x
Close
Entretien

Les Africains doivent refuser de nouvelles dépendances

Les Africains doivent refuser de nouvelles dépendances
  • Publiéjuillet 2, 2022

Alors, comment réorganiser les priorités alors que l’Afrique est, une nouvelle fois, en situation d’urgence ?

Nous avons la preuve de cette difficulté par rapport à la pression pour prendre position, dans le dossier Ukrainien. La plupart des pays africains ne sont pas intéressés par prendre position pour des raisons évidentes. Ils connaissent un peu la logique de la Guerre froide et ne veulent pas entrer dans le même jeu où on est obligé de prendre position. Ils perdent à chaque fois un groupe de partenaires et dépendent encore plus de celui qu’ils soutiennent. Je n’imagine pas un pays africain vouloir dépendre de la Russie ou de la Chine. Mais je ne vois pas non plus des pays africains vouloir dépendre seulement de la bonne volonté des pays occidentaux.

C’est pourquoi cela a du sens de rester un peu en dehors de cette polarisation évidente et constatée chaque jour. Cette période où les pays africains doivent naviguer en eaux troubles sera extrêmement difficile. En fonction de ce qui sera fait avec la Zone de libre-échange, ils pourront compter ou pas sur une Afrique beaucoup plus agissante et énergique. Si nous ratons la mise en œuvre de cette zone, nous perdons une part considérable de capacité de négociation et nous resterons soumis à des pressions énormes. Nous pourrons alors renvoyer aux calendes grecques les possibilités de changement structurel.

 

On voit dans cet antagonisme qui s’affiche au plan géopolitique la réactivation des BRICS d’un côté et les pays occidentaux de l’autre. L’Afrique, qui n’a pas la maîtrise de son destin, va être obligée de choisir et le fait d’être en dehors de ce jeu risque de la mettre hors-jeu.

Je me sens très encouragé par le constat, dans une des déclarations du G7, qu’il faut investir dans les infrastructures. J’espère que ce ne sera pas seulement une forme de politesse. Effectivement, les infrastructures font toute la différence. Les pays africains ont beaucoup compté sur la Chine dans ce domaine mais je suis convaincu qu’ils ne veulent pas non plus de cette dépendance. Ils veulent avoir les coudées franches pour négocier avec plusieurs partenaires.

Beaucoup de pays sont capables de comprendre l‘avenir de l’Afrique. C’est un avenir démographique et un avenir des ressources stratégiques pour les transitions dont j’ai parlé. Mais c’est aussi un avenir commercial et de consommation dans un marché de 2 milliards de personnes. Le même pessimisme existait à l’égard de la Chine quand ses habitants étaient à vélo ! Mais c’était déjà un milliard de personnes avec une condition économique minime.

Aujourd’hui, on ne parle plus de la Chine de la même façon et je suis convaincu que ce sera aussi le cas par rapport à l’Afrique. Tout simplement parce que la moitié des jeunes du monde à la fin du siècle seront en Afrique. Ce sont, pour des raisons évidentes, les plus grands consommateurs de technologies, au contraire des populations les plus âgées.

Les Africains peuvent compter sur ces atouts mais ceux-ci ne sont pas donnés. Ce n’est pas quelque chose qui, automatiquement, amènera l’Afrique à bien se positionner. Quand je parle de l’avenir du monde africain, je parle en matière de potentiel et de grandes tendances qui favorisent une telle possibilité.

 

Certes, mais il faut passer par la case réforme et transformation. L’Afrique est toujours dans une lenteur pénalisante.

Je vois plusieurs facteurs à cela. En se concentrant sur les facteurs internes, qui sont ceux que les Africains peuvent changer eux-mêmes, il faut tout d’abord une croissance plus inclusive. Cela signifie beaucoup plus d’investissements dans le capital humain, notamment dans l’éducation et la santé. Surtout, profiter de toutes les innovations qui ont été introduites pendant la pandémie et qui ont montré le rôle de la protection sociale. Nous avons eu quelque chose de vraiment extraordinaire où l’Afrique a été plus résiliente que le reste du monde. Il faut profiter de cela et non pas que ce soit passager.

Le deuxième aspect est qu’il faut que la fiscalité africaine soit vraiment organisée. Nous avons énormément d’épargne qui part un peu en fumée. Par exemple, les fonds de pension qui détiennent des sommes gigantesques et mal utilisées, qui ne sont pas productives, pourraient faire la différence par rapport aux marchés des capitaux et créer des marchés africains beaucoup plus consistants.

Troisième aspect, il faut que les pays cessent de faire une copie conforme de la démocratie occidentale juste pour la photo. C’est-à-dire, avoir des Constitutions, des élections… pour ressembler à ce que font les pays occidentaux, sans vraiment s’occuper de ce qui fait l’essence de la démocratie.

La capacité de respecter la diversité est le problème principal de l’Afrique. Celui qui arrive au pouvoir s’approprie tout. Il s’approprie les moyens économiques, l’espace politique, il évapore l’espace de diversité culturel et ethnique. C’est ce qui provoque principalement nos difficultés. Un pays comme l’Éthiopie qui était en train de s’industrialiser à grande vitesse avec des transformations et des réformes substantielles, est complètement embourbé dans des problèmes de diversité. C’est ce qui rattrape à chaque fois les réformes que beaucoup de pays entament.

 

L’Afrique a-t-elle les moyens de choisir une autre trajectoire de développement ? Vu les défis démographiques, économiques et culturels, on voit des tentatives qui ne font pas sens.

Je constate que la société civile et les expressions citadines d’intérêt pour le politique augmentent en Afrique. Les gens n’acceptent pas facilement l’état des lieux qu’on leur donne. Ils manifestent donc beaucoup et, à mon avis, c’est le début de quelque chose de plus sérieux. C’est-à-dire une réadéquation de l’espace politique. D’abord, le monopole de l’autorité et de la force est en train de s’effriter partout. Même les pays qui ont des régimes assez étoffés par des appareils de sécurité et militaires n’arrivent pas vraiment à contrôler leur population.

Même les producteurs qui exportent du brut importent du raffiné, et sont donc touchés par l’inflation. Laquelle nous affecte aussi du point de vue des investissements, car si on a découvert beaucoup de gisements fossiles récemment en Afrique, le financement de leur exploitation devient problématique.

Ces manifestations, qu’on voit même dans des pays assez complexes du point de vue des structures de gouvernance comme l’Afrique du Sud, sont vraiment le début d’une espèce de remise en cause des modèles. Ces choses prennent du temps et on ne change pas de modèle du jour au lendemain. Même dans les pays occidentaux, il a fallu des guerres et de longs processus de construction institutionnelle.

Je constate aussi que le monopole de la vérité a disparu. Il n’est plus possible de dire que tel ou tel pays est une référence. Notamment dans les pays qui servaient de référence occidentale, on a vu arriver au pouvoir ou aux marches du pouvoir des gens sinistres. Il y a donc plus de liberté de mise en cause.

 

Enfin, quels sont les éléments à suivre de près sur le tableau de bord en cette période de crise grave pour que les pays africains n’aggravent pas leur situation ?

À court terme, il faut se concentrer sur trois éléments. D’abord, les négociations sur la question de la dette en Afrique ont tourné un peu en rond. Les trois mécanismes mis en œuvre pendant la pandémie n’ont pas produit beaucoup de résultats. Nous constatons que les organismes internationaux ne sont pas à la hauteur de la crise. Ils n’ont pas d’instruments rapides et conséquents qui permettent de répondre à ce type de crise. Les Africains ne doivent pas accepter une nouvelle vague de mesures qui ressemblent à celles de la pandémie. La crise s’aggrave et il faut donc mettre en cause les instruments. Je pense que cette discussion a déjà commencé.

Professeur à l’Université du Cap, en Afrique du Sud, Carlos Lopes intervient régulièrement à l’Institut des Sciences politiques de Paris.

 

Le deuxième aspect très important à suivre est tout ce qui a à voir avec la logistique. C’est un élément dont on parle moins mais qui est essentiel. La logistique permet de réduire les pertes d’une bonne partie de la production africaine : 30% de la production agricole est perdue à cause de la logistique. Ne serait-ce qu’arriver à une amélioration permettrait d’éviter une part d’exposition aux marchés extérieurs. Le continent africain est le seul qui n’a pas de route commerciale d’une côte à l’autre et qu’il faut contourner. L’hinterland est complètement absent des routes commerciales importantes. Il faut changer cela et je pense qu’il y a beaucoup d’investissements dans ce domaine pour compenser les difficultés logistiques : l’amélioration des ports, des aéroports et des routes commerciales et ferroviaires en particulier.

Troisième aspect, tirer les leçons de la crise alimentaire. Les Africains doivent consommer beaucoup plus ce qu’ils produisent et moins ce qu’ils ne produisent pas. Il y a de nombreuses céréales qui sont adaptées à l’Afrique et qui sont probablement beaucoup plus productives en raison des difficultés que nous traversons avec le climat. Peu de choses expliquent que l’Égypte et le Bénin importent 100% de ses céréales de l’Ukraine ou de la Russie !

@HBY

 

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.