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Entretien

La France face au risque de son effacement

Rejetée par les élites et les peuples, concurrencée par les puissances étrangères, la France tarde à faire son aggiornamento. Frédéric Lejeal, ancien rédacteur en chef de La lettre du continent, décrypte le déni de la perte d’influence française, à l’heure de la Russie au Mali, et du désintérêt des diplomates pour le continent.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Vous venez de publier Le Déclin franco-africain qui décrypte la politique française en Afrique. Pourquoi ce titre un peu choc et assez pessimiste ?

J’ai employé le mot déclin à dessein parce que je pense qu’il reflète la situation actuelle de la France en Afrique. Tant sur le plan diplomatique qu’économique, on voit très bien que ses positions, autrefois des positions de rente qui ont longtemps dominé les marchés africains, sont aujourd’hui en chute libre. La France a maintenant moins de 5% de parts de marché dans de nombreux pays et affronte une concurrence venue du monde entier. Elle n’a pas su s’adapter à la mondialisation d’une Afrique qui, aujourd’hui, a de nombreux partenaires avec lesquels faire des affaires et prospérer. La France, dans cette compétition mondialisée, n’a pas su comprendre l’évolution de l’Afrique. Ni, notamment, l’arrivée de cette jeunesse africaine extrêmement vindicative et qui revendique son droit d’inventaire avec l’ancienne puissance coloniale.

Frédéric Lejeal

Si la Russie est extrêmement appréciée et demandée aujourd’hui, c’est peut-être qu’elle a joué un rôle déterminant dans la lutte contre l’apartheid, qu’elle n’a pas un regard de colonisateur ou qu’elle donne l’impression aux Africains d’être traités avec respect.

 

Je parle bien sûr de l’Afrique francophone, là où le déclin est le plus marqué, et pour laquelle Paris n’a pas su s’adapter. On le voit très bien au travers de décisions inédites. Je pense à Veolia, chassée du Gabon en 2018 presque manu militari ou à Bolloré qui se retire aujourd’hui. Ces éléments font que la France n’est plus ce partenaire historique et privilégié. Les élites africaines regardent ailleurs, et la jeunesse avec elles.

 

Où s’élabore cette politique ? On connaît mal ceux qui font la politique africaine.

Le rapport de la France avec l’Afrique est historique. L’Afrique a ceci de primordial pour la France qu’elle lui donne son sentiment de puissance. Face à elle, la France rayonne au niveau international, à travers ses forces prépositionnées, la Francophonie, et la représentation française aux Nations unies, qui traitent 75% de dossiers africains. Le pays a une légitimité pour parler de l’Afrique.

Cela fait qu’à Paris, l’Afrique fait partie d’un domaine réservé qui a toujours été celui de la présidence de la République. D’ailleurs, il est notable que cette doxa n’ait pas évolué : la politique africaine se fait à l’Élysée, et pas ailleurs ! Le Parlement n’a jamais eu un droit de regard majeur sur la politique africaine et c’est encore le cas avec Emmanuel Macron. Qui a pris des décisions d’intervention militaire sans même consulter le Parlement !

Viennent ensuite des interlocuteurs qui sont connus. Le ministère des Affaires étrangères bien entendu, et celui des Finances, sont deux pôles régaliens et puissants, mais aussi concurrents de la politique africaine. C’est pourquoi cette politique a toujours été atomisée en différents centres de décision qui rendent sa lisibilité très floue.

Auparavant, un ministère de la Coopération était chargé de s’occuper du développement avec le continent, mais il a été absorbé sous le mandat de Jacques Chirac. Aujourd’hui, il est visible que cette politique est éparpillée aux quatre vents. Qui décide ? Chaque ministère a sa propre coopération internationale avec l’Afrique dont celui de l’Intérieur qui a un pôle régalien. Tout cela est devenu très flou et participe aussi aujourd’hui du côté illisible de cette politique.

 

Vous l’avez dit, la France est un pays leader d’opinion sur l’Afrique. Mais comment expliquer, sans aller jusqu’à parler de déclin, ce déclassement ? Est-ce dû à la qualité des élites, au poids des inerties ?

Quand je parle de déclin franco-africain dans mon livre, je ne parle pas spécifiquement de la politique d’Emmanuel Macron. Il a trouvé, en arrivant à l’Élysée, de nombreux facteurs négatifs qui fermentaient depuis plusieurs décennies déjà. Il a en fait, pour parler prosaïquement, ramassé les pots cassés. Mais il n’a pas su ou voulu rééquilibrer cette relation. La dégradation transparaît sur plusieurs points.

En premier lieu, et c’est pour moi le plus important, je citerai le militarisme de la France. C’est-à-dire la façon dont la France s’exprime d’un point de vue militaire dans ses anciennes colonies, que j’appelle le « bloc francophone ». Autrefois, l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale formaient deux blocs historiques assez structurés et cohérents. La France a joué pour maintenir son influence après les indépendances au prix d’interventions et d’opérations extérieures que je qualifie de militarisme pathogène. On compte plus de 70 opérations extérieures françaises en Afrique. Chez les jeunes, aujourd’hui, il y a le sentiment que cette présence militaire n’a plus lieu d’être, qu’elle est surannée et ne correspond pas au contexte de la réalité.

Symboliquement, la présence française porte une charge négative avec ses bases prépositionnées de soldats de l’ancien colonisateur dans certains pays. On peut comprendre que les opinions publiques soient contre cet état de fait. Il est connu que les militaires français ont, il faut bien le dire, un passif. Certaines opérations ont été très positives, ont ramené la paix et pacifié des terrains. Mais il y a aussi des opérations et des interventions françaises qui ont été extrêmement toxiques et nocives. Qui pour déboulonner un chef d’État, qui pour en installer un autre… Cette présence a forgé dans l’esprit collectif africain une forme de réticence et de méfiance. Le militaire français est vu, à tort ou à raison, comme un militaire d’ingérence. L’armée française porte un passif sur lequel elle doit réfléchir et cela est, à mon avis, primordial.

Le deuxième facteur, qui ne saute pas aux yeux de prime abord, est l’arrogance de la France et la condescendance de ses élites. Ce facteur est sous-estimé chez les Africains. Pour mon livre, j’ai interviewé près d’une centaine de personnalités africaines, opposants, anciens ministres, Premiers ministres, influenceurs d’opinion, dirigeants d’ONG et leaders de la société civile. J’ai été très surpris par ce facteur de condescendance et d’arrogance, cette capacité qu’a la France à s’ériger en moralisatrice et à donner des leçons de démocratie ou d’État de droit alors qu’elle ne les respecte pas dans les faits. Cela a dégradé de manière évidente l’image de la France en Afrique.

Le dernier facteur est, bien entendu, politique. La France a de bonnes intentions lorsqu’elle défend l’État de droit et la démocratie. Mais quand, sur le terrain, elle défend des régimes qui sont, du point de vue des droits de l’homme, sujets à caution, il faut se mettre à la place des populations africaines. La coopération qui existe avec certains pays, notamment en matière de défense et de coopération policière, fait voir aux Africains qui manifestent pour réclamer plus de libertés la main de la coopération française dans les policiers et les militaires africains qui interviennent. Soit un pays qui entretient des relations avec des régimes en tout point indéfendables.

 

Comment peut-on imaginer aujourd’hui cette indifférence, ou du moins cette volonté de ne pas vouloir bien agir pour transformer cette perception catastrophique et porteuse de tous ces malentendus ?

Je crois que Paris n’a pas encore fait son aggiornamento. Elle s’imagine que le rapport historique qu’elle a avec l’Afrique va de soi, que les populations africaines adhèrent à sa politique, à sa vision et à ses actions sur le continent. La France devrait, paradoxalement, se mettre en retrait et adopter un soft power. Elle devrait retirer toutes les marques et tous les facteurs crispants pour les populations africaines.

Je suis partisan d’un retrait des bases prépositionnées qui n’ont, sur le papier comme dans la réalité, aucune utilité. J’ai parlé avec des militaires et des officiers qui m’ont dit que ces bases ne servent plus à rien sinon à rassurer les chefs d’État des pays où elles se trouvent. On décèle, à la fois dans le retrait du militarisme et dans l’adoption d’un discours plus policé et plus respectueux, les marques d’une évolution possible.

 

Justement, peut-on entrer dans cette rupture systémique ? La France a-t-elle la capacité d’agir dans ce sens ? C’est une question structurelle qui tient de la démarche et de la vision.

Je dirais même qu’elle est métaphysique ! Cela fait partie de l’ADN franco-africain. Emmanuel Macron s’y est essayé en novembre 2017 et chacun se souvient de son discours de Ouagadougou, prononcé avec de très bonnes intentions. Cinq ans plus tard, il faut bien constater qu’il y a eu quelques avancées très timorées et qui n’ont pas permis de changer le mode opératoire français en Afrique. Il y a eu de grands écarts permanents et une politique proprement schizophrène. C’est très bien que la France condamne une junte malienne non respectable et peu respectueuse mais, dans le même temps, Emmanuel Macron se précipite aux obsèques d’Idriss Déby en y reconnaissant le pouvoir de son fils. La France ne dit rien sur le coup d’État perpétré au Burkina Faso en janvier dernier. Il y a bien une opposition rendue incompréhensible, notamment pour les populations et surtout pour les élites africaines.

Une harmonisation et une meilleure clairvoyance de cette politique, en cessant de coopérer avec des régimes indéfendables parce qu’antirépublicains, aurait le mérite de clarifier les choses.

3 réponses à “La France face au risque de son effacement”

  1. Author Thumbnail Djimteta Mrangaye dit :

    Les dirigeants français (hommes politiques) ne sont en réalité pas intelligents. Ils sont si bornés et prétendent vouloir donner des leçons aux africains. Si non comment ont ils pu laisser pourrir les relations franco africaines jusqu’à ce point?

  2. Author Thumbnail Givanovitch dit :

    Rien n’est vraiment dit dans cette interview! L’auteur de ce livre que vous interrogez redit avec ses mots, les mêmes choses inlassablement rappelées depuis 20 ans selon lesquels la France ne comprend plus l’Afrique…
    La seule chose qui m’apparaît nouvelle est l’idée d’un retrait total des bases militaires prepositionnèes en Afrique et cela quelle que soit la région du continent..
    Cela signifierait peut-être, si telle pouvait être la mesure de retirer purement et simplement nos troupes, que nous remettrions les compteurs à zéro s’agissant de nos relations avec les exécutifs…
    Et cette conséquence directe de retrouver une relation avec la jeunesse Africaine.
    La clé de voûte c’est vrai de nos relations avec ce continent…

  3. Author Thumbnail jean-pierre MARIACCIA dit :

    La relation de la France avec l’Afrique et les Africains ne se limite pas au militaire. Nombreux sont les domaines: economique, culturel, social. technologique, éducation, diplomatie. santé où la France et l’Afrique collaborent, coopèrent, co investissent, travaillent ensemble. L’obsession journalistique de la France en déclin, s’il est vrai ou possible parfois, ne doit pas nous aveugler ou faire baisser les bras sur notre avenir commun, nous et les Africains

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