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Entretien

Marc Lavergne : « Sorties de crise possibles en Éthiopie »

Menacée par des divisions ethniques, l’Éthiopie d’Abiy Ahmed joue aussi un jeu dangereux avec ses voisins régionaux. Le chercheur Marc Lavergne, ancien membre du CNRS, nous guide dans les rivalités et convoitises que cristallise la question du Nil Bleu.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

La conjoncture géopolitique actuelle dans la Corne de l’Afrique est en mouvement. Pour planter le décor, partons du pays pivot qu’est l’Éthiopie. Avec 110 millions d’habitants et 80 ethnies, ce grand pays est au cœur d’une crise majeure. Comment appréciez-vous la situation dans cette région ?

La situation est assez dramatique mais on pouvait s’y attendre. L’Éthiopie est un géant de l’Afrique mais c’est surtout, il faut se le rappeler, le seul pays africain qui n’a jamais été colonisé. Son empire remonte à Salomon et à la reine de Saba, c’est-à-dire bien avant nos pays européens. C’est un pays christianisé de longue date, qui a connu une succession d’empereurs qui ont plus ou moins réussi à unifier la région. Le pays est en fait un massif et une forteresse.

L’Abyssinie est une montagne entourée de déserts, eux-mêmes bordés d’une part par la mer Rouge, d’autre part par l’océan Indien. Cela crée un sentiment de différence, que j’appelle « l’Afrique froide ».

L’Éthiopie a les clés des principaux affluents du Nil. Pas seulement le Nil Bleu mais aussi l’Atbara. Elle a des projets de barrage imaginés déjà par les Anglais au début du XXe siècle et a réussi à trouver l’argent sur son territoire.

Plateau à 2 000 m d’altitude peuplé par 110 millions d’habitants, l’Éthiopie a une histoire et une géographie très différentes du reste de l’Afrique. Les Éthiopiens ont une mentalité, des langues, des cultures et des tribus très différentes les unes des autres. Amalgamés dans cet empire et réunis de force par l’Histoire, ces 80 peuples conservent leurs différences. Pourtant, aujourd’hui, on a l’impression d’un délitement et d’une déconstruction de cet empire.

Justement, les Tigréens sont au cœur de la guerre que l’on observe depuis plusieurs mois. Est-on entré dans une période de basculement ? L’Éthiopie risque-t-elle l’éclatement ?

On peut le craindre. Les Tigréens ne sont que le détonateur de l’explosion de l’Éthiopie. L’Occident et le reste du monde n’ont pas du tout compris ce qui allait se passer. On a même accordé le prix Nobel de la paix au Premier ministre, Ahmed Abiy, en pensant qu’il réussirait la gageure de réunir l’Éthiopie par une sorte d’égalité de tous les peuples. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé.

Il y a toujours eu deux grands peuples, les Amharas et les Oromos. Ces derniers forment 40% de la population et sont eux-mêmes divisés. Les Amharas sont les leaders historiques et ne constituent qu’un peu moins de 30% de la population. Quant aux Tigréens, ils ne représentent que 6% de l’ensemble.

Est-il possible aujourd’hui de recoller les morceaux alors que les forces centrifuges sont considérables ?

Je crois que des sorties de crise rationnelles sont possibles. Tous ces peuples sont imbriqués les uns dans les autres. Les Tigréens, minoritaires, ont voulu faire une fédération ethnique et ont donné à chaque peuple un territoire. Depuis des siècles, les peuples se sont retrouvés du mauvais côté de leurs frontières ethniques et ont perdu tous leurs droits. C’est cela qui a été dramatique, alors que l’on partait de bons sentiments et d’une bonne idée.

Les Tigréens se sont dit qu’ils ne pourraient jamais tenir cet ensemble. Il valait mieux, selon eux, diviser toute l’Éthiopie et que chacun se sente bien dans son territoire. Malheureusement, les frontières, comme partout sur la planète, demeurent artificielles. À mon avis, en Éthiopie, il ne fallait surtout pas créer une fédération ethnique mais fonder un pays centralisé où tout le monde a les mêmes droits.

Ces dernières années, l’Éthiopie a été citée en exemple pour sa croissance et sa force économique en construction. Tout cela est aujourd’hui remis en cause. Ce géant est empêché par la crise ; comment va-t-il impacter son voisinage ?

Il ne faut pas oublier que l’Éthiopie est un pays indépendant depuis des siècles et qu’elle abrite l’Union africaine, laquelle a son siège à Addis-Abeba. Tout ce qui se passe en Éthiopie a de l’impact sur les représentants des autres pays africains présents dans la capitale. Ils ont leurs propres problèmes mais sont aussi touchés par cette déflagration. Les pays voisins peuvent être impactés mais dans une moindre mesure.

L’Éthiopie est un pays sans continuum et les pays qui le bordent sont très différents. La Somalie, le Soudan, les pays de l’Afrique des Grands lacs n’ont pas du tout la même configuration ethnique sauf, à certains égards, l’Érythrée. La Somalie aussi parce que des Somalis vivent en Éthiopie. Mais les conséquences ne sont pas directes.

Cela posé, l’exemple éthiopien risque de montrer au monde que l’Afrique est incapable de se constituer en État, voire en Nation. On sait qu’il y a des États faillis partout en Afrique ; l’Éthiopie n’est pas l’un deux.

Ce que le Premier ministre Abiy Ahmed a essayé de faire, c’est un parti de la prospérité, dans le but d’oublier et de supprimer les partis ethniques. Il l’a fait pour réunir tout le monde dans un objectif de croissance économique qui marchait bien avec l’aide de la Chine et d’autres investisseurs. Mais l’Éthiopie n’a pas, et c’est peut-être une chance, de ressources naturelles qui comptent. C’est aussi pourquoi elle a lancé le grand barrage sur le Nil Bleu.

Justement, le Nil est l’axe stratégique et vital d’une dizaine de pays riverains du fleuve. Le barrage va-t-il susciter une relance de conflictualités et de tensions dans la région ?

Depuis une vingtaine d’années, on voyait une forme de coalition contre l’Égypte. Celle-ci avait tous les droits et tous les besoins avec ce barrage. S’est opéré un rééquilibrage avec le Soudan par un traité en 1959 mais l’Éthiopie était alors hors-jeu. Or, en 2010, à Entebbe en Ouganda, tous les pays d’amont se sont ligués contre l’Égypte et ont dit : « Cela suffit maintenant, il faut qu’on partage cette eau et qu’on discute de l’aménagement du fleuve, tous ensemble. » Pourtant, en 2011, l’Éthiopie a fait bande à part.

Or, c’est elle qui a les clés des principaux affluents. Pas seulement le Nil Bleu mais aussi l’Atbara. Elle a des projets de barrage imaginés déjà par les Anglais au début du XXe siècle et a réussi à trouver l’argent sur son territoire. Nous avons vu alors une sorte d’unité nationale et tous les Éthiopiens ont payé assez naturellement, en donnant leurs bijoux et de l’argent. Les fonctionnaires ont été taxés d’une partie de leur salaire.

Avec ce problème du barrage de la Renaissance, comment ces tensions vont-elles se traduire ? On connaît les positions des uns et des autres mais peut-on avoir une idée pour savoir comment le conflit se traduira par rapport au barrage ?

Je crois que les solutions seraient faciles à trouver, du moins sur le papier. Voici quarante ans, je soutenais ma thèse sur le haut barrage d’Assouan. On n’en parle plus aujourd’hui, mais il posait d’autres problèmes et faisait l’objet de confrontations idéologiques. Il y a un peu de mauvaise foi de la part des trois protagonistes du barrage du Nil Bleu.

Ce barrage va produire de l’électricité et non pas retenir de l’eau. Les Égyptiens protestent très fort et prétendent qu’on va leur voler la ressource. Or, ce pays n’est plus un pays agricole comme il l’a été il y a quarante ans et il n’a plus besoin de toute cette eau. Le problème de l’Égypte, c’est d’avoir trop d’eau plutôt que pas assez.

Le Soudan et de nombreux autres pays sont associés à cette réalité du Nil…

Les pays africains proprement dits, c’est-à-dire situés au sud de l’équateur, ne sont pas le problème. Le Nil Bleu coule directement au Soudan sans passer par l’Ouganda ni toucher le Lac Victoria et l’Afrique des Grands lacs. Pour ces pays, l’équation est la même. Ils ne sont pas intéressés au premier chef, mais le sont en fait par la production d’électricité de ce grand barrage. L’idée, pour l’Éthiopie, est de vendre de l’électricité à tous les pays voisins. C’est une ressource ! Elle n’a pas de pétrole mais elle aura de l’électricité.

Le Soudan est lui aussi un peu hors-jeu car il a des problèmes de stabilisation interne et de choix idéologique de développement. Il a de l’eau et on sait que Khartoum est inondée après la saison des pluies. C’est plutôt un problème de régulation du flot que de trop ou pas assez d’eau.

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