ou dans un autre pays africain. Parce que pour l’instant, demeure ce problème de convertibilité des monnaies africaines.

C’est une des contraintes et c’est pour cela que notre système de paiement, tout au moins pour ce qui touche au commerce, réglerait ce problème de convertibilité. Nous nouons un partenariat avec les Banques centrales pour faciliter ces transactions en monnaies locales.

A ce jour, quels sont les freins sur lesquels, estimez-vous qu’il faut, de façon urgente, travailler afin que la zone de libre-échange se concrétise ?

Je distinguerai plusieurs étapes, celle de la zone de libre-échange, celle de l’union douanière et du marché commun, et celle d’une zone de communauté monétaire. Nous sommes dans ces processus qui permettront d’aller vers une intégration parfaite. 

Vous connaissez les difficultés auxquelles fait face l’Union européenne ! L’Europe est fortement intégrée, compte une monnaie unique, mais doit affronter des difficultés, car elle ne parvient pas à une convergence des systèmes fiscaux et politiques.

C’est une leçon qu’il faudra prendre en compte dans cette transition vers une intégration beaucoup plus accélérée et profonde en Afrique. 

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