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Entretien

Marc Lavergne : « Sorties de crise possibles en Éthiopie »

Pour élargir l’angle et regarder la Corne de l’Afrique et l’hinterland, une organisation comme l’IGAD, qui rassemble sept pays, peut-elle être un élément de négociation pour rapprocher les points de vue et résoudre les crises que l’on voit aujourd’hui ?

L’IGAD (Inter Governmental Authority on Development) a été fondée pour lutter contre la sécheresse et les famines dans la Corne de l’Afrique. Elle a joué un rôle très positif dans le règlement de certaines crises comme celle du Sud-Soudan. J’ai participé aux négociations qui se sont tenues au Kenya autour de la préparation de ce barrage et j’ai toujours admiré l’implication de l’IGAD. Cependant, on déplore beaucoup de divisions au sein de cette organisation entre Djibouti, la Somalie, et le Somaliland qui n’est pas encore reconnu.

D’autres sujets préoccupent l’IGAD aujourd’hui avec des dissensions entre les dirigeants de tous ces pays, comme entre l’Ouganda et le Kenya, le Kenya et la Somalie, la Somalie et le Somaliland… sans parler de l’Érythrée et de l’Éthiopie. Ces deux pays sont dans une relation assez complexe avec beaucoup d’arrière-pensées de part et d’autre. L’IGAD n’est pas mobilisable aujourd’hui sur ce sujet car elle a déjà énormément de problèmes internes à résoudre.

On voit aujourd’hui que les frontières sont en train d’éclater, en Somalie notamment. Va-t-on assister à une nouvelle façon de dessiner les frontières, hors de toute reconnaissance internationale ? Cette évolution pourrait balkaniser l’Afrique.

On peut se le demander. Les Tigréens étaient les maîtres de l’ensemble éthiopien et on relève des dissensions parmi eux. Certains sont dans l’armée éthiopienne et dans la fonction publique, ou habitent à Addis-Abeba et sont dans une situation un peu délicate. Mais les Tigréens ne voulaient pas devenir indépendants.

Barrage Nil bleu

Certains rêvaient d’un grand Tigré mais le jeu de l’Érythrée vient à leur secours et fragmente, en fait, l’Éthiopie. L’Érythrée se sent petite avec ses cinq millions d’habitants en comparaison des 110 millions d’Éthiopiens et elle aimerait bien démembrer ce pays.

Quant à la Somalie, elle constate que le Somaliland est un État de fait depuis trente ans, ce qui ne l’empêche pas de se développer. On pourrait dire qu’a contrario, il est préférable d’être seul sans être à l’ONU ni avoir d’accès diplomatique et pouvoir s’occuper de la prospérité de ses citoyens.

On connaît le Puntland et tous ces États qui ne veulent pas être indépendants mais veulent un État fédéral et ont un levier à Mogadiscio. Ils font des rois au niveau central mais veulent que ce niveau soit faible, plus que la séparation. Le Jubaland au sud a trouvé du pétrole en mer à la frontière avec le Kenya. Celui-ci essaie de dynamiter la Somalie mais là encore ce sont des facteurs externes plus qu’internes. Personne ne peut nier que les Somaliens sont un seul peuple même s’il y a beaucoup de clans.

C’est le seul pays d’Afrique dont on disait, quand j’étais étudiant, qu’il avait un sens parce que c’était le même peuple, la même religion et la même langue. C’est une aberration de penser comme cela, mais c’est ce qu’on enseigne à Sciences Po ! On fait beaucoup d’erreurs géopolitiques en pensant que le secret du bonheur c’est d’être tous ensemble et tous pareils. C’est, à mon avis, le contraire qui est vrai.

Cette région est sous influence. On y voit les rivalités, des puissances régionales qui ont des visées sur les terres arables, des positionnements de marché comme pour les Émirats et l’Arabie saoudite, des forces antagonistes. Comment envisage les évolutions, les risques ?

En effet, des investissements en sécurité alimentaire sont faits par des pays du Golfe, mais pas seulement. Il y a en effet des compagnies françaises, américaines ou chinoises qui viennent récupérer ces terres gratuitement. Ils captent l’eau du Nil, gratuite elle aussi, pour faire pousser des protéagineux, des céréales, de la luzerne pour les vaches qu’on élève au Qatar ou en Arabie. Tout cela est une aberration car on exproprie les paysans qui sont là de toute éternité sans aucun titre de propriété. Cela fragilise les États.

Le gouvernement soudanais actuel est bien entendu très divisé avec des soutiens extérieurs venus de l’Arabie et des Emirats, avec des arrière-pensées d’intérêt économique mais aussi stratégique. Il est mal inspiré de se dire que le salut viendra des investissements étrangers. C’est en fait le contraire. Beaucoup de Soudanais du Darfour, des Monts Nouba ou des régions rurales savent que ces investissements étrangers apportent de la déstabilisation du fait même de la prédation des terres. Et aussi de l’exportation d’or, dans la quête de mercenaires ou dans le soutien à des groupes qui ne sont pas taillés pour diriger un pays.

Pour une mise en perspective et analyser les chances qu’a cette région de sortir des crises, comment pondérez-vous les éléments entre les indicateurs sociaux, les données économiques, et l’état de la pauvreté ? Que faut-il privilégier pour avoir une bonne analyse de la situation ?

Je ne peux parler que de façon théorique, mais il me semble que ce que vous évoquez sous le terme de facteurs sociaux devrait être primordial. Tous ces gouvernements tentent de faire du développement en attirant des investissements étrangers. Ces investissements étrangers, qu’ils soient faits en Éthiopie, au Soudan ou ailleurs en Afrique, sont très déstabilisateurs.

C’est le seul pays d’Afrique dont on disait, quand j’étais étudiant, qu’il avait un sens parce que c’était le même peuple, la même religion et la même langue. C’est une aberration de penser comme cela, mais c’est ce qu’on enseigne à Sciences Po !

Il s’agit en effet de profiter de ressources naturelles peu chères et de main-d’œuvre bon marché sans induire une dynamique sociale. On voit que les Soudanais devraient se retrouver pour reconstruire leur pays eux-mêmes.

Ils en ont les capacités intellectuelles, techniques et morales. L’aide étrangère devrait les aider à développer leur économie de l’intérieur pour stabiliser le rapport entre le centre et les périphéries, les villes et les campagnes, les régions dites arabes et les régions africaines… c’est tout cela, les enjeux du Soudan.

On pourrait d’ailleurs dire la même chose de l’Éthiopie. Le problème de ce pays, ce n’est pas de faire travailler les femmes comme des esclaves à fabriquer des t-shirts que l’on vend à bas prix sur les marchés occidentaux. C’est de reconstruire une écologie du pays en reboisement, en remettant en état de marche la machine économique de l’Éthiopie, basée sur l’agriculture.

HBY et NB

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