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Entretien

L’Éthiopie, malgré tout, est sur la route du développement

L’Éthiopie, malgré tout, est sur la route du développement
  • Publiéjuin 13, 2022

Aujourd’hui, on raisonne en géoéconomie par votre relation particulière avec la Chine et votre dépendance à son égard. Elle a voulu faire de vous un atelier du monde par une relocalisation. Où en est-on aujourd’hui du ratio de cette dépendance ?

Nous sommes un pays qui souhaite attirer tous les investissements, qu’ils viennent d’Asie, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Nous avons un très bon partenariat avec la Chine mais nous souhaitons aussi développer les partenariats et les relations économiques avec l’Europe qui existent et méritent d’être accentués. Nous avons aussi un fort partenariat avec les États-Unis, notamment dans le domaine de l’aéronautique car nous sommes un des plus gros clients de Boeing et de General Electric.

La Chine est prête à mettre les capitaux nécessaires pour le développement d’infrastructures, chose essentielle pour le développement d’un pays. Nous souhaitons attirer tous les capitaux, d’où qu’ils viennent et tant qu’ils servent notre intérêt. Aujourd’hui, nous avons établi, notamment avec l’appui de nos amis chinois, des parcs industriels à partir desquels nous exportons des produits textiles. Nous souhaitons accentuer cela dans des secteurs comme l’agroalimentaire, des télécoms et des TIC ainsi que des mines.

 

Le niveau de la dette et ses implications, en matière dépendance vis-à-vis de l’extérieur, est-elle de nature à vous inquiéter ?

Je vais peut-être vous décevoir mais notre niveau d’endettement est relativement bas si on le compare à des pays comparables ou à des pays développés. Je ne citerai pas d’autres pays dont le taux d’endettement dépasse les 100%. Ils sont nombreux, y compris parmi les pays les plus développés. Ce n’est pas tellement le niveau d’endettement qui importe mais notre capacité à générer des devises et à augmenter nos exportations. Depuis trois ans, nous avons connu une forte augmentation de nos exportations qui étaient notre grande faiblesse. Nous projetons cette année 3,5 milliards $ d’exportations alors qu’elles étaient inférieures à 3 milliards il y a quelques années.

Les investissements étrangers, sources de devises, continuent à augmenter malgré la situation que nous avons décrite. Et évidemment, l’argent envoyé par les nombreux Éthiopiens de l’étranger s’est accentué. Tous ces facteurs nous donnent confiance et nous font dire que nous gérerons et nous arriverons à maîtriser notre manque de devises. À nouveau, le fait que le secteur privé prenne le relais dans l’économie avec des investissements étrangers permettra de le combler.

 

Vous êtes issu du secteur privé et de l’entreprise, avec un passé à Ethiopian Airlines et chez Asky. Leur business model a fonctionné et montre la pertinence d’autres visions de l’économie. Mais pourquoi ce modèle n’a-t-il pas été généralisé à d’autres secteurs ?

Ethiopian Airlines est gérée comme une société privée avec une approche commerciale, une stratégie solide et des gens compétents pour la mettre en œuvre. Nous avons d’autres soucis en Éthiopie : récemment, les grandes compagnies de télécoms ont fait des pas de géants. Le succès d’Ethiopian démontre la nécessité de développer une gouvernance des entreprises publiques pour qu’elles soient orientées vers le marché, qu’elles répondent à ses besoins et soient mises en concurrence. Il faut une concurrence maîtrisée, parce que la concurrence débridée peut mener à des choses qui ne sont pas souhaitables, et une approche commerciale qui permettent à des champions d’émerger.

 

Comment pensez-vous améliorer cette stratégie pour sortir le pays du sous-développement et de la pauvreté ?

 Le pays a développé un plan multi-annuel, le Homegrown Economic Reform Program. C’est une stratégie réelle basée sur la réalité de l’Éthiopie qui tient compte de la réalité internationale et axée sur cinq secteurs prioritaires : l’agroalimentaire et la transformation agricole où nous faisons des progrès très importants. Le tourisme où nous avons beaucoup d’atouts avec une compagnie aérienne à la connectivité internationale et intérieure fortes et où nous développons les hôtels et les installations nécessaires à assurer un bon accueil. Les mines qui dégagent trop peu de revenus. La manufacture avec nos parcs industriels. Et, cinquième secteur, les TIC où nous avons une stratégie numérique pour un effet transformateur sur tous les secteurs.

Nous déployons toutes les ressources nécessaires pour amener des changements, parce que la politique c’est choisir, dans ces secteurs qu’on estime prioritaires. Avec le retour de la paix, nous serons sur une base solide pour récolter les fruits des investissements qu’on continue de faire dans les infrastructures avec le secteur privé qui prendra le relais et assurera une création de richesses durables et une transformation de nos économies.

 

L’Éthiopie a une dimension impériale par cette configuration mais, avec six pays voisins, dans quelle interaction êtes-vous ? Le pays semble être dans une certaine difficulté parce qu’il y a, peut-être, des conflits à régler.

 

Nous avons de très bonnes relations avec tous nos voisins, par exemple avec Djibouti qui est notre partenaire commercial principal. 86% de nos flux commerciaux passent par son territoire. Avec le Kenya, nous avons des projets communs de co-développement en termes de connectivité électrique et routière, ce que nous souhaitons accroître. Avec la Somalie, où notre Premier ministre est aujourd’hui pour l’inauguration du nouveau Président qui vient d’être élu. Nous souhaitons que les relations soient apaisées avec l’Érythrée et le Soudan et avons de très bonnes relations avec le Soudan du Sud.

Notre intérêt, en tant que pays majeur de la Corne, est d’avoir des relations apaisées mais aussi une intégration forte en infrastructures avec ces pays et la possibilité d’échanger et de croître ensemble. L’Éthiopie ne pourra pas se développer seule, ni les autres pays. Nous avons besoin les uns des autres pour créer le marché nécessaire au volume important qui nous permettra d’avoir un développement durable.

 

Le barrage de la Renaissance est un sujet contentieux, avec le Soudan et l’Égypte, mais vous avez la détermination d’aller jusqu’au bout de sa réalisation. Ce barrage peut-il être un élément de paix avec les pays alentour ?

Absolument. Notre souhait, avec ce barrage, est de générer de l’électricité que nous exporterons vers le Soudan et vers l’Égypte si elle le souhaite. Il ne consomme pas d’eau et n’implique pas de projet d’irrigation. Il n’y a donc pas de crainte à avoir. Il est presque achevé et a été inauguré il y a quelques mois par le Premier ministre.

La volonté du gouvernement, c’est la paix. C’est pour cela qu’il a arrêté les opérations militaires et que les troupes fédérales ne sont pas entrées au Tigré. C’est aussi pour cela qu’il a déclaré une trêve unilatérale depuis le mois de mars. Notre volonté est la paix pour assurer le développement de notre pays.

Nous installons les turbines et terminerons la troisième phase de remplissage cette année pendant la saison des pluies de juillet à septembre. L’électricité produite contribuera au développement et à l’industrialisation des pays voisins. En Éthiopie, 55 millions d’habitants n’a pas accès à l’électricité or il n’est pas normal qu’un pays comme le nôtre ne puisse pas utiliser ses propres ressources, sans nuire aux autres, pour développer son économie et sortir sa population de la pauvreté. C’est notre souhait et, je crois que nos voisins le comprennent, il s’agit d’un projet de coopération.

 

Pour terminer cet entretien, comment définiriez-vous les urgences de l’Éthiopie dans les mois à venir. On redoute l’arrivée d’une nouvelle Guerre froide, le pays a des défis internes…

Nous sommes disposés à travailler avec tout le monde dans un cadre qui bénéficiera à tous. Nos priorités sont d’abord d’assurer l’autosuffisance alimentaire et même, compte tenu de nos richesses en hommes, en terres et en eau, de pouvoir exporter des produits agricoles. Il faudra nous industrialiser et des infrastructures sont nécessaires à cela : barrages, électricité propre, presque entièrement puisque constituée d’hydroélectrique, d’éoliens et de thermique. Notre souhait est le développement.

Deuxièmement, nous souhaitons l’intégration économique du continent en général et de notre sous-région. Elle nous permettra de nous sortir tous ensemble du sous-développement. Ce sont nos axes d’orientation prioritaires.  Nous souhaitons travailler avec tous ceux qui veulent le faire dans un esprit gagnant-gagnant.

 

@HBY

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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